A MADEMOISELLE PAULET[242].

[242] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 185.

Angélique Paulet, fille de Charles Paulet, inventeur de l'impôt

dit _la Paulette_, était l'une des plus anciennes amies de Mlle de

Scudéry, qui l'a peinte dans le _Grand Cyrus_ sous le nom d'Élise.

En Avignon, le 27 novembre 1644.

Mademoiselle,

Bien que ce soit l'opinion commune qu'il y a quelque douceur à raconter

les périls passés, je ne vous dirai toutefois que bien vite que nous

avons pensé faire deux fois naufrage sur le Rhône, de peur que, comme

vous avez l'imagination délicate et le cœur sensible pour vos amies,

vous n'eussiez encore un sentiment de douleur pour un accident qui n'est

point arrivé et qui même ne peut plus arriver, étant bien résolue à ne

repasser jamais sur une si fâcheuse rivière. Ce n'est pas que je n'aie

trouvé sur ses rives de quoi me divertir et de quoi vous plaire; car vous

saurez, Mademoiselle, que mon frère et moi ayant été nous promener un

soir que nous étions arrivés à la couchée d'assez bonne heure, il me fit

voir, au lieu où nous étions, des marques de la valeur d'une personne en

qui vous prenez beaucoup d'intérêt. L'hôtellerie où nous étions logés

n'étoit qu'une vieille ruine de maison, où depuis quelque temps on a

remis quelques portes à demi-rompues, et cela au pied d'un grand rocher

et au milieu d'un amas de bâtiments détruits, où à peine voit-on encore

les vestiges d'une ville. Cette sauvage retraite ne me fit pourtant point

murmurer contre ceux qui l'ont rendue telle; au contraire comme ces

funestes ruines sont des monumens éternels pour leur gloire, j'ai

souffert sans m'en plaindre toute l'incommodité d'un si mauvais logement,

par la seule pensée que le Pouzin, qui est le lieu où nous étions, avoit

été autrefois pris par M. d'Aiguebonne[243] que secondoit M. de

Lesdiguières en cette occasion. L'hôte chez qui nous étions, et qui pour

sa condition a assez d'esprit, nous raconta tant de merveilles de sa

conduite et de son courage à la prise de cette place, qu'il y a lieu de

croire que, s'il eût fait cette action du temps qu'on élevoit des

statues à ceux qui faisoient de grandes choses, nous aurions trouvé la

sienne sur les bords du Rhône. J'ai cru, Mademoiselle, que je devois vous

apprendre, et que ce ne seroit pas vous déplaire que de vous dire que, si

M. de Chaudebonne peut légitimement passer pour un saint de la nouvelle

Rome, M. son frère auroit été un des héros de l'ancienne.

[243] Il avait été lieutenant-général. Lui et son frère cadet, M.

de Chaudebonne, étaient des familiers de l'hôtel de Rambouillet.

Mais pour m'éloigner promptement d'une rivière où je ne veux plus

retourner, je vous dirai qu'en arrivant ici, la première chose que je

vis, en mettant la tête à la fenêtre, fut M. de Berville, qui étoit logé

de l'autre côté de la rue, et qui étoit près de partir pour Aix. A

l'instant même mon frère le fut voir; mais comme la bienséance ne me

permettoit pas de faire la même chose, et qu'il ne me fit pas l'honneur

de me demander, quoiqu'il n'y eût que quatre pas de lui à moi, ce ne sera

qu'à Marseille que je le verrai, si à votre considération il me fera

cette grâce.

Au reste, Mademoiselle, je ne puis m'empêcher de vous dire qu'étant allés

voir le tombeau de la belle Laure, qui est dans les Observantins d'ici,

il se trouva un religieux de cette maison, ancien ami de mon frère, qui

le pressa longtems de prendre une chambre dans leur couvent, et qui me

proposa d'en prendre une qui touchoit leur cloître, avec la liberté,

moyennant la permission du supérieur, de m'aller promener dans leurs

jardins qui sont tout remplis d'orangers. Je vous laisse à penser,

Mademoiselle, si je fus surprise de cette courtoisie qui m'étoit offerte

à quatre pas d'une maison où logent messieurs de l'Inquisition. Ce bon

religieux, après m'avoir montré le tombeau de Laure et raconté les amours

de Pétrarque, me fit quérir une boîte de plomb que l'on trouva dans un

cercueil où il y a une médaille où est la figure de cette belle, et où

sont des vers écrits de la main de Pétrarque, et d'autres de François

Ier, qui fit refaire ce tombeau. Mais ce qu'il y a de plus surprenant,

c'est que ces bons pères tiennent cette boîte dans le même lieu où l'on

tient les reliques et tout ce qui sert à l'autel. Cependant cela se fait

dans les terres du Pape, et comme je l'ai déjà dit, à quatre pas des

Inquisiteurs. Je vous laisse à juger de quelle humeur doivent être les

dames en un lieu où les religieux les plus réformés agissent ainsi. Tout

à bon[244] cela a quelque chose de si plaisant que l'on ne peut se

l'imaginer, à moins que de l'avoir vu; car pour moi qui ne les ai

rencontrées qu'aux églises, je ne laisse pas de m'imaginer aisément de

quelle façon elles vivent en conversation. Premièrement, il est à

remarquer qu'en tout Avignon je n'ai vu que trois mouchoirs à plus de

mille femmes que j'y ai vues en dévotion; et ce qui est encore de plus

surprenant, c'est que je n'y ai pas vu une seule gorge. Aussi, veux-je

croire que ce n'est que celles qui en ont qui la cachent, et que c'est

par mortification que celles qui n'en ont point se mettent en état que

personne n'en puisse douter. Mais je ne songe pas que je ne vous

entretiens que de folies; pardonnez cette liberté à une personne qui vit

sans contrainte avec vous, et qui ne se pique pas de bel esprit en vous

écrivant. Comme nous devons partir demain et qu'il est tard, je ne vous

dirai plus rien, si ce n'est que je suis très humble et très obéissante

servante de Mme et de Mlles de Clermont[245], très passionnée de Mlle de

Chalais, très humble de M. Chapelain et de M. de la Mesnardière, et que

ce sera bientôt de Marseille que je vous offrirai les complimens de mon

frère et que vous recevrez ceux de

Votre très humble et très affectionnée servante, etc.

[244] Locution familière à l'auteur.

[245] La marquise de Clermont d'Entragues et ses deux filles,

Louise et Marie de Balzac.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 21 / 411 题