MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE ROBINEAU[236].

[236] Mss de Conrart, in-4º, t. XI, p. 189.

Mlle Robineau, «fille déjà âgée en 1657,» suivant Tallemant. «Elle

a beaucoup d'esprit, dit le _Grand Dictionnaire des Précieuses_,

et est des bonnes amies de la docte Sophie (Mlle de Scudéry) qui

lui fait une confidence générale de tous ses ouvrages.» C'est la

Doralise du _Grand Cyrus_. Elle habitait le quartier du Marais.

Rouen, le 5 septembre 1644.

Mademoiselle,

Je m'étonne assez que vous, qui n'aimez guère les nouvelles et qui ne

voyez jamais les relations de Renaudot[237], ayez souhaité que je vous en

fisse une de mon voyage, qui sans doute n'a rien de si remarquable ni de

si beau que le siége de Gravelines ni que l'action de M. d'Enghien.

Néanmoins, puisque vous le désirez, il faut vous obéir et contenter votre

curiosité par un fidèle récit de tout ce qui m'est arrivé.

[237] Théophraste Renaudot, fondateur de la _Gazette de France_

dont il avait obtenu le privilége à la date de 1631, par la

protection du cardinal de Richelieu.

Je ne m'arrêterai pas toutefois à vous dépeindre exactement la

magnificence de mon équipage, quoiqu'il y ait sans doute quelque chose

d'assez agréable à s'imaginer que les chevaux qui traînoient le char de

triomphe qui me portoit étoient de couleurs aussi différentes que celles

qu'on voit en l'arc-en-ciel: le premier étoit bai, le second étoit pie,

le troisième alezan, et le quatrième gris pommelé; et tous les quatre

ensemble étoient tels qu'il le faudroit à ces peintres qui aiment à faire

paroître en leurs tableaux qu'ils sont savants en anatomie, n'y ayant pas

un os, pas un nerf ni pas un muscle qui ne parût fort distinctement au

corps de ces rares animaux. Leur humeur étoit fort docile, et leur pas

étoit si lent et si réglé, qu'il n'y a point de cardinaux à Rome qui

puissent aller plus gravement au consistoire que je n'ai été à Rouen.

Aussi vous puis-je assurer que le cocher qui les conduisoit a eu tant de

respect pour eux pendant le voyage que, de peur de les incommoder, il a

quasi toujours été à pied. Ce n'est pas qu'il n'y ait lieu de croire

qu'il en usoit aussi de cette sorte pour se divertir et pour nous

désennuyer; car je puis vous dire sans mensonge qu'il aime fort la

conversation, et que de toute la compagnie, lui et moi n'étions pas les

plus désagréables.

Mais, pour vous apprendre de quelles personnes cette compagnie étoit

composée, vous saurez qu'il y avoit avec nous un jeune partisan, déguisé

en soldat pour cacher sa profession, dont le manteau d'écarlate à gros

boutons d'or, les grosses bottes et les grands bas ne convenoient pas

trop bien à l'air de son visage; car enfin, avec tout l'appareil d'un

chevau-léger ou d'un filou, il ressembloit très fort à un solliciteur de

procès. Auprès de celui-ci étoit un mauvais musicien qui, craignant de

mourir de faim à Paris, s'en alloit demander l'aumône en son pays; et

quoique plusieurs personnes eussent beaucoup contribué à son habillement,

il ne lui en étoit pas plus propre. Le chapeau qu'il portoit ayant, à ce

que je crois, été autrefois à M. de Saint-Brisson[238], lui tomboit sur

le nez à cause de la petitesse de sa tête. Son collet ressembloit assez à

un peignoir; son pourpoint étoit à grandes basques, et ses chausses

approchoient fort de celles des Suisses. Enfin plus d'un siècle et plus

d'une nation avoient eu part à cet habit extraordinaire. La troisième

personne de cette compagnie étoit une bourgeoise de Rouen qui avoit perdu

un procès à Paris, et qui se plaignoit également de l'injustice de ses

juges et de la fange des rues. La quatrième étoit une épicière de la rue

Saint-Antoine, qui, ayant plus de douze bagues à ses doigts, s'en alloit

voir la mer et le pays, pour parler en ses termes. La cinquième, tante de

celle-là, étoit une chandelière de la rue Michel-le-Comte, qui, poussée

de sa curiosité, s'en alloit avec elle voir la citadelle du Havre; la

sixième étoit un jeune écolier, revenant de Bourges prendre ses licences,

et se préparant déjà à plaider sa première cause. La septième étoit un

bourgeois poltron qui craignoit toute chose, qui croyoit que tout ce

qu'il voyoit étoit des voleurs, et qui n'apercevoit pas plutôt de loin

des troupeaux de moutons et des bergers, qu'il se préparoit déjà à leur

tendre sa bourse, tant la frayeur décevoit son imagination. La huitième

étoit un bel esprit de Basse-Normandie, qui disoit plus de pointes que M.

l'abbé de Franquetot n'en disoit du temps qu'elles étoient à la mode, et

qui, voulant railler toute la compagnie, en donnoit plus de sujet que

tous les autres. La neuvième étoit mon frère, dont j'allois vous

dépeindre, non pas la mine, la profession ni les habillemens, mais les

chagrins et les impatiences que lui donnoit une si étrange voiture, s'il

n'eût retranché une partie de mon histoire, en obtenant de ma bonté de ne

vous en dire rien.

[238] Louis Séguier, baron de Saint-Brisson et prévôt de Paris.

C'était un soupirant de Mlle Paulet, personnage ridicule dont il

est souvent question dans les chansons du temps.

Une si belle assemblée doit sans doute vous persuader que la conversation

en étoit fort divertissante. Le partisan, quoique se voulant cacher, en

revenoit toujours au sol pour livre. Le musicien, quoique plus incommode

par sa voix que le bruit des roues du coche, vouloit toujours chanter. La

bourgeoise qui avoit perdu sa cause ne faisoit que des imprécations

contre son rapporteur. L'épicière, curieuse de voir le pays, dormoit tant

que le jour duroit, excepté quand il falloit dîner ou descendre des

montagnes. La chandelière ne pouvoit se lasser d'admirer le plaisir

qu'elle auroit de voir dans les magasins de la citadelle une quantité

prodigieuse de mèches qu'elle jugeoit y devoir être, vu le nombre des

mousquets qu'elle avoit ouï dire qu'on y voyoit. Tantôt elle souhaitoit

d'en avoir autant dans sa boutique, tantôt que ce fût elle qui la vendît

à cette garnison. Enfin on peut dire que nous sortîmes du coche fort

honorablement, c'est-à-dire tambour battant par la voix du musicien, et

mèche allumée par notre chandelière, qui, tant que nous marchâmes de

nuit, eut toujours une chandelle à la main pour nous éclairer dans le

coche. Pour le jeune écolier, il ne parloit que de droit écrit, de

coutumes et de Cujas. D'abord je crus que ce garçon déguisoit ce nom et

que c'étoit de feu Cusac qu'il vouloit parler, quoique ce qu'il en disoit

n'y convînt pas; mais je sus enfin que Cujas étoit un ancien docteur

jurisconsulte, que cet écolier alléguoit sur toutes choses. Si l'on

parloit de la guerre, il disoit qu'il aimoit mieux être disciple de Cujas

que soldat; si l'on parloit de voyages, il assuroit que Cujas étoit connu

partout; si l'on parloit de musique, il disoit que Cujas étoit plus juste

en ses raisonnemens que la musique en ses notes; si l'on parloit de

manger, il juroit qu'il aimeroit mieux jeûner toujours que de ne lire

jamais Cujas; si l'on parloit de belles femmes, il disoit que Cujas avait

eu une belle fille[239], et que, quoique vieille, elle n'est point

encore laide. Enfin Cujas étoit de toutes choses, et Cujas m'a si fort

importunée que voici la première et la dernière fois que je l'écrirai et

le prononcerai en toute ma vie. Pour le poltron, il vous est aisé de vous

imaginer que sa conversation ne ressembloit pas à celle d'un gascon, et

que celle du bel esprit avoit beaucoup de rapport avec celle de feu M. de

Nervèze[240].

[239] Suzanne Cujas, fameuse par ses dérèglements. Elle était née

en 1587, et Catherinot en nous donnant sa _Vie_, 1664 in-8º, a

négligé de nous instruire de la date de sa mort. On voit qu'elle

vivait encore en 1644.

[240] Antoine de Nervèze, littérateur des plus médiocres, dont

les vers, dit l'Estoile, se vendaient deux sols sur les quais de

Paris.

Après cela ne m'en demandez pas davantage, car je n'ai plus rien à vous

dire sinon que je ne dormis point la nuit que je couchai à Magny, que de

ma vie je ne fus si lasse que lorsque j'arrivai à Rouen, non pas comme a

dit magnifiquement M. Chapelain parlant de la lune,

Dedans un char d'argent environné d'étoiles,

mais oui bien

Dedans un char d'osier environné de crotte.

Tout à bon, je pense que si je n'eusse eu peur qu'avec l'aide de ces

admirables lunettes que l'on peut quasi dire qui arrachent les astres du

ciel, vous n'eussiez découvert le coche et n'eussiez remarqué une partie

de ce que je viens de dire, je pense, dis-je, que je ne vous en aurois

rien appris, tant cet équipage étoit burlesque. Après vous l'avoir

dépeint si étrange, je n'oserois quasi vous apprendre qu'en ce lieu-là je

me souvenois de vous, de peur que, comme vous avez l'imagination

délicate, vous ne trouviez mauvais que votre image seulement ait été en

un si bizarre lieu. Mais pour vous consoler de cette aventure, j'ai à

vous dire qu'il y avoit aussi bonne compagnie dans mon cœur qu'elle

étoit mauvaise dans le coche; et pour empêcher ces figures extravagantes

d'y faire aucune impression, je l'avois tout rempli de Mlle Paulet, de M.

de Grasse, de Mme Aragonnais, de Mlles ses sœurs, de M. Chapelain, de M.

Conrart, de Mlle de Chalais, de M. de la Mesnardière, de Mme et Mlles de

Clermont et de vous[241]. Si bien que rappelant tout ce que j'aime à mon

secours, je fis en sorte que ce que je pensois d'agréable fût plus

puissant que ce que je voyois de fâcheux; et j'eus plus de joie à me

souvenir de tant d'excellentes personnes, et à espérer qu'elles me

faisoient l'honneur de se souvenir quelquefois de moi, que je n'eus de

peine à souffrir les importunités d'une mauvaise compagnie. Ayez, s'il

vous plaît, la bonté de leur faire agréer cet innocent artifice et de

leur rendre grâce de m'avoir sauvée de la persécution que j'aurois eue,

si elles ne m'avoient pas donné lieu de me souvenir agréablement de tous

les bons offices que j'en ai reçus. Pour vous, Mademoiselle, je ne vous

rends point de nouveaux remercîments, car ne pouvant aujourd'hui vous

parler tout à fait sérieusement, ce sera pour une autre fois que je vous

dirai que personne ne vous connoit mieux ni ne vous estime davantage que

moi, que personne ne vous est plus obligée que je vous la suis, que

personne aussi n'en est plus reconnaissante, et qu'enfin personne ne sera

jamais plus véritablement ni plus sincèrement,

Mademoiselle,

Votre très humble et très passionnée servante.

[241] Nous aurons occasion de revenir sur la plupart de ces noms.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 20 / 411 题