[227] Mss de Conrart, in-4º, t. V, p. 275.
M. Cousin qui a reproduit cette lettre et la suivante, n'a pas
entrepris d'en expliquer les allusions. Nous avons dû aller plus
loin que lui. Leur comparaison avec les lettres de Balzac à
Chapelain des 15 mars, 15 et 29 avril 1639, et avec la lettre
inédite de Voiture au même, datée du 1er mars de la même année
(Mss Sainte-Beuve), nous a fourni l'explication suivante: La
comédie de l'Arioste _I Suppositi_ avait été à l'hôtel de
Rambouillet l'objet d'une polémique assez animée. Critiquée par
Voiture et par Mlle de Rambouillet, elle avait eu pour défenseurs
Chapelain, Mlle Paulet, Georges et Madeleine de Scudéry. Enfin
Voiture s'avoua vaincu et envoya à Chapelain une paire de gants,
enjeu du défi.
[Mars ou avril 1639.]
Monsieur,
Si l'on ne m'avoit assurée que les cris d'allégresse ne déplaisent jamais
aux victorieux, quelque modestes qu'ils soient, je ne mêlerois pas ma
voix à celles de tant d'illustres personnes qui prennent intérêt en votre
gloire, sachant bien qu'elle est trop peu considérable et trop foible
pour être entendue dans le même temps que cette adorable Lionne[228],
que vous avez placée au ciel avec tant de justice, témoigne par ses
rugissemens la joie qu'elle a de votre triomphe. Mais après m'être laissé
persuader que dans les réjouissances publiques chacun a droit de dire ses
sentimens, j'ose vous assurer, que quand M. de Balzac m'auroit donné
l'immortalité en me louant injustement dans une lettre[229], je ne serois
pas si satisfaite, que de voir que par son jugement il vous établit le
juge des autres. Et certes, à dire vrai, c'est un rang que vous méritez
si bien, qu'on ne doit pas peu de louanges à votre modestie de vous être
soumis à pouvoir être condamné; mais vous avez voulu rendre cette
déférence aux rares qualités de votre arbitre, et de votre ennemi qui,
certainement, ne s'est trouvé d'opinion contraire à la vôtre, que pour
avoir la gloire de vous combattre. Il faut avoir l'âme si haute et si
hardie, pour s'opposer à vos sentimens, que bien qu'il soit surmonté en
cette guerre, elle ne laisse pas de lui être avantageuse. Enfin,
Monsieur, comme elle n'est funeste pour personne, et qu'au contraire,
elle est glorieuse et pour le juge et pour les deux partis, on peut dire
que jamais victoire ne fut plus heureuse que la vôtre; que jamais vaincu
ne porta ce nom avec tant d'honneur; et que jamais vainqueur ne fut
couronné d'une main plus illustre. C'est tout ce que vous dira pour cette
fois,
Votre, etc.,
Si ce n'est pas trop de hardiesse que de vous demander la Comédie qui a
fait votre guerre, j'oserois vous supplier de me la prêter; afin qu'en
admirant ses beautés, mon frère et moi, admirions encore votre jugement.
Votre,
[228] Mlle Paulet, sur laquelle nous reviendrons plus loin, avait
dû ce surnom à son courage, à sa fierté, et à la nuance dorée de
ses cheveux. Chapelain avait composé sur elle en 1633 une pièce
de vers qu'on appelait le _Récit de la lionne_.
[229] Balzac, qui s'était aussi déclaré pour l'Arioste dans la
discussion dont nous avons parlé, se prévaut, dans sa lettre du
15 avril, de l'adhésion de Scudéry, et il ajoute: «Mais que
cette sœur qui écrit si élégamment et de si bon sens, est digne
de lui, et qu'elle est à mon gré une personne excellente!
Prêtez-moi, monsieur, une douzaine de vos paroles, pour lui faire
le compliment que je lui dois, et dites-lui que si j'étois le
légitime distributeur de cette immortalité dont vous parlez, elle
seroit assurée d'en avoir sa part.»