LE _CYRUS_, LA _CLÉLIE_, ETC.--LES SAMEDIS.--PELLISSON.--RÉACTION
LITTÉRAIRE.
1647-1659.
Scudéry et sa sœur, lors de leur retour dans la capitale, à la veille de
la Fronde, ne retrouvèrent pas l'hôtel de Rambouillet dans l'état où ils
l'avaient laissé. La maîtresse du lieu, le chef de cette famille
aristocratique, l'âme de cette réunion brillante et polie qui s'y
groupait naguères autour d'elle, la marquise de Rambouillet, commençait à
ressentir les atteintes de la vieillesse. Ses deux filles avaient suivi
leurs maris en province. Les quatre années de guerre civile qui
marquèrent la période aiguë de la Fronde, dispersèrent une partie des
amis de la maison, quand elles ne les brouillèrent pas. En un mot, cette
société qu'ils avaient vue si florissante penchait déjà vers son déclin,
et, au moment même (1651) où paraissait dans le tome VII du _Grand Cyrus_
«la description la plus fidèle, la plus complète, comme aussi la plus
agréable qui soit parvenue jusqu'à nous, de ce sanctuaire de la bonne
compagnie au dix-septième siècle[51]», elle allait bientôt se réduire au
cercle étroit de la famille et de quelques amis.
[51] Cousin, _La Société française au dix-septième siècle,
d'après le_ Grand Cyrus _de Mlle de Scudéry_, 2e édition, t. I,
p. 245.
Mme de Caylus, dans ses _Souvenirs_, cite les hôtels d'Albret, de
Richelieu, comme ayant été «une suite et une continuation de l'hôtel de
Rambouillet»; mais nous avons le témoignage de Mlle de Scudéry elle-même
sur les sociétés qui l'accueillirent au sortir du théâtre de ses premiers
pas dans le monde.
Dans une lettre adressée, suivant toute vraisemblance, à M. de Pomponne,
et dont malheureusement nous n'avons pu recueillir que ce trop court
passage, elle s'exprime ainsi: «Souvenez-vous, Monsieur, que j'ai
commencé d'être connue des gens par l'hôtel de Rambouillet, et en suis
sortie par l'hôtel de Nevers et l'hôtel de Créqui[52].»
[52] _Catalogue d'autographes_ du 15 mai 1843, no 471.
L'hôtel de Nevers était sur l'emplacement actuel de celui des
Monnaies. Il avait été acquis en 1641 par M. de Guénégaud. M. de
Pomponne, dans une lettre du 1er décembre 1644, a tracé le tableau
de la société qui s'y réunissait.
L'hôtel de Créqui, habité par le maréchal de ce nom, perçait de la
rue des Poulies dans le cul-de-sac des Pères de l'Oratoire. Il fut
démoli lors des premiers travaux de la Colonnade du Louvre, en
1666.
Georges de Scudéry avait réuni en 1649 ses _Poésies diverses_, et, pour
se poser en homme sérieux, il s'excusait ainsi, dans l'_Avis au lecteur_,
de ce que ce volume renfermait pour la dernière fois des vers d'amour:
«Ce n'est pas que j'aie encore besoin de beaucoup de poudre pour cacher
la blancheur de mes cheveux, ni que ma vieillesse soit décrépite. Mais
enfin, j'ai quarante-huit ans, et ma première maîtresse n'est plus belle,
etc.» Admis à l'Académie l'année suivante, il gardait auprès de lui, avec
une sollicitude jalouse, sa sœur Madeleine, qui lui rendait en
collaboration utile et discrète[53] ce qu'elle recevait de lui comme
notoriété, comme crédit auprès du public et des libraires, profitant
ainsi, avec sa réserve ordinaire, du bruit fait autour d'un nom qui était
aussi le sien. Cependant, on la voit prendre parti pour son compte dans
la querelle des sonnets de Job et d'Uranie, où elle tient pour Uranie
avec la duchesse de Longueville[54]. Dans la guerre de la Fronde, qui
éclata presqu'en même temps, les Scudéry embrassèrent avec plus d'ardeur
encore, et aussi avec plus de péril, le parti du grand Condé et de la
belle duchesse. Tandis que le frère se compromettait pour les intérêts de
M. le Prince, au point d'être obligé de se cacher[55], puis de quitter
Paris, la sœur, animée d'un dévouement non moins chaleureux, consacrait
sa prose et ses vers à la défense des deux grands personnages dont la
cause se confondait dans son esprit avec le patriotisme lui-même. Car les
sentiments monarchiques, qui lui étaient communs avec l'immense majorité
de la nation, ne l'empêchaient pas de dire, avec un accent ému rare à
cette époque: «L'amour de la patrie est bien avant dans mon cœur[56].»
Sur ce chapitre, elle pensait, comme Mlle de Gournay, _à la vieille
françoise_, et l'on voit, par exemple, dans une lettre à Conrart[57]
qu'elle n'entendait pas raillerie lorsqu'il s'agissait de la vertu de
l'héroïne que Chapelain s'apprêtait à chanter.
[53] Nous verrons plus loin que le _Cyrus_ et la _Clélie_
rapportèrent beaucoup d'argent, du moins au libraire. Mais il en
passa une partie à l'emploi qu'indique avec ménagement, mais
assez clairement du reste, l'auteur de l'_Éloge de Mlle de
Scudéry_: «Riche des seuls biens de son esprit, elle crut qu'elle
devoit en faire usage pour acquitter de grosses dettes _qu'elle
n'avoit pas contractées_.»
[54] Voy. sa lettre à Chapelain du 7 décembre 1649.
[55] On lit dans une lettre inédite du surintendant Servien à
Mazarin, en date du 22 août 1654: «Je crois certainement que
celui que l'on étoit tant en peine de découvrir, qui écrivoit à
M. le P... les lettres si importantes et si bien raisonnées que
V. E. m'a fait quelquefois l'honneur de me montrer, c'est
Scudéry, qui se retire, à ce qu'on m'a dit, dans le palais
d'Orléans. Je crois qu'il importe de le faire arrêter.»
[56] Voy. sa belle lettre à Godeau du 22 février 1650, celle du
mois d'octobre suivant, où se trouvent les vers si connus sur le
Grand Condé.
Ses lettres de cette époque sont de véritables chroniques de la
Fronde, écrites à un certain point de vue, mais sous le coup des
événements.
[57] Jointe à celle adressée de Marseille à Marie Dumoulin, le 21
août 1647.
«Mme de Longueville, dit Tallemant, à propos du dévouement des Scudéry
dans cette circonstance, n'ayant rien de meilleur à leur donner, leur
envoya de son exil son portrait avec un cercle de diamants; il pouvoit
valoir douze cents écus.» Une lettre inédite que nous possédons confirme
et les services rendus et la reconnaissance de la duchesse. «Je ne
prétends pas, écrivait-elle à Scudéry, de Moulins, le 29 août (1654), que
le petit présent que je vous ai fait vous montre toute ma
reconnoissance, je prétends seulement qu'il vous la marque, et qu'en vous
faisant souvenir de moi il vous remette dans la mémoire une personne qui
a gravé dans la sienne ce que vous avez fait pour elle, et qui, n'étant
pas née tout à fait bassement, ne peut être aussi touchée de votre
générosité sans souhaiter qu'une meilleure fortune lui fournisse les
occasions de contribuer à rendre la vôtre proportionnée à votre
mérite.... Je vous prie que Mlle de Scudéry sache par votre moyen que je
conserve pour elle toute l'estime qu'elle mérite.»
Mais ce dévouement, cette admiration des Scudéry pour les Condé--le
glorieux auteur d'_Alaric_ n'aurait pas parlé autrement--se révélaient
d'une manière encore plus éclatante dans un roman qui faisait alors
beaucoup de bruit et qui, sans inaugurer un genre tout à fait nouveau,
passait du moins pour en être le modèle le plus accompli. _Artamène_ ou
le _Grand Cyrus_ avait paru en dix parties ou volumes, publiés depuis le
commencement de 1649 jusqu'à la fin de 1653, sous le nom de M. de
Scudéry, gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde. C'était, ainsi que le
proclamaient, dans tout le cours de la publication, les dédicaces, les
portraits, les chiffres, les illustrations des volumes, une glorification
perpétuelle de la maison de Condé. Mme de Longueville figurait en tête et
à la fin de l'ouvrage dont les diverses parties lui étaient adressées, au
fur et à mesure de leur apparition, par Mlle de Scudéry, soit à l'hôtel
de Longueville et à celui de Condé, soit à Stenay et à Montreuil-Bellay,
partout où les portait la bonne et la mauvaise fortune. Tout le monde, à
commencer par les intéressés eux-mêmes, reconnaissait, sous des noms
persans, mèdes, assyriens, le vainqueur de Rocroy et de Lens dans Cyrus;
sa sœur dans la blonde Mandane, douce et fière à la fois; les
lieutenants du prince dans les guerriers d'Asie qui accompagnaient le
héros persan; les beautés célèbres de la cour d'Anne d'Autriche dans les
belles dames des cours d'Ecbatane, de Sardes, de Babylone; l'hôtel de
Rambouillet dans le palais de Cléomire, enfin dans Sapho, cette fille
savante, aimable et sage de Mytilène, «dont la beauté n'étoit pas sans
défauts, ni le teint de la dernière blancheur, mais généreuse,
désintéressée, fidèle dans ses amitiés, à la conversation si naturelle,
si aisée et si galante,» Mlle de Scudéry elle-même qui, entre les divers
noms sous lesquels ses contemporains la désignèrent,--Philoclée dans le
_Royaume de coquetterie_ de l'abbé d'Aubignac, Polymathie dans le _Roman
bourgeois_, la bergère Acacie dans des vers de Conrart, Artélice dans
l'_Eurymédon_, Daphné dans Mme de la Suze, la docte Sophie dans Somaize,
etc., etc.,--choisit et adopta définitivement celui de Sapho qui lui est
resté.
Déjà en 1641, avant le voyage de Marseille, avait paru un premier roman:
_Ibrahim ou l'Illustre Bassa_, sous le nom de Scudéry qui, deux ans
après, en avait fait une tragi-comédie, déclarant hardiment dans la
Préface, «qu'il avoit été trop heureux en roman pour ne pas l'être en
comédie.» On y trouve deux épisodes que reprirent depuis les historiens
et les dramaturges: celui du comte de Lavagne (conjuration de Fiesque),
et celui de Mustapha et Zéangir. Guéret, dans son _Parnasse réformé_,
insinue que Georges n'en était pas l'auteur; et Tallemant s'exprime d'une
manière encore plus positive dans son _Historiette_ des Scudéry: «Elle a
fait une partie des harangues des _Femmes illustres_[58] et tout
l'_Illustre Bassa_.» Segrais, de son côté, dit qu'avant l'_Illustre
Bassa_ Mlle de Scudéry avait beaucoup contribué aux tragédies de son
frère. Il est certain, comme nous l'avons déjà indiqué, qu'il y eut de
bonne heure entre le frère et la sœur une collaboration à laquelle
chacun d'eux trouvait son compte. C'était chose sous-entendue dans leur
entourage littéraire le plus intime. Par exemple, Balzac, dans sa
Correspondance[59], charge Conrart de remercier Scudéry de l'envoi du
_Grand Cyrus_; mais, en disant: «J'ai déjà été régalé du 9e volume», il
ajoute: «Je vous demande un compliment de votre façon pour M. et Mlle de
Scudéry.» «Ceux qui la connoissoient un peu, dit encore Tallemant, virent
bien dès les premiers volumes de _Cyrus_ que Georges ne faisoit que la
préface et les épîtres dédicatoires. La Calprenède le lui dit une fois en
présence de sa sœur, et ils se fussent battus sans elle.» Et plus loin:
«Quand Scudéry corrigeoit les épreuves des romans de sa sœur, car par
grimace il faut bien que ce soit lui, s'il reconnoissoit quelqu'un, d'un
trait de plume aussitôt il le défiguroit, et de brun le faisoit noir.»
[58] _Les Femmes illustres ou les Harangues héroïques_. Paris,
1665, in-12.
[59] _Œuvres_, 1665, in-fo, t. I, p. 969.
Dans cette collaboration, M. Cousin donne ainsi la meilleure part à Mlle
de Scudéry: «Selon une tradition fort vraisemblable, ils composaient de
la manière suivante. Ils faisaient ensemble le plan: Georges, qui avait
de l'invention et de la fécondité, fournissait les aventures et toute la
partie romanesque, et il laissait à Madeleine le soin de jeter sur ce
fond assez médiocre son élégante broderie de portraits, d'analyses
sentimentales, de lettres, de conversations. S'il en est ainsi, tout ce
qu'il y a de défectueux dans le _Cyrus_ viendrait du frère, et ce qu'il y
a d'excellent et de durable serait l'œuvre de la sœur[60].»
[60] _La Société française au dix-septième siècle_, t. II, p. 118.
Peut-être ne faut-il voir là qu'une exagération en sens contraire de
l'opinion primitivement reçue. Car il y a eu réaction dans les jugements
des littérateurs et des bibliographes[61], quant aux ouvrages
d'imagination portant le nom de Scudéry. Après avoir tout attribué au
frère, on veut maintenant donner tout à la sœur. La vérité ne
serait-elle pas entre ces deux extrêmes? Ainsi, lorsqu'on se rappelle que
Scudéry avait servi, et qu'on le voit, en toute circonstance, se piquer
de ses connaissances dans l'art militaire, il est difficile de croire que
les épisodes de guerre, où se complaît l'auteur du _Cyrus_, et où M.
Cousin a reconnu les relations les plus exactes, les plus techniques du
siége de Dunkerque, des batailles de Lens et de Rocroy, du combat de
Charenton, etc., ne soient pas l'ouvrage du soldat romancier dont le nom
figure partout, sur le titre et dans les dédicaces de l'ouvrage.
[61] Par exemple Niceron et Brunet attribuent _Almahide_ à Mlle
de Scudéry. Eh bien, deux lettres de Chapelain à Georges, des 25
août et 16 novembre 1660, renferment, sur la deuxième partie de
ce roman, des détails, des conseils, des critiques qui prouvent
que Chapelain le traitait comme l'auteur incontesté de l'ouvrage.
Depuis quelque temps, Mlle de Scudéry voyait chez son ami Conrart un
avocat de Castres établi à Paris, protestant comme celui-ci, pourvu comme
lui d'une charge de secrétaire au Conseil, et qui travaillait sous ses
auspices à la _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_.
C'était un petit homme disgracieux de taille et de visage, qui, selon le
mot de Guilleragues répété par Mme de Sévigné, abusait de la permission
qu'ont les hommes d'être laids. Mais, en le dédoublant, disait encore la
spirituelle marquise, on trouvait une belle intelligence et une belle
âme. Également propre à la société, aux lettres et aux affaires, sous un
extérieur qui paraissait repousser la sympathie, il cachait le don de la
ressentir et de l'inspirer. C'est par là que devait être prise Mlle de
Scudéry, à peine moins maltraitée au point de vue des avantages
extérieurs, mais, c'est Ménage qui l'affirme, plus capable d'aimer
fortement que Pellisson lui-même. Ainsi commença une de ces amitiés
célèbres, bien voisines de l'amour[62], qui en eut les vicissitudes, les
jalousies, les petitesses et les grandeurs, et dont il est parlé si
longuement, comme par un auteur plein de son sujet, au tome X du _Grand
Cyrus_.
[62] Voici comment elle a parlé elle-même de ces amitiés:
«Lorsque l'amitié devient amour dans le cœur d'un amant, ou,
pour mieux dire, lorsque cet amour se mêle à l'amitié, sans la
détruire, il n'y a rien de si doux que cette espèce d'amour; car,
tout violent qu'il est, il est pourtant toujours un peu plus
réglé que l'amour ordinaire; il est plus durable, plus tendre,
plus respectueux, et même plus ardent, quoiqu'il ne soit pas
sujet à tant de caprices tumultueux que l'amour qui naît sans
amitié. On peut dire, en un mot, que l'amour et l'amitié se
mêlent comme deux fleuves dont le plus célèbre fait perdre le nom
à l'autre.» _Esprit de Mlle de Scudéry_, 1766, p. 275.
Pellisson rencontrait Mlle de Scudéry chez des amis communs, mais il
n'osait aller chez son frère, car celui-ci lui en voulait, dit Tallemant,
«parce qu'il ne l'avoit pas mis dans sa _Relation de l'Académie_.» Aussi,
dans ce dernier volume du _Cyrus_, qui parut en décembre 1653, il est
question d'un frère de Sapho, Charaxe, qui s'oppose à la liaison de sa
sœur et de Phaon. D'ailleurs, nous avons vu qu'il la gardait presque en
charte privée. De là, un nouveau grief qu'il faut aussi entendre raconter
à Tallemant. «M. de Grasse[63] donnoit à dîner à la demoiselle, à Conrart
et à quelques autres; Conrart trouva Pellisson en chemin et l'y mena. Le
lendemain, le petit prélat, qui n'étoit point averti, rencontre Scudéry à
l'hôtel de Rambouillet et lui dit, entr'autres choses, que Mademoiselle
sa sœur avoit amené M. Pellisson dîner chez lui, et lui dit mille biens
de ce garçon. Le soir, Scudéry pensa manger sa sœur[64].»
[63] Antoine Godeau, évêque de Grasse et de Vence, était, comme
nous l'avons vu, l'un des plus anciens amis de Mlle de Scudéry.
[64] Il paraît que ces espèces de rencontres, que Scudéry
regardait probablement comme des rendez-vous, se renouvelaient
assez souvent. Pellisson écrivait à Mlle Legendre le 2 novembre
1656: «On me vint prendre à midi pour aller dîner chez M. de
Vence, dont nous ne fûmes de retour qu'à la nuit. Mlle de
Scudéry, Mlle Robineau, M. Chapelain et M. Isarn en étoient.»
Cependant, lorsque l'auteur des _Historiettes_ ajoute: «Elle avoit pris
le samedi pour demeurer au logis, afin de recevoir ses amis et ses
amies[65],» il ne faut pas croire qu'elle ait attendu pour cela sa
séparation d'avec son frère. Dès 1653, les Samedis se tenaient, soit au
logis commun du frère et de la sœur, vieille rue du Temple[66], soit
chez Mlle Boquet ou Mme Aragonnais, leurs voisines. Dès lors aussi, Mlle
de Scudéry faisait les honneurs de cette réunion; _elle tenoit maison_,
dit expressément le _Cyrus_. C'est à ce logis de la vieille rue du Temple
que se rapporte la description du roman[67] et aussi la visite racontée
par Ménage: «Mme de Montbazon vint un jour me voir et m'emmena avec elle
dans son carrosse pour aller avec elle à la promenade. Quand nous fûmes
montés,--Où irons-nous, me dit-elle?--Allons voir, lui dis-je, Mlle de
Scudéry. Elle n'avoit jamais été chez elle. Étant arrivés, nous entrâmes
dans la salle. Mlle de Scudéry étoit dans une chambre au-dessus. Sa
vieille étant montée aussitôt pour l'avertir: Mademoiselle, lui dit-elle,
venez vite; M. Ménage est là avec la plus belle femme de France[68].»
[65] «La plupart des Précieuses, dit Somaize, ont un jour pour
recevoir les autres. C'est une nymphe du siècle qui a inventé cet
usage.» Ainsi l'habitude d'_avoir un jour_, comme on parle encore
aujourd'hui, nous vient de cette époque, et probablement de Mlle
de Scudéry.
[66] Et non rue Quincampoix, comme l'a cru, sur des indices peu
concluants, M. E. Miller, dans son travail, intéressant du reste,
extrait du _Correspondant: Pierre Taisand, lettres inédites de
Bossuet et de Mlle de Scudéry_. Paris; Douniol, 1869, in-8º, p.
21. M. Ch. Giraud dans l'_Histoire de Saint-Évremond_, qui
précède son édition des _Œuvres mêlées_ de cet auteur, 1865, 3
vol. in-12, a plus approché de la vérité en plaçant ce domicile
rue de Berry. Nous avons trouvé, à cet égard, une indication
précise dans un document sans date, mais certainement antérieur à
la Fronde: _Rolle des taxes faites sur les_ _bourgeois et
habitans du Quartier St-Avoye et le Temple, pour raison du
nettoyement_:
«Vieille rue du Temple.
M. Scudéry. . . . . . . . . . . .XIII livres.»
(Bibl. Nat. Mss fr., no 18,795, p. 31.)
[67] T. X, l. II, p. 599 et suiv.
[68] _Menagiana_, 1693, p. 135.
Pellisson, dans une lettre datée de Chambord, le 14 octobre 1668, donne
aussi quelques détails sur l'intérieur de Mlle de Scudéry. «Je vous
assure qu'il me semble tous les jours que le Brun, Mansart et le Nostre
ont employé tout leur talent et leur savoir dans les lieux où le Roi
passe.
S'il s'avisoit d'entrer jamais
Dans le médiocre palais
Où vous régnez dans les tournelles,
La maison aussitôt deviendroit des plus belles,
Le vilain vestibule en seroit honoré,
L'obscur degré seroit tout éclairé,
Le passage seroit paré.
Que de lustres dans les ruelles!
Le cabinet enfin vous paroîtroit doré[69].»
[69] _Œuvres diverses de M. Pellisson, de l'Académie françoise_.
Paris, 1735, in-12, t. II, p. 408.
Le cabinet de Mlle de Scudéry fut de tout temps fort modeste, car elle
écrivait à l'abbé Boisot, le 9 octobre 1694 (elle demeurait alors rue de
Beauce): «Que l'Ermite vienne quelquefois à ma cellule, car mon cabinet
se peut appeler ainsi.»
Dans cette première habitation, comme plus tard dans la seconde, se
trouvait un jardin planté d'arbres fruitiers dont Mlle de Scudéry
distribuait les fruits à ses amis, de mûriers, d'orangers, de jasmins et
même d'acacias, essence encore nouvelle en France. Là chantaient cette
fauvette qui revenait tous les ans et qui revient aussi souvent dans les
vers de Sapho et de ses amis, cette pigeonne au nom de laquelle on
présentait des placets, ces roitelets, ces pinsons et enfin ces
tourterelles qui inspiraient si heureusement les habitués de la
maison[70]. Ajoutez-y une chatte favorite, dont les adorateurs
platoniques de sa maîtresse se proclamaient jaloux, et vous aurez une
idée de ce premier théâtre des Samedis[71]. On y tenait des conversations
littéraires ou galantes, témoin la fameuse _Journée des Madrigaux_, du 20
décembre 1653[72], on y échangeait des cadeaux, on s'y occupait
quelquefois de sciences et souvent de modes. On avait des imitateurs, des
rivaux et des critiques[73].
[70] Le _Dialogue d'un Passant et d'une Tourterelle_, par
Pellisson, est présent à toutes les mémoires. Le quatrain suivant
est moins connu:
Où peut-on trouver des amans
Qui nous soient à jamais fidèles?
Je n'en sais que dans les romans
Et dans les nids des tourterelles.
Ce joli quatrain, que les éditeurs des _Œuvres de Pellisson_,
1734, t. I, p. 158, ont attribué à ce dernier sur la foi d'une
lettre de Mme de Scudéry à Bussy-Rabutin, doit être restitué à Mme
de P. (probablement de Platbuisson), d'après le témoignage plus
digne de foi de Mlle de Scudéry elle-même (Voy. sa première lettre
à Mlle Descartes).
[71] Voy. _passim_, le _Recueil de pièces galantes de la Suze et
de Pellisson_.--Les _Œuvres diverses de Pellisson_, etc.
[72] Publiée par M. Émile Colombey, 1856, in-12.
[73] «Toute cette cabale ignorante ou envieuse étoit opposée à la
nôtre, et parloit de nous d'une si plaisante manière que je ne
m'en puis souvenir sans étonnement; car ils se figuroient qu'on
ne parloit jamais chez Sapho que des règles de la poésie, que de
questions curieuses et que de philosophie, et je ne sais même
s'ils ne disoient point qu'on s'y occupoit de magie.» Le _Grand
Cyrus_, Xe partie, l. II, p. 347.
Que faisait Scudéry pendant ce temps? Le plus souvent sans doute, il
avait de ces boutades dont nous parle Tallemant: «Il se retiroit chez lui
et ne vouloit voir personne.» Mais nous avons aussi la preuve qu'il ne
s'isolait pas toujours aussi complétement, et nous le verrons tout à
l'heure figurer dans une conversation avec sa sœur et l'abbé d'Aubignac,
leur voisin. Il paraît même, par une pièce de vers de Pellisson, qu'il ne
refusa pas toujours de se prêter aux coquetteries poétiques entre
celui-ci et sa sœur, tant qu'il put les croire sans conséquence. Dans
cette pièce intitulée _Caprice contre l'estime_, et qui commence ainsi:
Donc je ne dois plus prétendre
D'arriver un jour à Tendre;
Donc, sans jamais être aimé
Je ne serai qu'estimé;
Dans cette pièce, disons-nous, il prend à témoin Sapho et _son excellent
frère_ de l'insuffisance d'un sentiment froid comme l'estime, etc.[74]
[74] _Recueil de pièces galantes de la Suze et de Pellisson_,
1741, t. I, p. 200.
Bientôt le succès de _Clélie_ (1654-1661), toujours sous le nom de
Georges, vint s'ajouter à celui d'_Artamène_. La pacification de 1652, et
la rentrée de la Cour à Paris (21 octobre) avaient multiplié toutes les
coteries, et, entre autres, celle des Précieuses dont le nom, encore peu
répandu, ne se prit en mauvaise part que plusieurs années après. L'esprit
romanesque triomphait en littérature comme en politique. «Tandis que
l'amour du bruit, la galanterie, le goût des aventures et des grands
coups d'épée armaient contre l'autorité royale les jeunes seigneurs, les
héroïnes coquettes, les vieux magistrats et les masses populaires, les
éditions multipliées de la _Clélie_ et du _Cyrus_ enivraient les lecteurs
par leurs longs récits de guerre, de politique et d'amour[75].»
[75] _Histoire des poëtes épiques français du XVIIe siècle_,
Thèse par Julien Duchesne, 1870, p. 84.--Voici la date des
principales éditions des romans du genre dont il s'agit:
Le _Cyrus_: 1650, 1651, 54, 55, 56, 58.
La _Clélie_: 1656, 1658, 60, 61, 1731.
_Polexandre_ de Gomberville, 1629, 1637.
La Calprenède, _Cassandre_, 1642, 1650, 10 vol.
-- _Cléopâtre_, 1647, 1658, 12 vol.
_Clélie_ est conçue dans le même système pseudo-historique, exposé dès la
préface de l'_Illustre Bassa_, largement appliqué dans _Cyrus_ et repris
avec des développements dans le chapitre des premières _Conversations_,
intitulé: _De la manière d'inventer une fable_. On voit dans ce dernier
écrit que l'auteur n'était pas sans avoir réfléchi à l'emploi de
l'histoire dans le roman, quoique ses théories aient été souvent fausses
ou mal appliquées. Il ne faut donc pas demander à la _Clélie_ la peinture
exacte des premiers temps de Rome, ni les vrais caractères des anciens
Romains qu'après tout Racine et même Corneille n'ont pas laissé
d'accommoder aussi quelquefois à la française. La description de Carthage
qu'on trouve au tome Ier[76] n'a pas les prétentions à la couleur locale
bruyamment affichées dans un de nos romans contemporains. Il ne faut y
chercher, en fait de témoignages historiques, qu'une vérité purement
relative. On sent des souvenirs vivants de la Fronde dans le tableau des
combats qui ensanglantent les faubourgs de Rome, dans la scène où Brutus
soulève le peuple, dans le récit des intrigues qui séduisent ses fils,
dans la peinture de leur mort, etc.
[76] Pages 159-169.
On y a compté jusqu'à soixante-treize portraits de personnages connus, et
telle est leur fidélité que plusieurs ont suppléé à l'œuvre du crayon ou
du pinceau. Ainsi pour la comtesse de Maure, pour la marquise de
Sablé[77]. C'est là, dit l'historien de Mme de Maintenon, qu'il faut
chercher la meilleure peinture du singulier ménage de Scarron, et le
meilleur portrait de Mme Scarron dans sa jeunesse[78]. Non-seulement
toutes les dames voulaient être dans les romans de Mlle de Scudéry, comme
le dit Tallemant qui cite des exemples de cette manie, avec noms à
l'appui, mais encore de saintes maisons, d'austères personnages, ainsi
que nous le verrons bientôt, n'étaient pas insensibles à l'ambition de
figurer dans cette galerie romanesque. La plume de Sapho faisait
concurrence au pinceau de Philippe de Champagne aussi bien qu'à celui de
Mignard ou de Petitot.
[77] V. les ouvrages de MM. Ed. de Barthélemy et Cousin.
[78] L'auteur de la _Clélie_ introduit les deux époux, sous les
noms de Scaurus et Lyriane, dans le temple de la Fortune, pour
interroger l'oracle sur leurs destinées.--Portrait de Mme
Scarron.--La belle Lyriane, introduite auprès de l'oracle, ne
veut rien demander. «Car enfin, dit-elle au sacrificateur, si je
dois être heureuse, je le serai infailliblement, et s'il doit
m'arriver quelque malheur, je le saurai toujours assez tôt.--Ce
que vous dites est si bien dit, reprit le sacrificateur, que je
ne doute pas que vous ne soyez un jour aussi heureuse que vous
méritez de l'être.»
Mme Scarron, dit la Beaumelle, avait vingt-quatre ans, quand Mlle
de Scudéry fit cette prédiction. Les deux époux furent
reconnaissants. Scarron dit dans son _Épître chagrine à de Mlle de
Scudéry_:
Vous donnez donc ainsi de l'immortalité,
Par un pur mouvement de libéralité,
Et de votre Scaurus l'agréable peinture
M'affranchit donc ainsi des lois de la nature!
Celle par qui le ciel soulage mon malheur,
Digne d'un autre époux comme d'un sort meilleur,
_Lyriane_ en un mot vous est fort obligée.
Et non l'_Uranie_, comme portent toutes les éditions des _Œuvres
de Scarron_.
Mais il y a dans la _Clélie_ un genre d'intérêt particulier qui la
distingue des autres romans publiés sous le nom de Georges, et qui achève
d'en révéler le véritable auteur. La femme s'y montre de plus en plus,
avec ses vertus comme avec ses faiblesses. Nous ne voulons pas seulement
parler ici de la _Carte de Tendre_ qui se trouve au tome Ier, et que
l'auteur n'a jamais entendu donner que comme une plaisanterie de
société[79]. Ce mélange d'allégories galantes et de descriptions
imaginaires, sans remonter ici jusqu'au _Roman de la Rose_, à la
géographie fantastique de l'_Utopie_ et du _Pantagruel_, avait été, si
l'on en croit l'abbé d'Aubignac, mis en œuvre dans sa _Relation du
royaume de Coquetterie_, composée longtemps avant l'apparition du premier
volume de _Clélie_, quoique publiée seulement pendant le cours de la même
année 1654. Dans la _Lettre d'Ariste à Cléonte_[80], il nous apprend que
«pour le brouiller avec l'illustre Sapho, certaines personnes, jalouses
peut-être de ce que, par l'occasion du voisinage, il avoit depuis quelque
temps renoué son ancienne connoissance avec elle, avoient représenté sa
_Carte_ et sa _Description du royaume de Coquetterie_ comme une
imitation, sinon comme un larcin de celles du Pays de Tendre.»
[79] Celer conte à la princesse des Léontins que Clélie s'étant
amusée un jour à supposer qu'il y avait un pays de _Tendre_, dans
lequel on pouvait voyager, on lui en demanda la carte, qu'elle
traça et dessina comme on le voit dans le roman. _Clélie_, t. I,
p. 399-401.
Mais plus loin, p. 477, elle proteste contre la publicité donnée
malgré elle à cette bagatelle, «qui étoit faite pour n'être vue
que de cinq ou six personnes d'esprit, et non de deux mille qui
n'en ont guères, ou qui l'ont mal tourné.»
[80] Paris, F. Bienfait, 1659, in-18.
Quoi qu'il en soit de cette question, pour nous assez indifférente, de
savoir si la création de l'abbé est antérieure, ou même, comme le veut
Furetière, supérieure à celle de Mlle de Scudéry, d'Aubignac, dans son
apologie, en prend occasion de nous raconter, sur ses rapports avec elle
et avec son frère, quelques détails qui trouveront bien ici leur place.
«Elle ne sauroit avoir perdu le souvenir que, dès la première fois
qu'elle me montra son Pays de Tendre, je lui dis que j'avois dès
longtemps fait une description de la vie de ces femmes extravagantes que
l'on nomme Coquettes, mais que ma profession présente m'empêchoit de
faire voir de quel air je les avois traitées. Elle s'efforça même de me
relever de ce scrupule par des considérations que son frère soutint d'une
manière fort obligeante, et nous en parlâmes trop longtemps pour avoir
oublié cet entretien qui doit fermer la bouche à tous les autres[81].»
[81] _Lettre d'Ariste_, p. 6.
Des termes dont se sert d'Aubignac, et de l'affirmation même de Clélie,
rapportée plus haut, «que cette bagatelle n'étoit faite que pour être vue
de cinq ou six personnes,» il semble résulter qu'il existait des copies
manuscrites de la Carte de Tendre, même avant l'apparition du premier
volume de _Clélie_. Dans tous les cas, elle engendra une foule
d'imitations, de commentaires, parmi lesquels il ne faut pas oublier la
_Gazette de Tendre_, publiée par M. Émile Colombey à la suite de la
_Journée des Madrigaux_, d'après les manuscrits de Conrart. On trouve
dans les mêmes manuscrits une pièce en forme de Charte, dont voici
l'intitulé: «Sapho, Reine de Tendre, Princesse d'Estime, Dame de
Reconnoissance, Inclination et terrains adjacents, à tous présents et à
venir, Salut, etc.