Tout portrait doit ici paroître,
Il y faut être
Grands et petits, etc.[26]
[26] _Chansons de Coulanges_, 1698, t. I, p. 89.
Nous voyons Chapelain, dans une lettre à Madeleine du 4 août 1639, se
détendre--faiblement à la vérité--de donner au frère son portrait, comme
«indigne de figurer parmi ces grands hommes qui parent un illustre
réduit[27].»
[27] _Correspondance inédite de Chapelain_, provenant de
Sainte-Beuve. Bibl. nat. Fr. Nouv. acq., 1885-1889, 5 vol. in-4º.
Nous en ferons plus d'une fois usage.
Voy. aussi dans la Correspondance une lettre sans date de Scudéry à
Sainte-Marthe.
Scudéry a donné lui-même la description de son Cabinet et de
quelques autres peintures, dans un volume que nous recommandons
aux curieux: _Le Cabinet de M. de Scudéry_, Paris, Aug. Courbé,
1646, in-4º.
Du reste Scudéry, dont un de nos poëtes les plus pittoresques[28] admire
les descriptions, se piquait «d'employer dans ses ouvrages les termes
exacts des arts et métiers,» et avait quelque droit de dire de lui-même:
Il est peu de beaux-arts où je ne fusse instruit.
[28] Théophile Gautier, _Les Grotesques_.
Avec ses goûts de dépense et de représentation, on se figure ce que put
être, pour notre nouveau gouverneur, ce voyage alors si long et si
difficile. Sa sœur, dans une lettre du 27 novembre 1644, à l'une de ses
premières et de ses plus intimes amies, Mlle Paulet, _la Lionne_ de la
rue Saint-Thomas du Louvre, celle qui sera l'Élise du Grand Cyrus et dont
elle doit, moins de six ans après, pleurer si amèrement la perte
prématurée, raconte que son frère et elle sont arrivés à Avignon, après
avoir deux fois manqué de faire naufrage sur le Rhône. Le pèlerinage
obligé au tombeau de Laure, et probablement à la Fontaine de
Vaucluse[29], quelques épigrammes contre les religieux et les dames
d'Avignon, tels sont les points qu'elle touche sur un ton libre et
enjoué, en y mêlant quelques souvenirs de l'hôtel de Rambouillet et des
sociétés de Paris. Une seconde lettre à la même, est datée du 13 décembre
à Marseille, où notre voyageuse est arrivée «assez heureusement,
quoiqu'elle ait encore plusieurs fois pensé faire naufrage.» Le même
jour, elle écrivait à Mlle de Chalais, et déjà, malgré la réception
pleine de courtoisie de Mme de Mirabeau et de Mme de Morge, sa sœur,
malgré la beauté du climat, les fleurs et les fruits nouveaux pour nos
voyageurs, l'animation du port et des promenades, la variété des
costumes, les repas plantureux dont on les régale à l'envi, déjà,
disons-nous, la nécessité d'attendre trois ou quatre jours, suivant
l'usage, et de rendre ensuite, avec l'étiquette voulue, les visites de
toute la ville, «depuis les gentilshommes jusqu'aux forçats,» les
petitesses de la vie provinciale, la conversation des dames de Marseille
parmi lesquelles il n'y en a pas plus de six ou sept qui parlent
français, tout cela suggère à notre habituée des cercles les plus
raffinés de la capitale certaines phrases peu flatteuses, telles que
celle-ci: «Je n'ai point l'esprit assez stupide pour m'accoutumer
facilement à ceux qui le sont;» et le mot d'exil vient plus d'une fois se
placer sous sa plume.
[29] Voy. les XII sonnets adressés à cette Fontaine par Scudéry.
_Œuvres poétiques_, 1649, in-4º, p. 1 et suiv.
Cependant il avait bien fallu, au milieu de toutes ces visites de
politesse, en rendre une à Notre-Dame-de-la-Garde. Un des premiers soins
de Scudéry avait été d'y installer un lieutenant «assez honnête et assez
riche[30].» Il donna à dîner à M. le gouverneur et à Mlle sa sœur, qui
avaient préalablement entendu la messe au prieuré. L'un et l'autre
payèrent leur tribut poétique et littéraire à la beauté du lieu, le
frère, en écrivant son _Poëme de Notre-Dame-de-la-Garde, composé dans
cette place_[31], et la sœur par le passage suivant d'une de ses lettres
à Mlle Paulet:
[30] Probablement M. de Guigonis, dont il est question dans la
_Gazette_, à la date du 12 novembre 1647, p. 1118, comme
commandant cette place en l'absence du sieur de Scudéry, et
prenant des dispositions contre l'arrivée en vue de Marseille
d'une escadre que l'on présumait hostile.
[31] _Poésies diverses_, p. 200. Nous permettra-t-on de faire
remarquer ici que nous aussi, nous avons écrit cette partie de
notre Notice à Marseille et au pied même de
Notre-Dame-de-la-Garde? Le poëme de Scudéry, malgré le mauvais
goût qui le dépare, gagne à être lu sur les hauteurs et au milieu
de l'admirable panorama qu'il décrit, et il y a tel site de la
plage de Marseille qui nous a fait trouver un charme singulier à
ces vers de l'auteur d'_Alaric_:
En un lieu retiré, solitaire et paisible
La mer laisse dormir sa colère terrible,
Et sous deux grands rochers qui la couvrent des vents,
Elle abaisse l'orgueil des flots toujours mouvants.
Après avoir décrit la réception qui leur fut faite, et qui fut
accompagnée du bruit des canons de la place, elle ajoute: «En vérité
Notre-Dame-de-la-Garde est le plus beau lieu de la nature par sa
situation. De la façon dont la place est disposée, il y a quatre aspects
différents qui sont admirables. D'un côté, l'on a le port et la ville de
Marseille sous ses pieds, et si près, que l'on entend les hautbois de
vingt-deux galères qui y sont; de l'autre, l'on découvre plus de douze
mille bastides, pour parler en termes du pays; du troisième, on voit les
îles et la mer à perte de vue, et du quatrième, sans rien voir de tout ce
que je viens de dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé de
pointes de rochers, et où la stérilité et la solitude sont aussi
affreuses que l'abondance est agréable de tous les autres endroits.»
Une préoccupation plus prosaïque les porta à tâcher de faire mettre
Notre-Dame-de-la-Garde _sur le pays_, c'est-à-dire à la charge de la
province, quant à l'entretien, négociation dont on peut voir les détails
dans la lettre à Mlle Paulet, du 27 décembre 1644. Il semble du reste
que, satisfait de la prise de possession que nous avons décrite, Scudéry
ne se soucia guère de revoir souvent le siége de son gouvernement
pittoresque, mais peu logeable. Sa sœur y retournait de temps à autre,
comme lorsqu'elle y conduisit des dames marseillaises, impatientes de
voir arriver d'Italie le cardinal de Lyon avec les quatre chaloupes du
Grand-Duc[32].
[32] Lettre à Mlle Paulet du 10 décembre 1645.
Quant à Georges, il affectait aussi de se considérer «comme un pauvre
exilé»:
Pour moi, sur un rocher éloigné des humains
Je le suivrai des yeux et je battrai des mains,
écrivait il à ses amis de Paris, en leur recommandant l'une de ses
nouvelles connaissances de Marseille, Mascaron (Pierre-Antoine), écrivain
et jurisconsulte, père du célèbre prédicateur que nous retrouverons plus
tard parmi les vieux amis de Madeleine.
Le frère et la sœur avaient changé de maison à Marseille, pour être plus
près de Mme de Mirabeau. Aussitôt toutes les dames de la rue de
recommencer leurs interminables visites. «Je les recevrai si mal, disait
Mlle de Scudéry, que j'espère qu'elles n'y reviendront plus.» Elles y
revinrent, et celle-ci se réconcilia avec quelques personnes des deux
sexes à Marseille et dans les environs; citons entre autres: Toussaint de
Forbin Janson, alors chevalier de Malte, depuis évêque, cardinal,
ambassadeur, avec lequel elle entretint une correspondance qui se
prolongea au moins jusqu'à l'année 1694[33], et sa sœur Renée de Forbin,
mariée depuis 1632 à Marc-Antoine de Vento, seigneur des Pennes et de
Peiruis, premier consul de Marseille, dont elle s'est souvenue dans le
_Cyrus_[34], et dont Mme de Sévigné écrivait le 13 mai 1671: «Mme de
Pennes a été aimable comme un ange; Mlle de Scudéry l'adoroit: c'étoit
la princesse Cléobuline; elle avoit un prince Thrasybule en ce temps-là;
c'est la plus jolie histoire du _Cyrus_.» M. Cousin, qui connaissait son
_Cyrus_ mieux que Mme de Sévigné, nous apprend qu'il faut lire Cléonisbe,
au lieu de Cléobuline; que celui qui parvient à toucher son cœur est
Peranius, prince de Phocée, baron de Baume ou de la Baume, suivant la
_Clef_, le même que Marc-Antoine, dont nous venons de parler, puisque la
Baume était une seigneurie des Vento; qu'enfin Thrasybule est le héros
d'une autre aventure également d'origine provençale, où un corsaire
d'Alger s'abstient par vertu d'enlever sa maîtresse Alcionide,
c'est-à-dire Mme de Courbon, femme du lieutenant de Roi à Monaco[35]. Il
existe donc quelque confusion chez l'aimable marquise dans les souvenirs,
déjà un peu éloignés pour elle, d'une lecture de sa jeunesse; mais ce
qu'il nous importe de constater, c'est que, près de trente ans après le
séjour de Mlle de Scudéry à Marseille, son souvenir y était encore
présent. De son côté, elle n'avait pas oublié son séjour en Provence.
Ainsi, dans la _Clélie_, en parlant de la liberté qu'il importe de
laisser aux femmes et dont elles abusent quelquefois: «Je connois, dit
l'auteur, en Massilie, une femme qui a fait cent extravagances en sa vie,
qu'elle n'auroit pas faites si elle n'avoit pas eu un trop bon mari.» (T.
X, p. 797.)
[33] Nous avons vu dans le riche cabinet de M. le comte de
Clapiers, à Marseille, un certain nombre de lettres de ce prélat
adressées à Mlle de Scudéry, et nous en donnerons un échantillon;
mais, malgré toutes nos recherches en Provence et ailleurs, nous
n'avons pu retrouver aucune de celles que Mlle de Scudéry lui a
certainement adressées pendant leurs longues relations.
[34] T. VIII, l. II, p. 653.
[35] _Le Grand Cyrus_, t. III, l. III, p. 1107.--Cousin, _La
Société française au dix-septième siècle_, t. I, p. 236 et suiv.
Parmi les dames que Mlle de Scudéry distingua tout d'abord dans cette
ville, il en était une «belle, jeune et de bonne mine, l'un des plus
beaux naturels de femme, dit-elle, que j'aie jamais remarqué en aucune
femme de province. Elle parle françois comme si elle étoit née à Paris,
et, naturellement, elle est fort éloquente; elle entend l'espagnol,
l'italien, le latin et même le grec; elle est fort douce, fort civile et
de fort bonne maison...... Malheureusement, cette demoiselle, dans ses
conversations ordinaires, cite souvent, si j'ai bien retenu, Trismégiste,
Zoroastre et autres semblables messieurs qui ne sont pas de ma
connoissance.» Malgré cette petite épigramme, que n'auraient pas attendue
ceux qui veulent absolument voir une Philaminte dans Mlle de Scudéry, il
y avait là trop d'affinités naturelles pour qu'une liaison ne s'établît
pas entre ces deux femmes. Mais elles avaient compté sans l'intolérance
et la pruderie provinciales, comme le laisse entendre la phrase suivante:
«L'injustice qu'on lui fait ici est si grande que je n'oserai la voir
souvent, de peur de me charger de la haine publique[36].»
[36] Lettre de Mlle de Scudéry à Mlle de Chalais, du 13 décembre
1644.
Quelle était donc cette fille que la lettre ne nomme pas, et que M.
Cousin n'a pas soupçonnée? Si l'on veut lire, dans Tallemant (t. VIII, p.
327), l'historiette de Mlle Diodée, Provençale, qui citait à ses galants
Aristote, Platon, Zoroastre et Mercure-Trismégiste, on ne doutera pas de
son identité avec la demoiselle de la lettre, et l'on comprendra mieux ce
que Mlle de Scudéry, dans son indulgence ordinaire, laisse à peine
soupçonner, c'est qu'il y avait, dans la belle et savante Provençale,
assez de l'aventurière et de la coquette pour compromettre, aux yeux des
prudes marseillaises, une demoiselle respectable.
Cependant, elles ne pouvaient vivre l'une sans l'autre, et elles étaient
presque tous les jours ensemble. La conversation de Mlle de Scudéry, dit
Tallemant, guérit un peu Diodée de son langage pédantesque, et «ne lui
voyant point parler de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler.»
Enfin, au bout d'un an et demi, les deux amies se brouillèrent à la suite
d'une aventure sur le récit de laquelle notre chroniqueur, peut être à
dessein, laisse planer quelque obscurité. Certain baron, «qui avoit
cajolé cette fille deux ans entiers,.... mais qui ne la cajoloit plus,
dont elle enrageoit dans son petit cœur,» se trouvait à un bal masqué où
celle-ci figurait en sultane, lorsqu'on lui apporta une lettre dans
laquelle, sous des noms turcs, il était fait allusion à un esclave qui
lui était échappé en se mettant sous la protection de la reine de
Mauritanie. C'était, ajoute Tallemant, une dame très-brune dont le baron
était amoureux. Or, la lettre venait de Mlle de Scudéry, dont le teint ne
passait pas pour être d'une entière blancheur. La reine de Mauritanie,
nous le croyons bien, n'était autre qu'elle-même, quoique Tallemant ne
le dise pas. Dans tous les cas, Mlle Diodée se crut en droit d'être
jalouse, puisqu'elle «se gendarma et ne vit plus Mlle de Scudéry.»
Ajoutons ici, toujours d'après Tallemant, pour ceux qui désireraient
connaître la fin de l'historiette, que Mlle Diodée contracta un mariage
tel quel avec un sieur Scarron de Vaure et vint à Paris. «Elle s'est bien
façonnée ici. C'est une personne qui a grand soin de son ménage et de ses
affaires, et qui n'a point fait parler d'elle.» Tout est bien qui finit
bien.
Georges et sa sœur continuaient à partager leur temps entre le séjour de
Marseille et des excursions aux environs, dont on retrouve la trace, soit
dans la correspondance de celle-ci, soit dans les romans qui portent le
nom du frère. Voici, par exemple, comment est décrite, dans _le Grand
Cyrus_, la vieille ville de Phocée, ou plutôt de Marseille: «Vous pouvez
aisément vous imaginer qu'elle n'est pas superbement bâtie comme Babylone
ou comme on dit qu'est Ecbatane.... Elle est beaucoup plus longue que
large, mais elle a aussi des fontaines et un port admirable; et quoique
sa situation soit en penchant, et, par conséquent, un peu incommode,
parce que les rues de traverse vont en montant, elle est pourtant
très-agréable, bien que l'architecture grecque n'ait pas eu lieu d'y
employer tous ses ornements.» Les principaux traits de ce tableau sont
encore reconnaissables, malgré les métamorphoses que le percement d'une
grande voie nouvelle a produites dans «ces vieilles rues de traverse qui
vont en montant.»
Il est encore plus facile de reconnaître la côte de Provence et le pays
de Marseille dans cette description des environs de Phocée: «Plus nous
approchions du rivage, plus le pays où nous allions nous sembloit
agréable; car parmi mille arbres différents dont le paysage est semé, on
voit, à la droite, de grosses roches stériles qui font paroître davantage
la fertilité des autres endroits....
«De l'autre côté est un pays plus uni, mais qui ne laisse pas d'être
entremêlé de collines, de vallons, de rochers, de prairies, de fontaines
et de ruisseaux, et de faire cent agréables inégalités qui rendent les
maisons qu'on y a bâties tout à fait charmantes. De plus on y voit une si
grande quantité d'oliviers, de grenadiers, de myrtes et lauriers, et tous
les jardins y sont si pleins d'orangers, de jasmins, et mille autres
belles et agréables choses, que je ne crois pas qu'il y ait un pays plus
aimable que celui-là[37].» Ainsi que le remarque M. Cousin, Mlle de
Scudéry n'oublie même pas ce qui gâte un peu le plaisir d'habiter ces
belles contrées, le mistral, «ce vent impétueux qui abat souvent les plus
grands arbres.»
[37] _Le Grand Cyrus_, t. VIII, l. II, p. 669 et suiv.
Parmi les lieux que Georges et Madeleine durent aller voir aux environs,
nous citerons le château de Pennes et celui de Forbin qui est décrit
dans le _Cyrus_. J'ai peine à croire aussi qu'elle n'ait pas visité à
Grasse, «dans son petit temple auprès de Sidon[38],» l'évêque Godeau,
l'un de ses plus anciens amis, qu'elle attendait à Marseille en mars
1647. Le 2 septembre 1646, la présence de Georges et de Madeleine est
signalée à Aix où M. de Monconys, le voyageur, rencontra le frère aux
Capucins, dans l'allée des Lauriers, circonstance qui dut lui inspirer
quelque allusion flatteuse, et alla dans l'après-dîner saluer la sœur,
souvenir qu'il n'a pas jugé indigne d'être consigné à sa date dans le
_Journal de ses voyages_[39].
[38] _Le Grand Cyrus_, t. VII, p. 513.
[39] 1665, in-4º, p. 87.
A l'énumération des souvenirs de la Provence qui se retrouvèrent plus
tard sous la plume de Mlle de Scudéry peut-être faut-il ajouter un
épisode qui, après avoir figuré au t. IX, l. III du _Cyrus_, puis au t.
II des _Conversations sur divers sujets_, Paris, 1680, ou Amsterdam,
1682, in-12, sous le titre de: _Bains des Thermopyles_, a été réimprimé à
part, également sous ce dernier titre, en 1732. C'est la description
d'une ville de bains près de la mer[40], où, sous des noms grecs,
plusieurs personnes de la société qui s'y trouve réunie nous semblent
désignées par des allusions assez transparentes. Eupolie, cette dame de
Corinthe, «qui, avec mille grandes qualités qui la rendent admirable,
craint la mort avec excès,» ne ressemble-t-elle pas singulièrement à Mme
de Sablé[41]; et est-ce trop se hasarder que de reconnaître Ninon et
Diodée dans Aspasie et Diodote, ces deux femmes qui «avoient donné lieu à
la médisance de soupçonner leur vertu», que les hommes et même les femmes
les plus vertueuses allaient voir, mais que l'auteur s'abstint de
visiter?
[40] Ce détail et plusieurs autres circonstances rendent pour
nous improbable la supposition de M. Cousin, qu'il s'agirait ici
d'une ville de bains des Pyrénées.
[41] «Je crains toutes les maladies en général, grandes et
petites; je crains le tonnerre, je crains la mer et les rivières;
je crains le feu et l'eau, le froid et le chaud, le serein et le
brouillard.... Et pour tout dire en peu de paroles, je crains
tout ce qui directement ou indirectement peut causer la mort.» Il
est remarquable que ce passage, ainsi que les longs
développements dont il est accompagné ne se trouvent que dans les
_Conversations_ de Mlle de Scudéry, parues en 1682, deux ans
après la mort de la marquise de Sablé.
Quoi qu'il en soit, ni Scudéry ni sa sœur n'avaient quitté la capitale
sans esprit de retour. On a déjà pu voir que le gouverneur de
Notre-Dame-de-la-Garde ne prenait pas très au sérieux le devoir de la
résidence, et, quant à Madeleine, en supposant même «qu'elle se fût
beaucoup plu à Marseille», comme le dit trop affirmativement M. Cousin,
elle n'avait pas cessé, dès son arrivée en Provence, d'avoir un regard
tourné vers Paris. Veut-elle vanter la beauté de l'hiver dans la première
de ces villes, elle ne croit pouvoir mieux faire que de le comparer au
printemps de la seconde. «Ce n'est pas que, si je pouvois dépeindre la
beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous fisse un tableau assez
agréable, et que je ne vous fisse avouer qu'il fait honte au printemps de
Paris. L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hérissé de glaçons,
est ici couronné de fleurs. Sincèrement, Mademoiselle, à l'heure même que
je vous parle, l'on vient de m'envoyer des bouquets d'anémones,
d'œillets, de narcisses, de jasmin, de fleurs d'orange, plus beaux que
Mlle de Lorme n'en porte au mois de mai, et ce qu'il y a de commode ici,
est que l'on fait des visites à la fin de décembre, sans avoir besoin de
feu, que l'on se promène sur le port comme l'on se promène aux Tuileries
en juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une fois, et que le soleil y
est toujours aussi pur et aussi clair que dans la saison où il fait
naître les roses. Mais le mal est que, pour jouir de tous ces plaisirs
innocents, il faut souffrir d'autres incommodités, et que l'on ne peut
s'approcher de l'Orient sans s'éloigner de Paris[42].»
[42] Lettre à Mlle Paulet, du 27 décembre 1644.
Du reste, toutes les lettres de Mlle de Scudéry à cette époque prouvent
que ses amis et amies de Paris étaient sans cesse présents à sa pensée.
«Souvenez vous, écrivait-elle à Chapelain (31 janvier 1645), que l'amitié
a ses délicatesses aussi bien que l'amour.» Tantôt elle aime à se
persuader que Chapelain n'est pas jaloux de Conrart; tantôt, dans une
correspondance aigre-douce avec le premier, où le dépit tâche de prendre
le masque de la plaisanterie, elle se montre elle-même piquée des
attentions particulières qu'il témoigne pour Mlle Robineau. On
plaisantait un peu de tout cela dans la rue Saint-Thomas du Louvre, car
une lettre du 28 mars 1645 renferme une allusion à la guerre que Mlle de
Rambouillet et Mlle Paulet avaient faite là-dessus à Chapelain, et Mlle
de Scudéry ajoutait: «Vous savez mieux que vous ne dites qu'un galant
n'est pas pour moi.» Du reste le héros de toutes ces picoteries, comme on
disait alors, écrivait le 12 avril suivant à l'amie de Marseille une
lettre conciliante et affectueuse qui remettait toute chose en sa place.
Il lui adressait en même temps des éloges sur le style de ses lettres:
«Je les ai fait voir non seulement à Mlle Robineau qui y étoit si
agréablement grondée, et qui ne pouvoit mais du sujet que vous avez pris
de m'y quereller si obligeamment, mais encore à tout l'hôtel de Clermont,
à tout l'hôtel de Rambouillet, à Mme de Sablé et à Mlle de Chalais, à M.
Conrart, à Mlle de Longueville, et à Mme de Longueville elle-même, qui
tous leur ont fait justice en leur donnant des éloges qu'on ne donne
qu'aux pièces achevées.»
On voit que si Madeleine pensait à ses amis de Paris, ceux-ci, de leur
côté, ne l'oubliaient pas. Vers cette époque (1647), ils lui en donnaient
une preuve en cherchant à la tirer de la position un peu précaire et
dépendante où elle était auprès de son frère, pour la faire attacher à
l'éducation de «trois importantes personnes», évidemment les trois plus
jeunes nièces du cardinal Mazarin que celui-ci songeait alors à faire
venir en France, ou tout au moins d'Olympe Mancini, l'une d'elles, que la
duchesse d'Aiguillon destinait au fils du maréchal de la Porte, son neveu
à la mode de Bretagne, devenu plus tard duc de Mazarin par son mariage
avec Hortense. On avait aussi pensé, pour ces délicates fonctions, à Mlle
de Chalais, amie et commensale de Mme de Sablé, et il y eut entre elle et
Madeleine une lutte de générosité dont deux lettres de Mlle de Chalais
nous ont conservé le souvenir. Ni l'une ni l'autre n'eut la place. Elle
fut donnée, comme le prévoyait cette dernière[43], à une grande dame dont
le nom répondait mieux aux vues ambitieuses du cardinal pour ses nièces,
à la marquise de Senecey qui avait été gouvernante du jeune roi Louis
XIV.
[43] «Dans mon opinion, la conduite de ces trois importantes
personnes est destinée à quelqu'une qui n'aura pas sans doute le
mérite que vous avez, mais qui aura plus de faveur, plus de
bonheur et quelque nom de Madame qui sera plus propre à l'éclat
qu'à bien réussir dans l'éducation de ces personnes-là.» Mlle de
Chalais à Mlle de Scudéry, lettre du 28 juin 1647.
Le 21 août 1647, Madeleine de Scudéry écrivait de Marseille à Mlle Marie
Dumoulin: «Je suis dans tout l'embarras que peut causer un voyage de 200
lieues que j'espère commencer dans une heure.» Soit que le départ ait été
retardé, soit plutôt que le frère et la sœur,--car ils partaient
ensemble--aient fait plusieurs stations en route, nous ne retrouvons leur
trace que deux mois après, aux environs de Valence où le fait de leur
passage semble résulter d'une nouvelle singulièrement racontée, et
rectifiée plus singulièrement encore dans la _Gazette_ de l'année 1647.
On y lisait d'abord p. 978, sous la rubrique d'Avignon, 16 octobre:
«On a ici appris la mort du sieur de Scudéry, arrivée à une lieue et
demie au dessus de Valence, au passage de la rivière de l'Isère, par
l'ouverture du bateau qui se fendit, en venant de Paris avec une sienne
sœur, pour se rendre à son gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde de
Marseille, dont le Roi défunt l'avoit honoré depuis quelques années à la
recommandation du feu cardinal duc de Richelieu, qui avoit en singulière
estime son bel esprit et sa grande capacité dans la poésie.»
J'imagine que l'émotion fut grande dans la rue Saint-Thomas du Louvre et
au quartier du Marais, à la lecture de cette feuille si mal informée.
Heureusement que les nombreux amis de notre couple littéraire purent se
rassurer en lisant quelques jours après, à la date du 23 octobre, p.
1014, cette rectification naïve du malencontreux correspondant:
«Le bruit du retour du sieur de Scudéry en son gouvernement, et la perte
d'un bateau qui s'est ouvert au dessus de Valence, au passage de la
rivière de l'Isère, dans lequel étoient quelques personnes de condition,
avoient donné lieu à la nouvelle qu'il y étoit péri avec sa compagnie;
mais il ne se trouve rien de vrai en ce que je vous en ai écrit, _que les
louanges qu'on lui a données_.»
C'est aussi à l'époque de ce retour que doit se placer l'anecdote plus ou
moins arrangée par Fléchier, et exploitée depuis par les dramaturges[44],
à laquelle nous avons déjà fait allusion. «Nous parlâmes, dit-il dans ses
_Mémoires sur les grands jours_[45],.... des Romans de Sapho et d'une
aventure plaisante qui lui arriva à Lyon, lorsqu'elle revenoit à Paris
avec M. de Scudéry, son frère. On leur avoit donné une chambre dans
l'hôtellerie, qui n'étoit séparée que d'une petite cloison d'une autre
chambre où l'on avoit logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on
pouvoit les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avoient
pas grand équipage, mais ils traînoient partout avec eux une suite de
héros qui les suivoient dans leur imagination.... Dès qu'ils furent
arrivés à Lyon et qu'ils eurent pris une chambre dans l'hôtellerie, ils
reprirent leurs discours sérieux, et tinrent conseil s'ils devoient faire
mourir un des héros de leur histoire; et, quoiqu'il n'y eût qu'un frère
et une sœur à opiner, les avis furent partagés. Le frère, qui a l'humeur
un peu plus guerrière, concluoit d'abord à la mort; et la sœur, comme
d'une complexion plus tendre, prenoit le parti de la pitié et vouloit
bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend, et
Sapho étant revenue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à
choisir le genre de mort. L'un crioit qu'il falloit le faire mourir
très-cruellement, l'autre lui demandoit par grâce de ne le faire mourir
que par le poison. Ils parloient si sérieusement et si haut, que le
gentilhomme d'Auvergne, logé dans la chambre voisine, crut qu'on
délibéroit sur la vie du Roi.....; il s'en va faire sa plainte à l'hôte,
qui ne prenant point ce fait pour une intrigue de roman, fit appeler les
officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux
inconnus. Ces Messieurs... se saisirent de leurs personnes et les
interrogèrent sur le champ: s'ils n'avoient point eu dans l'esprit
quelque grand dessein depuis leur arrivée? M. de Scudéry répondit que
oui; s'ils n'avoient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de
poison? Il l'avoua; s'ils n'avoient pas concerté ensemble le temps et le
lieu? Il tomba d'accord; s'ils n'alloient point à Paris pour exécuter et
pour mettre fin à leur dessein? Il ne le nia point. Là dessus, on leur
demanda leur nom, et ayant ouï que c'étoient M. et Mlle de Scudéry, ils
connurent bien qu'ils parloient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de
Louis, et qu'ils n'avoient d'autre dessein que de faire mourir en idée
des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue,
etc.[46]»
[44] L'_Auberge_ ou les _Brigands sans le savoir_,
comédie-vaudeville de MM. Scribe et Delestre Poirson. Paris,
1812.
[45] Paris et Clermont, 1844, in-8º, p. 63.
[46] Les biographies anglaises racontent une anecdote semblable
des deux auteurs dramatiques Beaumont et Fletcher.
Nous avons raconté avec quelque développement les trois années que
Scudéry et sa sœur passèrent en Provence, d'abord parce que des
recherches faites sur les lieux mêmes nous ont permis d'éclaircir
certains points mal connus jusqu'ici, ensuite parce que ce séjour ne fut
pas sans influence, au point de vue social et littéraire, sur la suite de
leur vie et de leurs ouvrages. Nous n'insisterons pas ici sur les vers,
trop souvent médiocres, que l'aspect des lieux inspira à Scudéry, et nous
ne citerons que pour en signaler le ridicule, un échantillon de sa prose
daté pompeusement _du Fort de Notre-Dame-de-la-Garde_, auquel Tallemant a
fait allusion[47]. «Ceux qui gouvernent cette monarchie y est-il dit dans
l'_Epître au lecteur_, savent tenir les ennemis de la France si loin de
notre royaume, que les Gouverneurs des places frontières ont loisir de
faire des livres.... J'ai cru, lecteur, que puisque la Fortune n'a pas
voulu que j'eusse aucune part aux affaires, il m'étoit du moins permis de
faire voir que, si elle m'y eût appelé, je m'en serois peut-être acquitté
sans honte, et que celui qui a fait parler Louis Quatrième et tant
d'autres Rois auroit été capable de servir Louis Quatorze.... si, au lieu
de le reléguer aux dernières extrémités de cet État, il avoit plu à cette
Fortune de le retenir à la Cour et de lui donner quelqu'emploi.»
[47] _Discours politiques des rois._ Paris, 1647, in-4º.
Cet ouvrage est le dernier de ceux que Scudéry ait datés du lieu de son
gouvernement, quoiqu'il ait continué à prendre le titre de Gouverneur de
Notre-Dame-de-la-Garde jusqu'en 1663 dans les derniers volumes du roman
d'_Almahide_.
Dès 1656[48], Chapelle et Bachaumont traçaient la fameuse description qui
est restée dans toutes les mémoires:
«C'est Notre-Dame-de-la-Garde,
Gouvernement commode et beau,
A qui suffit pour toute garde
Un Suisse avec sa hallebarde,
Peint sur la porte du château.
«Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible.... Nous
grimpâmes plus d'une heure avant que d'arriver à l'extrémité de cette
montagne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure
tremblante, prête à tomber au premier vent. Nous frappâmes à la porte,
mais doucement, de peur de la jeter par terre, et, après avoir heurté
longtemps, sans entendre même un chien aboyer sur la tour,
Des gens qui travailloient là proche
Nous dirent: Messieurs, là dedans
On n'entre plus depuis longtemps.
Le gouverneur de cette roche,
Retournant en Cour par le coche,
A depuis environ quinze ans[49],
Emporté la clef dans sa poche.
[48] C'est la véritable date du voyage, qui se termina à Lyon
vers le milieu du mois de novembre de cette année. Cf.
Taillandier, _Commencements de Molière_, dans la _Revue des
Deux-Mondes_, t. XIX, p. 280, et Péricaud, _Lyon sous Louis XIV_,
p. 90.
[49] Cela ne ferait que neuf ans (de 1647 à 1656); mais on aura
changé le chiffre lors de l'impression du _Voyage_ dans le
_Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_. Cologne, P.
Marteau, 1663, in-16. D'ailleurs nos deux auteurs n'y regardaient
pas de si près.
«La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire, surtout quand
ils nous firent remarquer un écriteau, que nous lûmes avec assez
de peine, car le temps l'avoit presque effacé:
Portion de Gouvernement
A louer tout présentement.
«Plus bas, en petit caractère:
Il faut s'adresser à Paris
Ou chez Conrart, le secrétaire,
Ou chez Courbé, l'homme d'affaire
De tous messieurs les beaux esprits.»
Évidemment tout cela est un peu chargé, et un historien de
Notre-Dame-de-la-Garde est allé jusqu'à douter que nos deux Épicuriens
voyageurs se soient donné la peine de grimper jusqu'en haut de la
montagne. Mais leur description n'en aura pas moins le dernier mot, comme
tout ce qui est marqué au coin du goût et de la bonne plaisanterie.
Mieux que les vers et la prose du frère, les lettres de la sœur, dont
nous avons cité d'assez nombreux extraits, et qu'on retrouvera plus
complètes dans la Correspondance, nous paraissent, malgré l'abus de
l'esprit, avoir retenu une empreinte fidèle des lieux, des personnes et
des mœurs. Nous avons pu contrôler sur le vif quelques-unes de ses
peintures, et, malgré la différence des temps, nous en avons reconnu la
fidélité. Ce petit coin de la vie provinciale sous Louis XIV, encore si
peu connue, reçoit des lettres de Mlle de Scudéry une vive lumière, et
elles resteront comme une page à la fois littéraire et historique.
Celle-ci, comme nous l'avons vu, demeura en correspondance avec Marseille
jusqu'aux dernières années de sa vie[50]. Aussi plus d'un souvenir de son
séjour dans cette ville cosmopolite et semi-orientale; aventuriers des
deux sexes, types plus ou moins francisés de Turcs et d'Africains,
corsaires généreux, héroïques Bassas, etc., tout cela se retrouvera dans
ses ouvrages et mêlera un peu de réalité à la fantaisie dans les
compositions romanesques qui illustreront le nom de son frère et le sien
au milieu du monde littéraire parisien où nous allons les suivre.
[50] «On m'écrit de Marseille...,» disait-elle encore à l'abbé
Boisot, dans une lettre du 19 juillet 1694. Bonnecorse, dont son
frère avait fait imprimer la _Montre_, et dont elle eut occasion
d'obliger le fils, lui servait dans cette ville de correspondant
et d'intermédiaire auprès de ses anciens amis. Voir sa lettre du
20 mars 1681.