Donné à Tendre, au mois des Roses, l'an de la fondation d'Amour, 1656.»

Il y a aussi une _Relation de ce qui s'est depuis peu passé à Tendre,

avec le discours que fit la souveraine de ce lieu aux habitants de

l'Ancienne ville_[82].

[82] Miller, _Pierre Taisand_, etc., p. 26.

Pour racheter toutes ces puérilités, hâtons-nous de citer sur la _Clélie_

l'opinion d'un écrivain moraliste qui nous montrera que tout n'est pas

frivole dans cette œuvre d'une femme. «La _Clélie_, qui, au premier coup

d'œil, ne semble qu'un roman plein de je ne sais quelle métaphysique

amoureuse qui prête au ridicule, ou un manuel pédantesque de galanterie,

la _Clélie_ est, quand on l'étudie de près, un livre sérieux et curieux

où toutes les questions qui tiennent à la condition des femmes dans le

monde sont traitées d'une manière à la fois piquante et judicieuse. Quel

est le rang que la civilisation moderne donne à la femme, et que doit

faire la femme pour avoir et pour garder ce rang? Voilà, en vérité, le

sujet de la _Clélie_[83].»

[83] Saint-Marc Girardin, _Cours de littérature dramatique_,

1861, t. III, p. 3.

Au surplus, le moment approchait où Mlle de Scudéry, déjà à demi

émancipée par le succès des derniers romans dans lesquels l'opinion lui

attribuait une part de plus en plus large, allait plus complétement

encore s'affranchir de la tutelle parfois gênante de son frère, et avoir

son intérieur, son ménage, sa société, son individualité civile et

littéraire.

Georges, compromis, comme nous l'avons vu, dans la cause du prince de

Condé, avait quitté Paris à la fin de l'année 1654, et s'était retiré à

Graville, près du Havre[84]. «Là, dit Tallemant, une demoiselle

romanesque, qui mouroit d'envie de travailler à un roman, croyant que

c'étoit lui qui les faisoit, l'épousa.» Cette demoiselle était

Marie-Madeleine du Montcel de Martin-Vast, femme d'esprit, comme le

prouvent ses lettres éparses dans la correspondance de Bussy-Rabutin,

d'une beauté médiocre, à en croire ce passage de l'une d'elles, si bien

applicable à sa belle-sœur: «Voilà un des priviléges de nous autres

dames pas belles, et il faut avouer que c'est peut-être le seul; nous

disons en tendresse tout ce qui nous plaît sans que cela scandalise[85].»

Époux et père de famille sans devenir plus riche ni beaucoup plus sage,

Scudéry fit quelques tentatives pour renouer avec sa sœur une communauté

dont il s'était bien trouvé; mais celle-ci, sans nier les obligations

qu'elle lui avait dans le passé[86], sans rester indifférente pour

l'avenir aux intérêts ni à la réputation de son frère, persista

résolûment[87] à maintenir son indépendance jusqu'à la mort de ce frère,

arrivée le 14 mai 1667.

[84] Comme il règne quelque obscurité sur cette époque de la vie

de Scudéry, nous citerons ici, d'après le Manuscrit provenant de

Sainte-Beuve déjà signalé par nous, les lettres de Chapelain, à

lui adressées, des 14 février et 12 juin 1659, «à Pirou, en

Normandie;» des 25 août et 16 novembre 1660, «à Paris.» Il est

pour la première fois question de Mme de Scudéry (Mlle de

Martin-Vast) dans la lettre du 12 juin 1659.

[85] Lettre à Bussy, du 29 avril 1672.

[86] Voy. dans la Correspondance la lettre de Scudéry à l'abbesse

de Malnoue.

[87] Tallemant dit à ce sujet: «Il (Scudéry) vint ici, il y a un

an (ceci était écrit en 1658), mais sa sœur lui déclara qu'il

n'y avoit qu'un lit dans la maison, et il s'en retourna.»

Quoique Georges, dans la préface d'_Alaric_ (1654) se fût fait honneur

sans façon du succès de l'_Illustre Bassa_ et du _Grand Cyrus_, quoiqu'il

eût mis encore son nom aux derniers volumes d'_Almahide ou l'Esclave

Reine_ (1658), depuis longtemps, nous l'avons vu, dans le cercle des amis

intimes, et même dans le monde littéraire, on avait soupçonné, puis

désigné celle qu'on regardait comme le véritable auteur. En vain Mlle de

Scudéry s'en défendait encore devant l'abbé de Marolles; en vain elle

affectait d'être en colère contre Furetière qui, dans sa _Nouvelle

allégorique_, de cette même année 1658, avait imprimé «qu'elle avoit fait

les romans que son frère s'attribuoit;» en vain, jusqu'en 1728, l'auteur

de la nouvelle édition du _Dictionnaire de Richelet_, exprimait-il encore

des doutes à cet égard. Huet ne faisait que proclamer une vérité déjà

connue, lorsque, en tête de sa _Lettre à Segrais sur l'origine des

romans_ (1670), alors que _Zaïde_ et _la Princesse de Clèves_ n'avaient

pas encore paru, il rendait à Mlle de Scudéry cet éclatant hommage: «On

ne vit pas sans étonnement les romans qu'une fille autant illustre par sa

modestie que par son mérite avoit mis au jour sous un nom emprunté, se

privant si généreusement de la gloire qui lui étoit due, et ne cherchant

sa récompense que dans sa vertu, comme si, lorsqu'elle travailloit ainsi

à la gloire de notre nation, elle eût voulu épargner cette honte à notre

sexe; mais enfin le temps lui a rendu la justice qu'elle s'étoit refusée,

et nous avons appris que l'_Illustre Bassa_, le _Grand Cyrus_ et la

_Clélie_, sont les ouvrages de Mlle de Scudéry.»

On peut dire que les années qui suivirent la séparation de Mlle de

Scudéry d'avec son frère marquèrent l'apogée du succès de ses romans et

peut-être aussi de ses Samedis, bien que quelques écrivains représentent

ceux-ci comme ayant déjà perdu de leur éclat. Il y a ici une distinction

à faire. Ce qui paraît vrai, c'est que, à mesure que les réunions de la

vieille rue du Temple s'éloignaient par la date de celles de l'hôtel de

Rambouillet, l'élément aristocratique y diminuait d'autant, et la

distance entre la rue Saint-Thomas du Louvre et le Marais se laissait

mieux apercevoir. La Calprenède, jaloux du succès de la _Clélie_,

prononçait ce terrible mot: «Pour moi, je ne vais point chercher mes

héros dans la rue Quincampoix.» Il y avait bien encore quelques grands

personnages qui formaient le lien entre les deux réunions: Montausier et

sa femme, la marquise de Sablé, Mme de Rohan-Montbazon[88], «dont

l'amitié hautement déclarée donnait au modeste salon de la vieille rue du

Temple et à la société un peu mêlée qui s'y rassemblait de la

considération et même un certain éclat[89].» L'auteur des _Historiettes_,

en 1658, disait des Samedis: «Il y avoit autrefois des personnes de

qualité, comme Mlle d'Arpajon[90] et Mme de Saint-Ange; mais l'une s'est

mise en religion, et l'autre la voit bien encore, mais c'est plutôt

un autre jour que le Samedi.» On pourrait encore citer les

Duplessis-Guénégaud, les Saint-Aignan, les comtesses de Rieux et de

Maure, Mlle de Vandy, et plus tard, la duchesse de Saint-Simon[91].

[88] Marie-Éléonore de Rohan-Montbazon, abbesse de la Trinité de

Caen, puis de Malnoue, connue dans la société précieuse sous les

noms d'Octavie, de Méléagire, la Grande Vestale dans _Clélie_,

fut une des femmes les plus distinguées de cette époque qui en

comptait un si grand nombre. Elle unissait à la piété et aux

qualités solides que Pellisson a fait ressortir dans une belle

épitaphe (voyez-la à la fin du IIIe vol. de ses _Lettres

historiques_), l'enjouement et les grâces de l'esprit et du

corps. Huet, dans sa jeunesse, a tracé d'elle un portrait

renfermant ce passage singulier quand on songe qu'il s'applique à

une abbesse et qu'il émane d'un futur évêque: «N'ayant jamais vu

votre gorge, je n'en puis parler; mais si votre sévérité et votre

modestie vouloient me permettre de dire le jugement que j'en fais

sur les apparences, je jurerois qu'il n'y a rien de plus

accompli.»

[89] Cousin, _La Société française_, t. II, p. 151.

[90] Jacqueline, fille du duc d'Arpajon et petite-fille du

maréchal de Thémines. Tallemant ajoute en note: «Quand Mlle

d'Arpajon se fit carmélite (elle prit l'habit le 7 juillet 1655),

Mlle Sapho s'avisa de lui écrire une grande lettre, pour l'en

retirer, qui n'eût peut-être pas persuadé une jeune fille, et

celle-là avoit trente ans: car elle ne lui parloit que des

divertissements qu'elle perdoit. La reine alla ce jour-là aux

carmélites; les religieuses vouloient lui montrer cette lettre,

et, en effet, sans Moissy qui y prêchoit ce jour-là, elles

l'eussent fait. Car Sapho avoit grand tort d'écrire comme cela en

une religion où l'on ne reçoit point de lettres que les

supérieures ne les ayent lues.» Cette affaire fit grand bruit, et

la lettre de Mlle de Scudéry, souvent mentionnée, s'est dérobée à

toutes nos recherches.

[91] Ce devait être Diane-Henriette de Budos, première femme de

Claude de Saint-Simon, père de l'auteur des _Mémoires_.

Sans doute les noms des habitués ordinaires du Samedi, Chapelain,

Conrart, Pellisson, Ménage, Sarazin, Doneville, Isarn, etc., ceux de Mmes

Cornuel, Aragonnais, de leurs filles ou belles-filles, de Mlles Boquet et

Robineau, etc., n'ont pas le même parfum aristocratique; mais il faut se

rappeler que, dans cette société du dix-septième siècle, l'esprit était

aussi une dignité, et que les réunions de Mlle de Scudéry, en devenant

plus bourgeoises, n'avaient pas cessé d'être littéraires. «On y voyait,

dit M. Marcou, et ces jeunes filles qui aimaient Descartes et le

chantaient, et celles qui, par leur beauté, vengeaient le Samedi des

épigrammes de Furetière, et d'autres qui les justifiaient trop; et la

noblesse provinciale ou parisienne, d'épée ou de robe; et les

présidentes, les avocats, les beaux esprits, les abbés, même les évêques;

et tous ces contingents de la Normandie, de la Provence et du Languedoc,

recrues que l'admiration ou l'amitié avaient faites à Mlle de Scudéry,

quand elle habitait le Havre ou Marseille; à Pellisson, quand il était à

Toulouse ou à Castres[92].» Car, il faut bien le reconnaître avec les

mauvais plaisants, Pellisson était _le Prince_, _l'Apollon des Samedis_,

et il avait été proclamé tel par Sapho elle-même.

[92] _Étude sur Pellisson_, p. 99.

Furetière avait dit spirituellement: «La Vierge du Marais s'est bornée à

créer un monde (le Pays de Tendre), laissant à d'autres le soin de le

peupler.» Et, dans une lettre sans date, mais qui doit se rapporter aux

années 1654-1655, il ajoutait: «Le P. B. et moi ne vous parlons jamais de

ce que vous ne voulez jamais entendre. Nous disons même dans le monde que

nous avons en vous une illustre amie, mais, dans le fond de l'âme, nous

sommes vos très-humbles et très-obéissans amans.» On sait déjà que

Furetière ne fut pas toujours aussi tendre envers «l'illustre amie;» mais

ce langage, et plus encore les innombrables madrigaux recueillis par

Conrart, Pellisson et autres nous montrent sur quel ton étaient avec

elle la plupart des hommes qui l'entouraient. D'ailleurs il est

difficile de croire qu'elle ne songeait pas à elle-même, quand elle

disait de Clélie: «Cette admirable fille vivoit de façon qu'elle n'avoit

pas un amant qui ne fût obligé de se cacher sous le nom d'ami, et

d'appeler son amour amitié, autrement ils eussent été chassés de chez

elle[93].» De même Pellisson, qu'il est difficile de reconnaître dans le

Phaon du _Cyrus_, est peint, à ne pas s'y méprendre, dans l'Herminius de

la _Clélie_, deuxième et troisième parties, correspondant aux années de

leur liaison la plus intime.

[93] _Clélie_, t. Ier, p. 389.

C'étaient, dans tout cet entourage, des déclarations, des échanges de

cadeaux, des minauderies, des rivalités dont il est bien difficile de ne

pas sourire, quand on songe à l'âge de la plupart des soupirants, et

surtout à celui de la _Divine Sapho_ (elle avait alors près de cinquante

ans). Néanmoins, parmi ces soupirants, il y en avait un jeune encore,

Isarn, de Castres, qui était venu rejoindre à Paris son compatriote

Pellisson. Aussi beau que celui-ci était laid, aimable mais inconstant,

il adressa d'abord à Sapho des hommages que ni l'un ni l'autre ne prit au

sérieux et qui se promenèrent de Télamire à Philoxène, de Philoxène à

Octavie[94], etc. Cependant les coquetteries allaient leur train. On

faisait au Raincy de longues promenades en tête à tête avec Trasile

(Isarn); on recevait des cachets et des épîtres galantes du généreux

Théodamas (Conrart)[95]; que dis-je, on passait un automne tout entier à

sa maison d'Athis-Mons, et il y avait un commerce réglé de coquetterie

entre les fauvettes du bois de Carisatis et celles du bois de Sapho. La

plaisanterie s'exerçait sur les amours de Conrart, comme elle allait

bientôt le faire sur ceux de Pellisson.

Conrart, sage comme un Caton,

A pourtant au cœur, ce dit-on,

Un petit endroit attendri

Landeriri.

[94] Voy. la _Journée des Madrigaux_, p. 17, 51, 74; le _Louis

d'or_, par Isarn, et la lettre de Mlle de Scudéry à cette

occasion.

[95] Sur le cachet donné à Sapho par Théodamas, il y eut tout un

déluge de madrigaux passablement ridicules. Sapho termine le sien

par ces vers:

On ne peut se défendre

De vous donner son cœur ou de le laisser prendre.

Théodamas insiste:

Je suivrai la leçon qu'Amour me vient apprendre,

Donnez-moi votre cœur sans me le laisser prendre.

Sapho réplique à son tour:

Vous êtes un cruel vainqueur

De vouloir qu'on porte son cœur

Jusque dans votre chambre, etc.

(_Journée des Madrigaux_, p. 39 et s.)

Qui croirait que le sage Théodamas était un tigre de jalousie? C'est

pourtant ce qu'atteste Ménage qui n'osait faire à Sapho certain présent

de peur de paraître empiéter sur les priviléges de son rival[96]. Plus

hardi vis-à-vis de Cotin, il se posait contre lui en galant chevalier de

la Vierge du Marais, moins compromettant, il est vrai, par la passion que

par le ridicule[97].

[96]

Quand il est en courroux

Ce n'est plus le meilleur des hommes;

C'est un tigre jaloux.

Sapho, vous le savez, il entre en frénésie,

Sa colère aussitôt trouble sa fantaisie;

Et, saisi de fureur, comme ses ennemis

Il traite ses amis.

(_Menagii poemata_, 1680, p. 238.)

[97] Voy. ci-après la petite guerre de la _Ménagerie_.

C'est évidemment au milieu de ces plaisanteries de société qui suivirent

la publication du premier volume de _Clélie_, telles que la _Journée des

Madrigaux_, la _Carte_ et la _Gazette de Tendre_[98], au milieu de ces

coquetteries à droite et à gauche, destinées peut-être à cacher un

sentiment plus sérieux, qu'il faut placer le fameux quatrain:

Enfin, Acanthe, il faut se rendre.

Votre esprit a charmé le mien,

Je vous fais citoyen de Tendre,

Mais de grâce n'en dites rien[99].

[98] On peut voir dans ce dernier opuscule, p. 75 et suiv.,

comment l'admission d'Acanthe (Pellisson), dans le Pays de Tendre

souleva l'opposition des habitants de l'_Ancienne-Ville_,

assemblés chez le généreux Mégabase, qui forcèrent Sapho à lui

faire faire quarantaine avant de l'admettre, parce que, avant de

venir à _Nouvelle-Amitié_, il avait passé par un lieu où régnait

une maladie contagieuse dont il avait failli mourir. Tout cela,

dépouillé de la forme allégorique, semble indiquer que les

anciens habitués du Samedi, à l'instigation du marquis de

Montausier, voulurent forcer Pellisson à se contenter du titre

d'ami, au lieu du sentiment plus tendre qu'il avait d'abord mis

en avant.

[99] «Il (Pellisson) donna de la jalousie à M. Conrart au sujet

de Mlle de Scudéry, qui m'avoua elle-même, en me parlant un jour

de leur mésintelligence, que c'en étoit là la cause. Elle ne put

s'empêcher de déclarer enfin à M. Pellisson la passion qu'elle

avoit pour lui, par des vers qu'elle fit sur le champ.»

(_Menagiana_, 1693, p. 146.)

Mme du Plessis-Bellière, l'une des dames qui paraissaient quelquefois aux

Samedis, avait fait connaître Pellisson et Mlle de Scudéry à Fouquet,

dont elle était parente. L'un et l'autre reçurent quelques marques de sa

libéralité. Pellisson lui en adressa des remercîments en vers et en

prose, et, à partir de 1656, devint un de ses principaux commis, sans que

les relations avec Sapho en fussent interrompues. Les Papiers de Fouquet

renferment des lettres qu'elle adressait à Pellisson pendant son voyage à

Nantes où il accompagnait le Surintendant. Elle-même venait d'assister

aux fêtes de Vaux[100] et avait passé quelques jours aux _Pressoirs du

Roi_, propriété située sur les bords de la Seine, près de Fontainebleau

où se trouvait alors la Cour, et qui, bâtie sous François Ier,

appartenait alors à une famille Jacquinot, amie de Fouquet et de Mlle de

Scudéry. Celle-ci était inquiète du silence prolongé de Pellisson. On

était au commencement de septembre 1661. L'orage grondait sur la tête du

Surintendant. Dans ces lettres datées des Pressoirs, le jargon du Royaume

de Tendre, sous la plume de Mlle de Scudéry, a fait place aux accents du

cœur: «Mandez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un pauvre petit

mot pour me consoler de votre absence qui m'est la plus rude du monde....

Je ne vous demande pas de longue lettre; je ne veux qu'un mot qui me dise

comment vous vous portez, car pour peu que je sache que vous vivez, je

supposerai que vous m'aimez toujours.»

[100] Marcou, _Étude sur Pellisson_, p. 489.

Entre deux êtres qui, à défaut de la jeunesse et de la beauté, pouvaient

mettre en commun les trésors d'une affection aussi vive et aussi sérieuse

à la fois, on s'étonnerait de ne pas voir apparaître l'idée du

mariage[101]. Elle se présenta au moins à leur entourage le plus

immédiat, soit que cette éventualité ait excité ses railleries ou ses

craintes. Les lettres que nous venons de citer renferment les passages

suivants: «Si je ne craignois de vous fâcher, je vous dirois que v...

m... (votre mère) dit et fait de si étranges choses tous les jours, que

l'imagination ne peut aller jusque là, et tout le monde vous plaint

d'avoir à essuyer une manière d'agir si injuste et si déraisonnable....»

Et plus loin: «Votre mère a dit à M... (Ménage) des choses qui vous

épouvanteroient si vous les saviez, tant elles sont déraisonnables,

emportées et hors de toute raison[102].»

[101] «On a toujours cru qu'il y avoit entre Mlle de Scudéry et

Pellisson un mariage de conscience.» (Note de Saint-Marc sur

l'Épigramme LIII de Boileau.)

[102] Ici quatre lignes effacées avec soin. Voir la

Correspondance.

Ce qu'il y a d'obscur dans ces allusions sera éclairci par une lettre

inédite de l'abbé Bourdelot que nous empruntons à la Correspondance de

Nicaise[103]. «Je n'étois pas d'humeur à laisser passer ce que dit

l'_Anti-Menagiana_ que, si Pellisson eût épousé Mlle de Scudéry, c'eût

été la faim qui auroit épousé la soif, et beaucoup d'autres impertinences

de cette nature. A propos de Pellisson, il est bon de vous dire que ce

que dit le _Menagiana_ que sa mère offrit vingt mille livres à Mlle de

Scudéry pour l'obliger à l'épouser est très-faux. Je sais de bonne part

qu'elle ne craignoit rien tant que de la voir la femme de son fils.»

[103] Fonds Français, 9360, t. II, p. 960.

Mais, soit pruderie, soit indépendance, Mlle de Scudéry professa un

éloignement constant pour le mariage. Elle s'était expliquée là-dessus

très-nettement au t. X, l. II du _Cyrus_, et elle y revient encore dans

des lettres de sa vieillesse, où, à l'occasion du mariage de Mme de

Chandiot, une de ses amies, elle écrit: «Le mariage est, suivant moi, la

chose du monde la plus difficile à faire bien à propos.... J'ai préféré

trois fois dans ma vie la liberté à la richesse, et je ne saurois m'en

repentir[104].» En revanche elle se forma toujours de l'amitié l'idée la

plus haute. Nous allons la voir à l'épreuve.

[104] Lettre à Mme de Chandiot, du 18 décembre 1691.--Lettre à

l'abbé Boisot, du même jour.

A la date de la dernière des lettres de Mlle de Scudéry citées plus haut,

7 septembre 1661, Pellisson était arrêté avec Fouquet à Nantes depuis

deux jours; puis, sur un ordre du roi, il fut conduit au château

d'Angers et de là à la Bastille. On peut voir à la Correspondance la

lettre émue qu'elle écrivait à Huet sous le coup de cette nouvelle. A

partir de ce moment, ce fut, de la part de Mlle de Scudéry, une série de

démarches, d'écrits, de sollicitations de ruses pieuses, d'abord pour

adoucir sa captivité, et ensuite pour la faire cesser. Pellisson avait su

mettre dans ses intérêts un Allemand qu'on avait placé auprès de lui

comme espion, et dont il fit un émissaire. Par le moyen de cet homme, il

eut avec son amie une correspondance journalière, dont on peut se faire

une idée d'après ce qu'elle dit dans sa lettre du 12 mai 1694 à l'abbé

Boisot: «J'ai brûlé plus de cinq cents lettres de M. de Pellisson, du

temps de la Bastille.»

Au moment où la saisie des fameuses cassettes du Surintendant provoquait

de la part de Chapelain des paroles peu mesurées contre d'anciens

amis[105], et jetait la terreur parmi les femmes légères et les

entremetteuses de la ville et de la Cour, on aime à voir ces deux

honnêtes femmes, Scudéry et Sévigné, protester contre les défaillances et

les calomnies, se soutenir mutuellement[106], encourager les

autres[107], et se donner la main dans cette œuvre de dévouement,

jusqu'au moment où elles purent se présenter ainsi, avec leur ami libre

grâce à elles, au courageux magistrat dont les conclusions avaient sauvé

la vie à Fouquet[108]. En effet, tandis que l'une enrôlait à la cause du

malheur ses correspondants séduits, entraînés par la magie de son style,

Sapho espérant que le moment était venu où l'on allait se relâcher des

premières rigueurs, écrivait à Colbert[109] une lettre éloquente pour le

supplier d'adoucir la captivité du prisonnier, et de permettre qu'il pût

être visité par quelques parents et amis, à commencer par sa mère,

celle-là même qui avait tenu au sujet de leur liaison des propos si peu

charitables[110].

[105] «Est-ce être honnête homme, comme l'ont tant prôné les

flatteurs de Fouquet, les Scarron, les Pellisson, les Sapho, et

toute la canaille intéressée?...» (Lettre à Mme de Sévigné, du 3

octobre 1661.)

[106] Ce fut Mlle de Scudéry qui s'éleva avec le plus de force

contre ceux qui, à l'occasion des cassettes de Fouquet, se

permettaient des insinuations calomnieuses sur le compte de Mme

de Sévigné. Celle-ci, dans sa lettre du 22 octobre 1661, charge

Ménage d'en remercier leur amie commune.

[107] «J'ai été voir notre chère voisine (Mme du

Plessis-Guénégaud); nous avons bien parlé de notre cher ami. Elle

avoit vu Sapho, qui lui a redonné du courage.» (Sévigné à M. de

Pomponne, 27 novembre 1664.)

[108] «9 février 1666.--Mme de Sévigné m'amena Pellisson et Mlle

de Scudéry, qui me témoignèrent toute l'estime et l'amitié

possible sur l'histoire du procès de M. Fouquet.» (_Journal

d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 446.)

[109] Voir cette lettre, de décembre 1663, à la Correspondance.

[110] Mme Pellisson avait obtenu en juin 1662 une permission

restreinte qui lui avait été retirée depuis. (Fr. Ravaisson,

_Archives de la Bastille_, t. II, p. 43.)

Mais près de deux ans s'écoulèrent encore avant que Pellisson n'obtînt

cette ombre de liberté, comme il le disait lui-même dans une lettre

écrite le 15 novembre 1665[111] à l'abbesse de Malnoue par

l'intermédiaire de Mlle de Scudéry, «l'amie incomparable et unique au

monde par qui vous recevrez ce billet;» car cet homme semble avoir exercé

sur les femmes les plus distinguées une séduction qui certes n'était pas

celle des avantages physiques. Dans une lettre de l'abbesse de Malnoue,

portant la suscription: _Octavie à Zénocrate_[112], on lit: «Vous

apprendrez de bien des endroits qu'Herminius a la liberté de voir ses

amis, et qu'on espère qu'il l'aura bientôt tout entière. Je vous envoie

la lettre qu'il m'écrivit le jour même qu'il vit Sapho. Sans mentir, j'ai

tout à fait de la joie de celle qu'ils ont.... Sapho me mande que la

chambre de Pellisson est la plus triste du monde: il n'y a qu'une seule

fenêtre à double grille dans une muraille de six pieds d'épaisseur[113].»

C'est dans ce triste réduit qu'accoururent dès le premier jour «mille

gens de qualité.» Quant à Sapho, elle s'y installa, pour ainsi dire, à

demeure avec le prisonnier, puisque l'abbesse de Malnoue mandait à son

correspondant le 8 janvier 1666: «Sapho et Acanthe m'écrivent quelquefois

de la Bastille[114].»

[111] _Ibid._, p. 455.

[112] On n'est pas d'accord sur le véritable nom de ce

correspondant de l'abbesse de Malnoue. M. Fr. Ravaisson veut

qu'il s'agisse ici de Conrart. M. Cousin, avec plus de

vraisemblance, désigne Isarn; l'éditeur des lettres d'Éléonore de

Rohan hésite entre M. de Doneville, Paul Pellisson ou son frère

George.

[113] _Ibid._, t. III, p. 1.

[114] Mss Conrart, in-fo, t. XI, p. 1257.

La spirituelle Octavie, tout en s'associant de cœur à la joie du couple

enfin réuni, ne se refusait pas quelques malices à leur endroit. Elle

avait fait promettre à Sapho de lui rendre un compte très-exact de cette

entrevue. «Il n'y a pas de plaisantes questions que je ne lui aie faites.

Vous savez que, quand je suis en humeur de la questionner sur Herminius,

il n'y a rien de fou qui ne me passe par l'esprit....» Un mois après la

délivrance de Pellisson elle écrivait encore: «Il m'a envoyé des odes de

dévotion qu'il a faites dans sa prison. Je les ai trouvées si tendres

pour Dieu, que j'ai mandé à Sapho que j'en estime et en aime Herminius

davantage, mais que, comme je ne la crois pas si dévote que lui, j'ai eu

peur qu'elle n'ait été jalouse du bon Dieu[115].»

[115] _Ibid._, p 1251 et 1261.

Cependant la poésie qui avait consolé la captivité devait jouer son rôle

dans la délivrance. Pellisson avait composé à la Bastille un poëme de

1391 vers, tout en l'honneur de Mlle de Scudéry[116] qui en est l'Alpha

et l'Oméga.

[116] Voy. ce qu'elle en dit dans sa lettre à Boisot, du 7 juin

1693.

Sapho, qui consolez mon triste éloignement,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O fille incomparable, en vertus éclatante,

Qui de l'honnête amour étiez la longue attente,

Merveille de notre âge, adorable en bontés,

Vous me verrez un jour, et vous le méritez,

Couronner vos vertus de cent fleurs immortelles

Qu'un siècle laisse à l'autre également nouvelles.

Mais pendant que le temps, trop long selon vos vœux,

Me ramène à pas lents un destin plus heureux,

Aimez, aimez Acanthe, et faites vos délices

De ces fleurs qu'il vous cueille au bord des précipices.

Nous avons cité les premiers et les derniers vers de ce poëme

d'_Eurymédon_ à qui l'on jugera sans doute que Bossuet faisait bien de

l'honneur en le relisant chaque année. Pour être indulgent à ces vers,

ainsi qu'à la plupart de ceux qui faisaient les délices de la société du

Samedi, il faut se rappeler que ces fadeurs et ces puérilités servaient

d'organe à d'innocentes amitiés et parfois aux plus nobles sentiments.

Ainsi ces interminables vers sur la fauvette, le roitelet, le pinçon,

toute cette poésie de colombier et de volière qui met notre patience à

une si rude épreuve en parcourant le recueil de la Suze et de Pellisson,

trouvent presque grâce à nos yeux, quand nous savons que c'est sur un

Placet en vers, présenté au Roi par Pellisson au nom de la pigeonne de

Sapho[117], que celui-ci obtint enfin sa liberté. Ce fut vers la fin de

janvier 1666 qu'il reparut dans les salons, et que, de disgracié qu'il

était, il devint presque courtisan et homme à la mode. Mais ce qui ne

changea pas, ce furent les sentiments qui l'unissaient à sa généreuse

amie, et qui s'étaient retrempés à l'épreuve du malheur[118].

[117] _Œuvres diverses de Pellisson_, 1735, t. I, p. 147.

[118] Sur cette amitié courageuse de Mlle de Scudéry, nous avions

noté un passage que nous reproduisons ici, mais dont malheureusement

nous ne nous rappelons pas la source. «Elle ne craignit point de

publier que plusieurs personnes considérables, dont elle se mettoit

du nombre, diroient toujours du bien de Fouquet, au risque de perdre

leur fortune et leur vie.»

Nous ne pouvons résister au désir d'anticiper un peu sur l'ordre des

temps pour ajouter un chapitre à l'histoire de la conspiration de Mlle de

Scudéry et de Mme de Sévigné en faveur de Fouquet et de ses amis. La

seconde écrivait à son gendre le 25 juin 1670: «Si l'occasion vous vient

de rendre quelque service à un gentilhomme de votre pays, qui s'appelle

V..., je vous conjure de le faire: vous ne me sauriez donner une marque

plus agréable de votre amitié.... vous connoissez toute sa famille. Ce

pauvre garçon étoit attaché à M. Fouquet, il a été convaincu d'avoir

servi à faire tenir une de ses lettres à sa femme; sur cela, il a été

condamné aux galères pour cinq ans: c'est une chose un peu

extraordinaire. Vous savez que c'est un des plus honnêtes garçons qu'on

puisse voir, et propre aux galères comme à prendre la lune avec ses

dents.»

Or, ce gentilhomme dont le nom était resté en blanc dans l'édition de M.

de Monmerqué de 1820, s'appelait Valcroissant[119]. L'aimable marquise

avait intéressé à sa cause Mlle de Scudéry qui s'était empressée d'écrire

en sa faveur à M. de Vivonne, général des galères. La réponse de ce

dernier, dont M. de Monmerqué possédait l'original, portait: «Sitôt qu'on

m'eut appris le mérite et l'infortune tout ensemble du gentilhomme pour

qui vous m'écrivez, je fis tout ce qui dépendit de moi pour adoucir la

rigueur de sa condamnation; vous pouvez juger de là ce que je voudrois

faire dans la suite pour son soulagement; cela ira sans doute à tout ce

qui sera en mon pouvoir, pour vous marquer, et à Mme la marquise de

Sévigné, celui que vous avez sur la personne qui vous honore le plus

l'une et l'autre[120].»

[119] M. Chéruel, _Mémoires sur Fouquet_, t. II, p. 529, a

exprimé sur ce point des doutes qui ne nous paraissent point

motivés.

[120] Vivonne à Sévigné, 23 août 1670. (Édition des _Lettres de

Sévigné_, Blaise, 1818-1819, t. I, p. 190.)

Grâce à l'intervention et aux démarches de ces deux généreuses personnes,

l'arrêt fut commué, et Valcroissant, trois mois après sa condamnation,

put se promener en liberté dans Marseille. Dix-huit ans plus tard, estimé

de tous comme un des meilleurs officiers de l'armée, il remplissait les

fonctions d'inspecteur, dont Louvois l'avait chargé, et avait occasion

d'être utile au jeune marquis de Grignan, petit-fils de Mme de

Sévigné[121]. L'année suivante, Valcroissant avait un gouvernement en

Flandre, et faisait mettre aux cadets de Besançon le fils du poëte

Bonnecorse, autre ami et obligé de Mlle de Scudéry.

S'il fallait assigner une date précise au triomphe de cette littérature

dont le _Cyrus_ et la _Clélie_ passaient pour l'expression la plus

heureuse, nous indiquerions l'année 1658. Il y avait pour l'auteur à la

fois succès d'estime et succès d'argent. Vers cette époque, Tallemant

disait: «Ses livres se vendent fort bien,» et Pradon écrivait plus tard,

à propos des critiques de Boileau: «Cependant, ces tomes _épouvantables_

et cet _horrible Artamène_, qui ont été traduits en toutes sortes de

langues, même en arabe, et qui sont encore aujourd'hui la plus délicieuse

lecture des premières personnes de la cour, cet _horrible Artamène_,

dis-je, dont on achetoit les feuilles si chèrement à mesure qu'on les

imprimoit, et qui a fait gagner cent mille écus à Augustin Courbé, est à

présent l'objet de la satire de M. D.... Quand ses satires auront fait

gagner cent mille écus à Barbin, on souffrira sa critique un peu plus

tranquillement, et quoiqu'il dise:

A ses propres dépens enrichir le libraire,

je crois qu'il y a encore du chemin à faire jusque-là. En vérité, _Cyrus_

et _Clélie_ sont des ouvrages qui ont illustré la langue françoise, et

les marques éclatantes d'estime que le roi a données à une personne

illustre et modeste, devoient arrêter M. D......[122]»

[121] Lettres de Mme de Sévigné, des 28 novembre 1670 et 26

novembre 1690.

[122] _Nouvelles remarques sur tous les ouvrages du sr D...._

(Despréaux). La Haye, 1685, p. 105.

Mais bientôt la fin de la Fronde, puis l'émancipation définitive du jeune

roi ramenaient à la cour les princes et les grands seigneurs dispersés au

fond des provinces. Dans le loisir des vieux châteaux, on avait

contracté le goût des récits de longue haleine. Tandis que les dames

brodaient d'interminables tapisseries, la demoiselle de compagnie

faisait, à haute voix, des lectures à peine moins longues. Comme le

remarque Mme de Genlis, «ces éternelles conversations qui, dans les

ouvrages de Mlle de Scudéry, suspendant la marche du roman, nous

paraissent insoutenables, étaient loin de déplaire[123].» Mais la vie de

cour avait d'autres exigences. D'ailleurs, _Zaïde_, la _Princesse de

Clèves_, allaient donner des allures plus vives au roman où l'histoire du

cœur ne perdait rien à se dégager des vieux cadres soi-disant

historiques.

[123] _De l'influence des femmes sur la littérature française_,

1811, t. I, p. 126.

En vain Ménage disait «que ces romans dureroient toujours[124],» Mlle de

Scudéry elle-même,--c'est lui qui l'atteste à quelques lignes de

distance,--déclarait, trop modestement sans doute, «qu'elle avoit encore

un roman d'achevé, mais que personne ne voudroit l'acheter ni le lire.»

Cependant, leur vogue se soutint encore longtemps dans les provinces et à

l'étranger, et, même quand ils furent réduits «à gagner les petites

armoires,» suivant l'expression d'un contemporain, on les retrouve encore

dans bien des bibliothèques, sans excepter celle de Boileau[125]. Il y

eut, pour eux, ces admirations attardées et traditionnelles qui ne

manquent jamais aux ouvrages dont l'attention publique s'est vivement

préoccupée. Ainsi, vers le premier tiers du dix-huitième siècle, le père

Porée trace une peinture piquante, malgré la forme latine et pédantesque

dont il l'enveloppe, des diverses lectures qui occupent les hôtes d'un

vieux château. «Que fait cette fille déjà grande, assise à une petite

table, la tête appuyée sur son coude? Elle lit avec avidité l'histoire

d'une fille persane ou turque, devenue, par ses charmes, la favorite d'un

roi ou d'un empereur, et illustrée par ses amours....» Et plus loin:

«Écoutez les Céladons et les Artamènes qui se glorifient de leur

esclavage, etc.[126]» Chateaubriand raconte, dans ses _Mémoires

d'Outre-tombe_, que sa mère, fille d'une élève de Saint-Cyr, savait par

cœur tout _Cyrus_. En Angleterre, ces romans français du dix-septième

siècle, traduits, portant souvent le titre, «par des personnes de

qualité,» se lisaient encore longtemps après que leur vogue était passée

chez nous. La sérieuse lady Russell qualifiait la _Clélie_ de livre

très-profitable, «_a most improving book_,» et la jeune Mary Wortley,

depuis lady Montagu, dévorait le _Grand Cyrus_ dans sa chambre de petite

fille. Et cependant, M. Cousin, au début même du livre où il entreprend

la réhabilitation de cet ouvrage, réhabilitation, il est vrai, plutôt

historique que littéraire, n'hésite pas à dire: «Qui lit aujourd'hui le

_Grand Cyrus_, qui le lisait au dix-huitième siècle, et même dans les

dernières années de Louis XIV?»

[124] _Menagiana_, 1694, p. 191.

[125] M. Berriat Saint-Prix a constaté que, dans le nombre des

ouvrages indiqués par l'inventaire de Boileau, on trouve

l'_Astrée_, _Cléopâtre_ et _Cyrus_.

[126] _De libris qui vulgo dicuntur Romanenses_, 1736, in-4º, pp.

27, 28, 36.--_Observations sur quelques écrits modernes_, par

l'abbé Desfontaines, t. V, p. 89, 91.

Il est difficile de décider si Molière et Boileau, en qui se personnifia

surtout la réaction contre le genre précieux et les romans à la Scudéry,

suivirent ou devancèrent le goût du public. Ils affectèrent l'un et

l'autre d'attribuer à la province[127], à «de mauvaises copies

d'excellentes choses,» à «des Précieuses ridicules qui imitoient mal les

véritables Précieuses» cette affectation dans les discours, cette

recherche de sentiments qu'on étalait à Versailles, qu'on imitait à

Paris, qu'on parodiait loin de la capitale.

[127] Cathos et Madelon sont «deux pecques provinciales,» et,

dans la IIIe satire, ce sont:

Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans,

Qui disent tout _Cyrus_ dans leurs longs complimens.

Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'un des commentateurs modernes de

Molière assure que le jargon précieux s'est conservé jusqu'à nos

jours dans plusieurs sociétés de province, et il en cite des

exemples recueillis par lui dans une ville située à moins de 80

lieues de Paris. (_Œuvres de Molière_, édon d'Aimé-Martin, 1824.

t. II, p. 47.)

Rœderer et Cousin, après lui, n'ont pas eu de peine à démontrer que

Molière n'a voulu jouer en 1659 ni l'hôtel de Rambouillet qui n'existait

plus, ni les Précieuses de 1656, auxquelles personne alors n'eût osé

appliquer l'épithète de _ridicules_. Mais, malgré les précautions

oratoires que renferme la préface, il est bien certain que les traits de

la pièce vont plus loin qu'il ne convient à l'auteur de l'avouer. Les

théories de Cathos sur «la recherche dans les formes» qui doit précéder

le mariage, les longs préliminaires qu'elle décrit complaisamment,

n'avaient-ils pas un précédent notoire dans les quinze ans de cour que

Julie d'Angennes imposa au duc de Montausier, et la phrase de Madelon à

ce propos ne nous transporte-t-elle pas en plein roman de Scudéry? «La

belle chose que ce seroit si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et

qu'Aronce, de plein pied, fût marié à Clélie!» Mascarille déclarant

«qu'il est _furieusement_ pour les portraits,» et travaillant, «à mettre

en madrigaux toute l'histoire romaine,» rappelle à la fois la langue et

les occupations du Samedi. Allons plus loin: lorsque, d'un côté, nous

voyons, dans la _Journée des Madrigaux_, la plupart des valets de la

maison faisant des vers[128], et, de l'autre, les faux marquis de Molière

et l'impromptu de Mascarille, sommes-nous dans la maison de Gorgibus ou

dans celle de Mlle de Scudéry et de Mlle Boquet?

[128] «Il est effectivement vrai que la plupart des valets de la

maison firent des vers ce jour-là.» (Note de Conrart, reproduite

par M. Em. Colombey, p. 17, de la _Journée des Madrigaux_.)

On pourrait même trouver persistance d'épigramme dans le _Bourgeois

gentilhomme_ (1670), car le compliment de M. Jourdain à Dorimène: _Belle

marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour_, avec toutes ses

variantes, ressemble assez au madrigal de Brutus à Lucrèce: _Toujours.

l'on. si. mais. aimoit. d'éternelles. hélas. amours. d'aimer. doux. il.

point. seroit. n'est. qu'il._

Qu'il seroit doux d'aimer si l'on aimoit toujours.

Mais hélas! il n'est point d'éternelles amours.

Dans les _Femmes savantes_, représentées treize ans après les _Précieuses

ridicules_, mais dont on parlait déjà dès 1666[129], il y a bien encore

plus d'un trait dont les Précieuses et Mlle de Scudéry peuvent prendre

leur part[130], mais les critiques sont plus générales et répondent à une

nouvelle phase du goût et des mœurs. Il y est moins mention des romans

passés de mode, et la question de l'instruction qui convient aux femmes

est plus nettement posée. Clitandre, qui représente le juste milieu dans

cette question de l'éducation des femmes, ne fait presque que rendre en

vers ce que Mlle de Scudéry avait dit en prose longtemps auparavant.

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,

Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savante afin d'être savante,

Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait

Elle sache ignorer les choses qu'elle sait.

De son étude enfin je veux qu'elle se cache,

Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache.

[129] Dans la _Ménagerie_ de l'abbé Cotin, dont la première

édition datée est de 1666, on trouve un _Avis au lecteur_

renfermant ce passage curieux qui paraît avoir échappé aux

éditeurs de Molière: «Je pensois que toute la _Ménagerie_ fût

achevée, quand on m'a averti qu'après les _Précieuses_, on doit

jouer chez Molière, _Ménage hipercritique_, le _Faux savant_, et

le _Pédant coquet_. VIVAT. Les comédiens ont mis dans leurs

affiches qu'il faudra retenir les loges de bonne heure, et que

tout Paris y doit être, parce que toutes sortes de gens, grands

et petits, mariés et non mariés, sont intéressés au _ménage_.

C'est une plaisanterie de comédiens.»

Ainsi le pauvre Cotin criait _vivat!_ à l'annonce d'une

personnalité contre Ménage, sans se douter qu'il devait y figurer

comme pendant, et que la caricature de Vadius appelait celle de

Trissotin.

[130] Le bonhomme Chrysale se plaint aussi de ce que ses valets

font des vers:

L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire,

L'autre rêve à des vers quand je demande à boire.

Écoutons maintenant Sapho s'expliquant sur le même sujet: «Encore que je

voulusse que les femmes sussent plus de choses qu'elles n'en savent pour

l'ordinaire, je ne veux pourtant jamais qu'elles agissent ni qu'elles

parlent en savantes. Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une personne

de mon sexe qu'elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a

l'esprit fort éclairé, qu'elle connoît finement les beaux ouvrages,

qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste et qu'elle sait le monde, mais je

ne veux pas qu'on puisse dire d'elle: c'est une femme savante. Ce n'est

pas que celle qu'on n'appellera point savante ne puisse savoir autant et

plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom, mais c'est

qu'elle sait mieux se servir de son esprit, et qu'elle sait cacher

adroitement ce que l'autre montre mal à propos[131].»

[131] Le _Grand Cyrus_, dernière partie, liv. Ier, p. 356.

Ainsi, Mlle de Scudéry, près de vingt ans avant la comédie des _Femmes

savantes_, semblait protester contre ce _terrible nom_, et contre toute

solidarité avec les Bélise et les Philaminte de l'avenir.

«M. Despréaux n'étoit pas ami de M. Pellisson ni de moi,» écrivait Mlle

de Scudéry[132]. Elle aurait pu ajouter: «ni de mon frère,» car les

fameux vers:

Bienheureux Scudéry dont la fertile plume

Peut tous les mois sans peine enfanter un volume, etc.

[132] Lettre à Boisot, 24 juin 1693.

Ces vers, disons-nous, furent le premier grief de Sapho contre le

satirique. Le nom de Pellisson, imprimé d'abord en toutes lettres d'une

manière peu flatteuse dans la satire VIII[133], avait été remplacé depuis

par un synonyme encore moins flatteur[134]. Enfin, une épigramme

grossière, que Daunou répugne à croire écrite par Boileau, aurait même

associé ce nom à celui de Sapho dans le reproche de laideur[135]. Mais on

sait, du moins, ce que Boileau en pensait, par ce qu'il en dit plus tard

dans ses _Héros de roman_.

«PLUTON.

Quelle est cette précieuse renforcée que je vois qui vient à nous?

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 10 / 411 题