CXXVIII

Paris, le 18 octobre 1769.

Enfin, il est de retour, de mardi dernier, à ce qu'on dit; mais

certains apprêts fort antérieurs, un voyage à la Briche, une santé

bonne à la vérité, mais qui marquait déjà un peu de déchet, me font

soupçonner un arrangement que je n'ai garde de blâmer. Il était

très-naturel que nous nous vissions le mercredi; en effet, son tartare

vint me dire qu'il m'attendait à onze heures; mais à cette heure-là

même le carrosse de M. de Salverte devait me venir prendre pour aller

passer le reste de la journée à la campagne. Je ne vous ai jamais dit

un mot de ces honnêtes gens-là. M. de Salverte me paraît faible de

santé, un peu vaporeux, inattendu cherchant le mot désobligeant, et

heureusement ne le trouvant pas toujours; aimant le faste, la table, le

bon vin, même un peu plus qu'il ne faut pour sa force. Mme de Salverte

parle assez bien; est cachée, silencieuse; on la croirait fausse, à

la juger sur sa physionomie; elle est certainement sèche, mais

je ne la crois pas mauvaise. Pour Mme Devaisnes, c'est une des femmes

ou plutôt des enfants les plus aimables qu'il soit possible de voir;

de la raison, de la vivacité, de la gaieté, de la naïveté avec un peu

de réflexion, une figure assez agréable, tout plein de talents; elle

a tout cela et je l'aime beaucoup. J'oubliais de vous dire que M. de

Salverte est très-despote et très-personnel; M. Devaisnes commence à

perdre ce ton léger et charmant qu'il tenait du grand monde; soit que

le séjour habituel à la campagne, soit que des pensées plus sérieuses

l'aient un peu rembruni, je lui soupçonne plus d'ambition qu'il n'en

montre. On arrive tard, on se met à table tout en arrivant: on mange

bien, on boit encore mieux: on n'est ni bien gai, ni bien triste;

on joue après dîner à des jeux d'exercice, on se promène, on cause,

on se sépare toujours en souhaitant de se revoir. Le jeudi, comme je

suis veuf, madame et mademoiselle étant à Sèvres, je donnai à Grimm

rendez-vous chez moi; il vint de bonne heure, et nous nous séparâmes

fort avant dans la nuit. Je ne vous parle pas du plaisir que nous eûmes

à nous revoir, après une absence de cinq mois. Je l'aime, et j'en suis

tendrement aimé. C'est tout dire. Je ne finirais pas si je m'embarquais

dans l'histoire des agréments de son voyage; le roi de Prusse l'a

arrêté trois jours de suite à Potsdam, et il a eu l'honneur de causer

avec lui deux heures et demie chaque jour. Il en est enchanté; mais

le moyen de ne pas l'être d'un grand prince, quand il s'avise d'être

affable? Au sortir du dernier entretien, on lui présenta de la part du

roi, une belle boîte d'or. Cela est fort bien; le prince de Saxe-Gotha

a fait encore mieux: il lui a donné un titre, je ne sais quel, et il a

attaché à ce titre une pension de douze cents livres. Ajoutez à cela

un ventre très-rondelet et une lace lunaire qu'il a rapportés de son

voyage, et vous trouverez qu'il n'a pas tout à fait perdu son temps sur

les grands chemins. Mais je crains bien que le plus précieux de ces

avantages, la santé, ne soit pas de longue durée. Tout à l'heure, vous

saurez pourquoi je le présume. Rendez-vous pris chez moi encore pour

le lendemain, c'est ce jour-là que je lui ai remis le tablier de la

boutique, avec un volume de papiers effrayant. Nous en lûmes ensemble

quelques-uns; j'avais choisi les plus amusants; malgré cela, le peu

d'attention qu'ils exigeaient lui avait coloré les pommettes des joues

d'un incarnat de fâcheux augure; la chaise de paille le tuera,

s'il ne prend garde. Je lui demandai en grâce de ménager la pacotille

que je lui remettais, de manière à vivre quelque temps là-dessus.

C'était en effet la meilleure récompense que je pusse obtenir de ce

pénible travail; il me l'a promise; me tiendra-t-il parole? j'en doute.

Il a vu sa mère qui a quatre-vingt-cinq ou six ans passés, et qui jouit

de la plus belle santé et de toute sa raison. Il a vu des frères,

des neveux, des nièces dont il est enchanté. Au milieu de toutes ces

agréables distractions-là, il a eu la bonté de se ressouvenir de Mlle

Diderot, et de lui apporter un fardeau de musique imprimée des auteurs

les plus renommés, et aussi belle que de la musique gravée. J'allai

hier voir ma femme et ma fille; je comptais passer la journée en

tête-à-tête avec elles, et je suis tombé dans une cohue de vingt-deux

personnes. Nous avions fait la partie d'aller aujourd'hui au Grandval,

mais nous en avons été détournés par une compagnie qui avait choisi

le même jour. Nous y allons demain mardi; nous passerons ensemble

deux heures et demie en allant, et deux heures et demie très-douces

en revenant; voilà ce que nous nous sommes dit, et ce qui est vrai;

mais ce qui ne l'est pas moins, et ce que nous ne nous sommes pas dit,

c'est que le baron s'emparera de moi. Et vous, mesdames, quand me

restituerez-vous les autres absents qui me sont chers? Voilà de beaux

jours que je maudis de bon cœur; je mène la vie la plus retirée; j'y

suis si bien fait, qu'il m'est arrivé une fois de m'habiller et de me

déshabiller tout de suite.

Je vous salue, et vous embrasse de tout mon cœur. Si Mlle Volland

voulait être sincère, elle m'avouerait qu'elle avait oublié le jour de

ma fête.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 167 / 189 题