CXXIX

Paris, le 2 novembre 1769.

Je vous ai écrit deux fois, bonne amie, avant que de faire mon petit

voyage du Grandval. Je vous ai parlé du retour de Grimm. Je crois

vous avoir dit que sa tournée avait été d'environ deux mille cinq cents

lieues; qu'il n'avait pas perdu tout son temps sur les grands chemins,

quoiqu'il se fut refusé aux propositions les plus avantageuses; qu'on

lui avait donné à Gotha un titre honorifique avec une pension de douze

cents livres; que le duc d'Orléans lui avait permis d'accepter l'un et

l'autre, et qu'enfin il était riche, s'il était modéré dans ses désirs.

Je vous ai priée de remercier mon amoureuse de son baume, dont le

sédiment délayé avec un peu d'eau-de-vie de lavande m'a guéri d'un bobo

au sein, qui commençait à m'inquiéter par son retour opiniâtre.

Le baron m'a témoigné tant d'humeur de ce qu'après lui avoir promis

d'aller vivre avec lui à la campagne, je lui avais manqué de parole; il

menait une vie si déplaisante, sa femme, ses enfants, sa belle-mère me

désiraient si fort, qu'il a fallu céder. J'ai donc passé dix jours au

Grandval; comme on les y passe: dans la plus grande liberté, et la plus

grande chère.

Je me suis presque engagé à y retourner jusqu'à la Saint-Martin, que

nous reviendrons tous ensemble à Paris; à moins que je n'exécute un

projet proposé de folie, dans un de ces moments où l'on est si content

d'être les uns à côté des autres, qu'on se sent pressé du désir d'y

rester, c'est de passer une bonne partie de l'hiver à la campagne.

Je me débarrasserais là d'une multitude de besognes importunes qui

me pèsent sur les épaules, et peut-être en entamerais-je quelques

importantes qui me rendraient honneur et profit, et qui me conduiraient

jusqu'à la fin de ma carrière; elle est bien plus avancée que je

ne croyais, à moins que je ne veuille la mesurer par la santé; je

suis vieux, mais il est sûr qu'il n'y paraît pas; on ne le croirait

jamais, à moins que je ne révèle mon secret, ce que je ne fois pas

volontiers avec les femmes que j'aime et dont je veux être aimé aussi

longtemps que je pourrai leur en imposer. Mademoiselle, n'allez pas

commettre cette indiscrétion-là avec mon amoureuse; elle a, je crois,

la meilleure opinion de moi; je ne veux pas la perdre; laissez-lui tout

le mérite qu'elle peut avoir à me résister. Vous voyez bien qu'il n'est

bon ni pour elle ni pour moi de savoir qu'en renonçant à moi elle ne

renonce à rien.

Voilà donc maman gaie connue moi; se portant bien comme moi; libre

de toute indisposition, comme moi; jeune comme moi? Dites-lui, en lui

présentant mon respect, que je m'en réjouis autant que vous.

J'ai rêvé au motif du voyage de Vialet, et voici ce qui m'a passé par

la tête. Le projet de M. Deparcieux d'amener les eaux de la rivière

d'Yvette au haut de l'Estrapade est arrêté. M. Perronet, qui en est

chargé, n'ayant plus pour Vialet une aversion dont la cause ne subsiste

plus, et sentant le besoin qu'il a de ses talents, le fait-il venir

pour lui succéder dans la conduite de cette entreprise, ou mieux

encore, pour remplacer Chésy à l'École, tandis que celui-ci conduira

les travaux de l'Yvette? Mais alors, une autre chose qui pourrait bien

arriver, c'est que le beau-frère, qui n'a pas plus de religion qu'il

ne faut, trouvera plus d'avantage à lui donner sa fille qu'à Digeon,

qui n'a que des espérances, et que Digeon lut éconduit.

Je suis veuf; j'arrive du Grandval; et aussitôt ma femme et ma fille

partent pour aller à la campagne; elles y resteront jusqu'à dimanche

prochain, que j'irai les rechercher. Si je me détermine hindi à aller

passer la semaine, et faire la Saint-Martin avec le baron, au Grandval,

je ne manquerai pas de vous en informer.

Le tablier de la boutique de Grimm reste encore pour jusqu'à ce qu'il

soit délivré des embarras que son absence de cinq mois lui a accumulés.

Ajoutez à cela que tout mon temps au Grandval s'en va à blanchir les

chiffons des autres.

Je vous salue, vous embrasse, et vous présente à toutes trois les

sentiments du plus sincère et du plus tendre respect. À Paris, le

lendemain de la Toussaint.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 168 / 189 题