Paris, le 1er octobre 1769.
Grimm n'est pas encore arrivé; ainsi, bonne amie, je porte encore le
tablier de sa boutique; mais je commence à m'en lasser, et je ne sais
plus ce qui me fait désirer son retour, si c'est le plaisir de
revoir un ami, ou celui d'être soulagé d'un fardeau qui me pèse.
L'édition de l'abbé Galiani, mes planches, la corvée de Grimm, le Salon
et mes petites affaires particulières m'accablent. Le soir, je suis
quelquefois si las que je n'ai pas la force de manger; cela est à la
lettre.
Vous ai-je dit que Greuze venait de recevoir le remboursement du mépris
qu'il avait eu jusqu'à présent pour ses confrères? Son but était
d'être peintre d'histoire. Il a présenté pour sa réception un tableau
d'histoire; ce tableau était mauvais; ils ont accepté son mauvais
tableau, et l'ont reçu comme peintre de genre. Sa femme s'en ronge les
poings de foreur.
Mademoiselle Volland, mettez-vous en prière le soir, et demandez à Dieu
le prompt retour de Grimm, et le prompt départ d'un de ses compatriotes
appelé Weinacht, ou en langue chrétienne Noël Ce Weinacht ou Noël
est le <i>miré</i> de l'impératrice; voilà la troisième ou quatrième fois
qu'il m'enivre avec d'excellents vins que nous buvons à la santé de Sa
Majesté; mais je pense que puisque ceci est affaire de prières, vous
feriez bien de renvoyer cette commission à mon amoureuse.
<i>Sur ma bonne foi!</i> Oh! l'on peut m'y laisser en toute sûreté. J'ai
eu le malheur de voir mon extrait baptistaire hier, avant-hier: ah!
mademoiselle Volland, que je suis vieux! Si je suis nul, je vous
réponds qu'il y en a qui ont fermé boutique de meilleure heure. J'ai je
n'oserais vous le dire: cet âge est effrayant!
Je remis, il y a quelques jours, entre les mains de Molé cette comédie
de Voltaire[230]. Je n'en entends point parler; je crains bien qu'elle
ne me revienne avec un refus.
Ma petite bonne est dans les grandes affaires: il s'agit du bouquet
de son papa; ce n'est pas une bagatelle; il faut être sublime. Je
traverse à grands pas le salon du clavecin, parce qu'il ne faut pas
que j'entende, et je vous jure que je n'entends rien: il ne faut pas
apercevoir un bouquet qui doit nous être présenté.
<i>Ce Dialogue entre d'Alembert et moi</i>; et comment diable voulez-vous
que je vous le fesse copier? c'est presque un livre; et puis, je vous
l'ai dit, il faut un commentateur.
Ni moi ni personne ne sait un mot de la maladie de M..... C'est un
secret entre son médecin, sa femme et lui Je n'ai point de nouvelles
connaissances, et je n'en veux point; je n'y vois rien à gagner pour
soi, et tout à perdre pour ceux qui nous aiment. J'ai fait quelques
voyages à la campagne de M. de Salverte: le moyen de s'y refuser?
Quelle fantaisie vous prend d'observer cette comète? Il y a près de
cent ans que les comètes ne signifient plus rien.
L'abbé Le Monnier m'a donné une commission; je m'en suis bien acquitté;
il m'a dit des injures, et puis je n'en ai plus entendu parler. Je ne
sais ce que sont devenus M. et Mme Bouchard.
Bonjour, mesdames et bonnes amies. Portez-vous bien; revenez bien vite;
et n'oubliez pas, le jour de la Saint-François, d'embrasser une bonne
maman pour moi, avec vos bouquets. Présentez-lui mes souhaits et mon
dévouement éternel. Vous revenez donc bientôt? Ah! la bonne nouvelle!