CXXVII

Paris, le 1er octobre 1769.

Grimm n'est pas encore arrivé; ainsi, bonne amie, je porte encore le

tablier de sa boutique; mais je commence à m'en lasser, et je ne sais

plus ce qui me fait désirer son retour, si c'est le plaisir de

revoir un ami, ou celui d'être soulagé d'un fardeau qui me pèse.

L'édition de l'abbé Galiani, mes planches, la corvée de Grimm, le Salon

et mes petites affaires particulières m'accablent. Le soir, je suis

quelquefois si las que je n'ai pas la force de manger; cela est à la

lettre.

Vous ai-je dit que Greuze venait de recevoir le remboursement du mépris

qu'il avait eu jusqu'à présent pour ses confrères? Son but était

d'être peintre d'histoire. Il a présenté pour sa réception un tableau

d'histoire; ce tableau était mauvais; ils ont accepté son mauvais

tableau, et l'ont reçu comme peintre de genre. Sa femme s'en ronge les

poings de foreur.

Mademoiselle Volland, mettez-vous en prière le soir, et demandez à Dieu

le prompt retour de Grimm, et le prompt départ d'un de ses compatriotes

appelé Weinacht, ou en langue chrétienne Noël Ce Weinacht ou Noël

est le <i>miré</i> de l'impératrice; voilà la troisième ou quatrième fois

qu'il m'enivre avec d'excellents vins que nous buvons à la santé de Sa

Majesté; mais je pense que puisque ceci est affaire de prières, vous

feriez bien de renvoyer cette commission à mon amoureuse.

<i>Sur ma bonne foi!</i> Oh! l'on peut m'y laisser en toute sûreté. J'ai

eu le malheur de voir mon extrait baptistaire hier, avant-hier: ah!

mademoiselle Volland, que je suis vieux! Si je suis nul, je vous

réponds qu'il y en a qui ont fermé boutique de meilleure heure. J'ai je

n'oserais vous le dire: cet âge est effrayant!

Je remis, il y a quelques jours, entre les mains de Molé cette comédie

de Voltaire[230]. Je n'en entends point parler; je crains bien qu'elle

ne me revienne avec un refus.

Ma petite bonne est dans les grandes affaires: il s'agit du bouquet

de son papa; ce n'est pas une bagatelle; il faut être sublime. Je

traverse à grands pas le salon du clavecin, parce qu'il ne faut pas

que j'entende, et je vous jure que je n'entends rien: il ne faut pas

apercevoir un bouquet qui doit nous être présenté.

<i>Ce Dialogue entre d'Alembert et moi</i>; et comment diable voulez-vous

que je vous le fesse copier? c'est presque un livre; et puis, je vous

l'ai dit, il faut un commentateur.

Ni moi ni personne ne sait un mot de la maladie de M..... C'est un

secret entre son médecin, sa femme et lui Je n'ai point de nouvelles

connaissances, et je n'en veux point; je n'y vois rien à gagner pour

soi, et tout à perdre pour ceux qui nous aiment. J'ai fait quelques

voyages à la campagne de M. de Salverte: le moyen de s'y refuser?

Quelle fantaisie vous prend d'observer cette comète? Il y a près de

cent ans que les comètes ne signifient plus rien.

L'abbé Le Monnier m'a donné une commission; je m'en suis bien acquitté;

il m'a dit des injures, et puis je n'en ai plus entendu parler. Je ne

sais ce que sont devenus M. et Mme Bouchard.

Bonjour, mesdames et bonnes amies. Portez-vous bien; revenez bien vite;

et n'oubliez pas, le jour de la Saint-François, d'embrasser une bonne

maman pour moi, avec vos bouquets. Présentez-lui mes souhaits et mon

dévouement éternel. Vous revenez donc bientôt? Ah! la bonne nouvelle!

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 166 / 189 题