Paris, le 22 septembre 1769.
Oh, oui! vous avez bien deviné cela, bonne amie! Grimm m'écrivait la
veille de la dernière représentation, de Berlin, qu'il ne lui restait
plus que cinq ou six cents lieues à faire. Il est arrivé une scène
tout à fait sanglante à cette dernière représentation, qui a pensé
troubler tout te spectacle. Au moment où l'on entend du bruit dans la
maison, et où Saint-Albin menace de tuer te premier qui osera mettre la
main sur sa maîtresse, une jeune femme qui était aux premières loges
poussa un cri aussi aigu que celui de Saint-Albin, et se trouva mal.
Cette jeune femme se montrait au spectacle la première fois après son
mariage, comme c'est l'usage. Cela m'a valu la visite de son mari, qui
a grimpé à mon quatrième étage pour me remercier du plaisir et de la
peine que je leur avais faits. Ce mari est avocat général au parlement
de Bordeaux; il s'appelle M. Dupaty. Nous causâmes très-agréablement.
Lorsqu'il s'en allait, et qu'il fut sur mon palier, il tira modestement
de sa poche un ouvrage imprimé sur lequel il me pria de jeter tes yeux
avec indulgence, s'excusant sur sa jeunesse et la médiocrité de son
talent. Le voilà parti; je me mets à lire, et je trouve, à mon grand
étonnement, un morceau plein d'éloquence, de hardiesse et de logique:
c'était un réquisitoire en laveur d'une femme convaincue de s'être
un peu amusée dans la première année de son veuvage, et menacée, aux
termes de la loi, de perdre tous les avantages de son contrat de
mariage. J'ai appris depuis que ce même magistrat adolescent s'était
élevé contre les vexations du duc de Richelieu, avait osé fixer les
limites du pouvoir du commandant et de la loi, et faire ouvrir les
portes des prisons à plusieurs citoyens qui y avaient été renfermés
d'autorité. J'ai appris qu'après avoir humilié le commandant de la
province, il avait entrepris les évêques qui avaient annulé des
mariages protestants, et qu'il en avait fait réhabiliter quarante.
Si l'esprit de la philosophie et du patriotisme allait s'emparer une
fois de ces vieilles têtes-là, oh la bonne chose! Cela n'est pas
impossible. Lorsque je revis M. Dupaty, je lui dis qu'en lisant son
discours, ma vanité mortifiée n'avait trouvé de ressource que dans
l'espérance que, marié, ayant des enfants, la soif de l'aisance, du
repos, des honneurs, de la richesse le saisirait, et que tout ce talent
ne réduirait à rien. Vous auriez souri de la naïveté avec laquelle il
me promettait le contraire[229].
J'ai encore huit ou dix jours au moins à porter l'ennuyeux tablier. Je
pense que depuis que vous vous êtes félicitées du retour du beau temps,
si les eaux de la Marne se sont renflées en proportion de celles de la
Seine, la bourbeuse rivière couvre les vordes, et vous tient assiégées
dans votre château. Il y a longtemps qu'on a dépouillé les comètes de
toute influence sur nos affaires; est-ce à tort ou à raison? ma foi,
je n'en sais rien. Vous direz, vous, qu'elles font perdre au jeu; mais
maman dira, elle, qu'elles y font gagner; et puis ce sera comme toutes
les choses de ce monde, qui ne peuvent nuire à l'un qu'elles ne soient
utiles à l'autre. Vitrichy ou plutôt Villie était un médecin prussien
qui publia plusieurs ouvrages, entre autres celui dont vous me parlez,
où il traita de quelques propriétés merveilleuses du succin et autres
substances naturelles. Il n'est point mort à Francfort, comme le dit le
président de Thou, mais à Libuze. Si vous en voulez savoir davantage
et qu'il y ait dans le canton quelqu'un qui ait besoin d'un autre
philtre que celui d'un bon verre de vin que vous lui présenteriez en
le regardant d'une certaine façon, je me le ferai prêter. Eh bien, vos
récoltes ne sont donc pas achevées? et les chenilles sont donc en train
de vous dispenser de celle des navettes? Aussi, que ne les faisiez-vous
excommunier?
L'ouvrage de Neuilly est très-beau à voir; mais l'architecte est
toujours claquemuré par sa maladie. M. et Mme de Trudaine m'ont pris
dans une belle passion; il n'a tenu qu'à moi d'aller dîner deux ou
trois fois à Châtillon en petit comité. Je n'en ai rien fait, parce que
je suis un ours; mais j'ai promis, cela ne me coûte rien, parce
que je ne m'engage jamais à tenir mes promesses. Je ne puis rien vous
dire ni de M. ni de Mme Bouchard, que je n'ai point vus. Un anachorète
ne vit pas plus retiré que moi Je me garderai bien de vous envoyer
mes Dialogues; j'y perdrais le plaisir que j'aurais à vous les lire.
D'ailleurs, sans me méfier de votre pénétration, je crois qu'il faut un
petit commentaire. Cet ami qui était en quatrième avec les deux moines
et moi, c'est un nommé Touche, dont vous aurez pu entendre parler à Mme
Le Gendre qui le connaissait et l'estimait. <i>Vos jours et vos yeux!</i>
Oh! je vous conseille de vous avancer davantage si vous ne voulez pas
que Mme Casanove aille à l'enchère sur vous. Voici une nouvelle toute
fraîche qui vous fera plaisir: le prince de Galitzin vient d'obtenir
l'ambassade de La Haye, la meilleure de toutes et la moins pénible. Le
voilà riche et paresseux à jamais; le voilà au centre de la peinture;
le voilà proche de ses amis; je suis sûr que la tête lui en tourne. Il
part de Pétersbourg avec sa femme, qui fera ses couches à Berlin d'où
ils se rendront en Hollande.
Je veux mourir, si je vois dans ce <i>fragment épistolaire</i> autre chose
que ce que vous y voyez; un homme qui, à l'occasion d'une bagatelle qui
a pu vous être agréable, pousse sa pointe, et court après l'avantage
d'avoir à se justifier auprès de vous des tendres sentiments qu'il
a pris sans votre aveu, et qu'il ne désespérait pas de vous faire
agréer. Cela n'est pas maladroit. Qu'il y réussît ou non, il se serait
expliqué; mais il ne vous connaît guère: vous ne répondrez pointa cela.
Bonsoir, mesdames et bonnes amies. Je suis harassé de fatigue, et il
est temps que Grimm rentre dans sa boutique.