CII

Paris, le 3 février 1766.

Je vous donne, à vous et à votre maman, à deviner en cent ce qui

m'occupe maintenant. Les artistes m'ont chargé du projet du tombeau que

le roi a ordonné pour le Dauphin[183]. Moi! moi! silence là-dessus. Il

ne faut point gâter un service par une indiscrétion. J'en suis à ma

troisième tentative. Vous me direz celle qui vous plaît le plus; il

faut savoir d'abord que le monument doit être placé au milieu de la

cathédrale de Sens, et qu'il doit avoir un rapport visible à la réunion

des deux époux. Voici le premier:

J'élève une couche funèbre. Sur cette couche funèbre, je suppose deux

oreillers. L'un de ces oreillers reste vacant. La tête de l'époux

repose sur l'autre. Il dort de ce sommeil doux et tranquille que la

vertu et la religion ont promis à l'homme juste. Il a un de ses bras

mollement étendu; de l'autre, il se presse doucement la cuisse, comme

un époux qui s'est retiré le premier, et qui ménage une place à son

épouse. Les anciens s'en seraient tenus à cette seule et unique figure

sur laquelle ils auraient épuisé tout leur savoir. Mais les modernes

veulent être riches; ils ne sentent pas que la richesse est la mort

du sublime. Pour me plier à leur mauvais goût, j'enrichis donc; mais

j'enrichis avec force, noblesse et grandeur. Je place au chevet du

lit la Religion. Elle a un bras appuyé sur sa large croix. La main de

ce bras montre le ciel de l'index. L'épouse est à côté d'elle, un

bras appuyé sur la cuisse de la Religion, en disant de l'autre: <i>Voyez,

il me fait place; il m'appelle.</i> L'Amour Conjugal, placé de l'autre

côté, l'invite à se reposer auprès de son époux; mais la Religion

interpose sa main, et lui dit: <i>J'approuve votre douleur; mais il faut

attendre l'ordre d'en haut.</i> Cependant la France, assise aux pieds de

la couche, et le dos tourné à la scène, médite sur la perte qu'elle

vient de faire. Elle tient le plus petit des enfants caché dans son

giron. L'un des deux autres a la main posée sur l'épaule de son père.

Il a la bouche ouverte; il crie; il l'appelle avec douleur et effroi

L'aîné, debout, attache ses regards sur la Religion; il attend de sa

bouche un mot qui lui conserve sa mère. J'ajoute que si l'on trouve

le monument trop riche, on n'a qu'à supprimer la France et les trois

enfants, et qu'il n'en sera que plus simple et plus beau. Je n'entre

point dans le caractère, la position, les différents groupes, les

vêtements, le mouvement; l'action de ces figures. J'ai donné toutes ces

choses de technique: je ne vous expose que l'idée.

Ce premier monument montre le moment du sommeil. J'ai voulu montrer,

dans le second, celui du réveil, le moment du triomphe de la vertu

à la venue du grand jour. Je place au pied de la couche funèbre un

grand ange qui sonne le réveil des morts. L'épouse et l'époux se sont,

réveillés. Ils se reconnaissent avec une joie mêlée de surprise.

L'époux a un de ses bras jeté sur les épaules de sa moitié. Ils se

disent: <i>Ah! c'est vous! Je vous revois, je ne vous perdrai plus!</i> Ils

se sont relevés de dessus leurs oreillers. Ils sont assis au chevet du

lit funéraire; du côté de l'épouse, c'est l'Amour Conjugal qui rallume

ses flambeaux en les secouant l'un sur l'autre; du côté de l'époux,

c'est la Religion, une main posée sur l'épaule de l'Amour Conjugal, son

visage tourné et son second bras étendu vers une autre figure assise

de son côté sur les bords de sa couche. Cette autre figure, c'est la

Justice éternelle, les reins ceints du serpent qui se mord la queue,

les pieds posés sur les attributs de la grandeur humaine éclipsée,

ayant sur les genoux les balances où elle pèse les actions des hommes,

et présentant à la Religion deux couronnes d'étoiles. Ou je me trompe

fort, ou vous trouverez mes images grandes.

Voici le troisième monument que je propose. Imaginez un caveau.

Une figure effrayante s'élève de ce caveau; en s'élevant, elle soulève

de l'épaule la pierre qui le couvre. Cette figure, c'est la Maladie:

c'est celle dont le Dauphin est mort. Elle appelle; elle fait le signe

impérieux de descendre. Le Dauphin, debout sur le bord du caveau

entr'ouvert, ne la regarde ni ne l'écoute: il est tranquille; il a

le visage tourné vers son épouse; il la console en lui montrant ses

enfants. La Dauphine a un de ses bras entrelacé avec celui de son

époux. Elle se couvre les yeux de son autre main; elle semble craindre

de laisser tomber ses regards sur des objets qui peuvent l'attacher à

la vie. Les enfants lui sont présentés par la Sagesse. Elle en a deux

devant elle: ce sont les plus jeunes. L'aîné est par derrière, ses deux

bras appuyés sur l'épaule de la Sagesse, et la tête penchée sur ses

deux bras. Tout près de cet enfant, on voit la France prosternée vers

les autels, et implorant le secours du ciel.

Choisissez, mesdames. Si aucun des trois ne vous convenait,

proposez-moi vos difficultés. Faites mieux; s'il vous venait quelque

nouvelle idée, dites-la-moi J'en rumine une quatrième, où je voudrais

que l'époux dît aux hommes: <i>Apprenez à mourir</i>; et où l'épouse dît aux

femmes: <i>Apprenez à aimer.</i> S'il vous venait quelques moyens de rendre

ces deux mots sensibles, vous me feriez vraiment plaisir de me les

communiquer, car la chose me paraît vraiment difficile.

Beau passe-temps, me direz-vous, que de promener son imagination

parmi des tombeaux! Pardon, mesdames; mais aussi pourquoi êtes-vous

des femmes fortes? je vous jure que je n'en connais pas deux autres

au monde à qui j'eusse osé demander le même service; quoique ce genre

de poésie auquel j'ai donné quelques instants ne m'ait point du tout

attristé. À tout hasard, s'il m'est arrivé de jeter du noir dans

vos têtes, l'abbé de Boufflers va m'aider à le dissiper. Voici des

bouts-rimés qu'il a remplis:

/$

Enfants de saint Benoît, sous la guimpe et le <i>froc</i>.

Du calice chrétien savourez l'<i>amertume</i>.

Vous, musulmans, suivez votre triste <i>coutume</i>:

Buvez de l'eau, tandis que je vide mon <i>broc</i>.

Par vos raisonnements, moins ébranlé qu'un <i>roc</i>,

Je crains peu cette mer de soufre et de <i>bitume</i>

Où vos sots docteurs ont <i>coutume</i>

De noyer les Césars et les rois de <i>Maroc</i>.

Quel que puisse être le <i>maroufle</i>

Que vous nommez pape ou <i>mufti</i>,

Je ne baiserai point son cul, ni sa <i>pantoufle</i>.

Prêtres noirs qui damnez Marc-Aurèle et <i>Zampti</i>,

Par qui Confucius comme un lièvre est <i>rôti</i>.

Le diable qui les brûle est celui qui vous <i>souffle</i>.

$/

Ces diables, ce bitume, ces prêtres vous chiffonnent-ils encore

l'imagination, et voulez-vous quelque chose de plus gai, de plus fou?

Voici une autre pièce adressée à sa sœur:

/$

Vivons en famille:

C'est le destin le plus doux

De tous.

Nous serons, ma fille.

Heureux sans sortir de chez nous.

Les honnêtes gens

Des premiers temps

Avaient d'assez bonnes mœurs;

Et sans chercher ailleurs,

Ils offraient leurs cœurs

À leurs sœurs.

Sur ce point-là nos aïeux

N'étaient point scrupuleux.

Nous pourrions faire,

Ma chère,

Aussi bien qu'eux,

Nos neveux[184].

$/

Les suivants ont été faits pour une jeune personne née le jour du

solstice d'été:

/$

On vous ébauchait en automne,

On vous achève dans l'été.

Vous pourriez ressembler à Cérès ou Pomone;

Mais, à dire la vérité,

Vous tenez de plus près à Flore qu'à personne.

Tout l'univers fit son devoir,

Au moment où vous êtes née.

Le soleil s'arrêta pour vous mieux recevoir,

Et toute la terre étonnée

A trouvé que les jours les plus longs de l'année

Sont encor trop courts pour vous voir.

$/

En voilà dont la délicatesse demande grâce pour les précédents, et

mérite de l'obtenir. Moi, je suis bon; je pardonnerais en leur faveur

même aux quatre qui suivent. Ils ont été Ms et envoyés sur une carte à

une femme qui avait engagé M. de Choiseul à écrire une satire contre

lui:

/$

Pour me déchirer quelque femme,

Choiseul, t'a payé sûrement;

Et je gagerais sur mon âme

Qu'elle t'a payé largement.

$/

Mme Le Gendre prétend que vous n'entendrez pas ceux-là. Bonsoir, mon

amie. Dites-moi donc que vous m'aimez comme vous me l'avez dit la

dernière fois; cela me fait si aise! La chère sœur est toujours malade.

C'est bien sûrement la coqueluche qu'elle a prise de son fils.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 120 / 189 题