Paris, le 20 février 1766.
Vous aimeriez mieux qu'il n'y eût ni France ni enfants? Eh bien! c'est
tout juste ce que je leur avais laissé la liberté d'ôter; quoique le
plus jeune, caché entre les genoux de la France, pût un jour devenir
une prophétie.
Mon amie, quand on compose ou quand on juge un monument religieux,
il faut se prêter au système. Si vous étiez un peu conséquente, le
premier, où l'on voit une Religion qui arrête la Tendresse conjugale en
lui montrant le ciel, perdrait aussi son intérêt et son pathétique. Les
anciens, qui savaient que la richesse est l'ennemie du sublime,
s'en seraient tenus aux deux oreillers et à la seule figure de l'époux
qui se range; car cette figure est vraiment sublime. Pour le sentir,
supposez que vous soyez l'épouse, et que vous regardez cet homme
qui dort, qui se presse doucement la cuisse et qui vous fait place.
Supposez seulement que ce soit ce frère si chéri!
Si vous considérez le second monument en place, cet ange qui annonce le
grand jour, tourné vers la porte du temple; cette Justice éternelle,
ceinte du serpent qui se mord la queue, ayant sur ses genoux la balance
dont elle pèse les actions des hommes et les palmes dont elle couronne
le juste, les attributs de la grandeur humaine éclipsée sous ses pieds;
vous trouveriez cela beau, parce que cela est vrai, grand et beau.
Quand je dis vrai, c'est dans le système.
Le rapport du troisième avec celui de Pigalle est bien léger;
d'ailleurs cette Maladie, qui pousse la pierre de son épaule, est
terrible. Cet époux, qui ne la voit ni ne l'écoute, marque un bien
parfait mépris de la vie; et ces enfants, présentés à l'épouse par la
Sagesse, sont tout à fait touchants.
J'aurais bien rendu palpables les deux mots: <i>Apprenez à mourir,
apprenez à aimer</i>; mais c'est par un moyen trop simple, trop au-dessus
de notre goût pour être adopté; deux spectateurs, un homme debout qui
regarderait l'époux avec un étonnement sérieux et pensif; une femme
à ses pieds, qui regarderait l'épouse avec une admiration mêlée de
douleur et de joie. J'y avais pensé.
Au reste, Cochin m'écrit de ces trois projets, que je lui ai envoyé
trois enfants bien forts, bien beaux, bien vigoureux, mais bien
difficiles à emmaillotter. Il ajoute que ce ne sera pas lui qui
choisira; mais la cour, où il y a beaucoup de flatteurs et peu de
gens de goût. Il craint que le mauvais goût, aidé de la flatterie,
ne demande que ces figures soit ressemblantes; ce qui rendrait le
monument plat et maussade. Je réponds que des ressemblances légères,
dont la poésie disposerait à son gré, en donnant à la scène un
caractère naturel et vrai, ne la rendrait que plus belle et plus
pathétique; que les physionomies changent bien en dix ans, et que,
quand elles resteraient ce qu'elles sont à présent, plus les figures
seront grandes, nobles et belles, plus la flatterie les retrouvera
ressemblantes.
Pour éviter cet écueil des ressemblances, Cochin a demandé qu'en
conservant toujours la condition donnée de la réunion future des deux
époux, je lui en imaginasse un quatrième où il n'y eût que des figures
symboliques. Je l'ai fait, et le voici.
Élevez un mausolée. Placez-y deux urnes, l'une fermée et l'autre
ouverte. Asseyez entre ces deux urnes la Justice éternelle qui pose
d'une main la couronne et la palme éternelles sur l'urne fermée, et
qui tient sur son genou, de l'autre main, la couronne et la palme
éternelles dont elle couvrira un jour l'urne ouverte. Voilà ce que les
anciens auraient appelé un monument.
Imaginez près de ce monument la Religion debout, foulant aux pieds la
Mort et le Temps. La Mort, enveloppée de ses longs draps et la face
tournée contre terre; le Temps, dans une attitude contraire, courroucé
d'un monument élevé de nos jours à la tendresse conjugale, et le
frappant de sa feux qui se met en pièces.
La Religion montre les urnes à la Tendresse conjugale, et lui dit:
<i>Là repose sa cendre; là doit un jour reposer la vôtre, et les mêmes
honneurs qu'il a reçus vous sont destinés.</i>
La Tendresse conjugale, désolée, a le visage caché dans le sein de
la Religion; elle a laissé tomber à ses pieds les deux flambeaux, dont
l'un est éteint et l'autre brûle encore. Un bel et grand enfant tout
nu, symbole de la famille, s'est saisi d'un de ses bras sur lequel il a
la bouche collée.
Voilà celui qui plaît le plus à Cochin. L'idée des urnes lui paraît
noble et ingénieuse; cette Mort foulée aux pieds par la Religion, et ce
Temps courroucé contre le monument, deux figures parlantes; et ce grand
et bel enfant tout nu forme, avec les deux autres figures, un groupe
vraiment intéressant. Vous vous doutez bien que la feux brisée lui a
tourné la tête.
J'en ai un cinquième; et celui-là, je l'appelle le mien. Peut-être ne
sera-t-il pas le vôtre. Je n'en conclurai rien que la diversité de nos
goûts. J'aime les impressions fortes, et le tableau que je vais vous
décrire fait frémir.
Imaginez un mausolée au haut duquel on arrive par des degrés. Là, je
suppose un cénotaphe ou tombeau creux où l'on n'aperçoit que le sommet
d'une tête couverte d'un linceul, avec un grand bras nu qui pend au
dehors.
La Tendresse conjugale a déjà franchi les premiers degrés et se hâte
d'aller saisir ce bras.
La Religion l'arrête, en lui montrant le ciel; tandis qu'un grand
enfant tout nu, sur lequel la Tendresse conjugale a tourné tendrement
ses regards, la retient par un des pans de son vêtement.
L'enfant a la tête tournée vers le ciel et pousse des cris. À quoi
sert, s'il vous plaît, que ces gens-là soufflent dans leurs palais le
gladiateur qui expire, Niobé, les enfants de Laocoon percés de traits,
et le Laocoon déchiré par des serpents, s'ils en détournent leurs yeux?
Pour moi, voilà ce que j'appelle de la sculpture.
Mais il faut dissiper ces images tristes par quelque chose de gai On
disputait, il y a quelques jours, sur les vanités dont les hommes sont
les plus entêtés. Quelqu'un prétendit qu'il n'y en avait aucune dont
l'ivresse fut plus violente que celle de la vanité littéraire. Pour
nous le prouver, il nous disait qu'à Rome les cardinaux ont des espions
qui viennent leur rapporter tout ce qui se débite sur leur compte. Il
faut supposer un de ces cardinaux à son bureau écrivant, et l'espion
debout devant lui.
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LE CARDINAL.
Eh bien! qu'est-ce qu'on dit?