Paris, le 18 janvier 1766.
Il me prend une bonne envie de vous gronder; comment! vous êtes quinze
jours sans entendre parler de moi, et vous ne vous en plaignez pas?
Ah! mon amie, l'absence opère; vous m'aimez moins; vous vous souciez
moins d'entendre parler de moi; vous me faites entrevoir un temps où
vous pourriez vous en passer tout à M; et un peu plus éloigné où peut-être...
Mon amie, ne vous affligez pas: je ne pense pas ce que je vous
dis là. Vous avez de l'indulgence pour mes affaires. C'est ma
situation seule que vous accusez, et vous avez la délicatesse de n'en
pas accroître le désagrément par vos reproches. Vous attendrez toujours
mes lettres avec impatience; vous les lirez toujours avec plaisir.
Ce sera la principale allégeance de votre ennui, dans l'exil où je
vous vois condamnée à vivre. Qu'il est triste à présent, cet exil!
Endurez-le, mon amie; endurez-le encore un moment; bientôt celui qui
vous aime, celui que votre cœur désire, vous apparaîtra, et sa présence
dissipera toute la tristesse qui vous environne.
Nous avons passé trois jours de suite ensemble, la chère sœur et
moi Elle avait été malade; elle commençait à recouvrer sa santé
lorsqu'elle s'est avisée, par une complaisance assez déplacée, de fixer
une indisposition qui tirait à sa fin. Don Diego avait invité douze
personnes à dîner; elle descendit dans une petite salle à manger où
elle fut exposée aux alternatives du froid et du chaud, et au bruit de
la redoutable poitrine de Soufflot, qui ne cessa pas de tonner trois ou
quatre heures de suite à ses oreilles délicates; elle remonta avec un
mal de tête à devenir folle; la fièvre survint. La nuit fut abominable;
la matinée ne fut pas meilleure; et il lui reste encore aujourd'hui
un torticolis qui n'est guère moins douloureux qu'incommode. Comme si
ce n'était pas assez que son indisposition, elle a encore trouvé le
secret de se faire une tracasserie domestique. Oh! pour cette fois-ci,
don Diego avait raison; et je trouve qu'elle s'est conduite ou comme
une femme galante des plus lestes, ou comme une coquette qui a projeté
de renverser la tête à son mari, ou comme une étourdie qui ne prévoit
les conséquences de rien. Imaginez qu'elle avait envie de voir <i>le
Philosophe sans le savoir</i>; c'est le titre de la pièce de Sedaine; elle
avait donc chargé l'ami Gaschon de prendre une toge louée. Gaschon
tombe malade de son côté, elle du sien, et la voilà occupée à chercher
pratique pour ses billets. Elle y réussit. Le mercredi matin, jour de
l'ouverture du théâtre, Mme Trouard, qui en avait pris deux, lui en
M demander un troisième; elle pense en elle-même que M. de... n'en a
pris un que par égard pour elle, et qu'il ne se soucie guère d'aller
au spectacle, surtout un jour d'Académie, et la voilà qui écrit à M.
de... que peut-être il emploierait mieux sa soirée ailleurs que dans
une loge, et que s'il voulait lui renvoyer son billet, ce serait
un moyen pour elle de faire un heureux. M. de... renvoie son billet
de toge, et vient passer la soirée avec la chère sœur; tandis que le
mari, qui avait gardé le sien, se rend à l'extrémité de Paris, où il
avait affaire; au spectacle, où il n'arrive que vers la fin du dernier
acte, et où il n'aperçoit point le seul homme dont l'absence pouvait
l'intriguer. Aussitôt les soupçons lui brouillent la cervelle; il
revient; il apprend que M. de... a passé la soirée chez lui, et tout le
reste. Jugez de sa belle humeur! Il ne manquait à cela qu'un hasard qui
eût fait tomber le singulier billet à M. de... entre les mains du mari,
et due le présent du mari le lendemain, lorsque la chère sœur faisant à
Gaschon le petit dénombrement de ceux qui avaient occupé la loge, et
lui nommant M. de.. Fanfan ajouta tout de suite: Il a bien mieux aimé
venir prendre les mains à maman que d'aller à la comédie. En vérité, il
n'était pas impossible que toutes ces circonstances se réunissent.
M. Suard est marié d'hier. Depuis environ un mois qu'il m'a confié
cette folie qu'il vient de consommer, je porte un malaise dont je ne
suis pas encore quitte. Suard est un homme que j'aime; c'est une des
âmes les plus belles et les plus tendres que je connaisse; tout plein
d'esprit, de goût, de connaissances, d'usage du monde, de politesse,
de délicatesse. Qu'un Carmontelle, qu'un comte de Nesselrode, qu'un
Grimm même se marient, je ne serai point inquiet de leur bonheur. Les
premiers sont des pierres, et le dernier, quoique sensible, a tant
de courage, de ressource, et de fermeté! Mais Suard, le triste, le
délicat, le mélancolique Suard! S'il n'a pas le cœur blessé de cent
piqûres avant qu'il soit un mois, il faut que sa femme soit capable
d'une attention bien rare. Lorsqu'il me consulta, je lui tins deux
propos bien effrayants ce me semble. «N'avez-vous pas été, lui dis-je,
autrefois renfermé dans un cachot? Eh bien, mon ami, prenez garde de
vous rappeler ce cachot et de le regretter.» J'ajoutai que je l'avais
vu, il y a quelque temps, rôder sur les bords de la rivière; que,
quoiqu'il me fût cher et que je fusse vivement touché de son état, il
m'avait causé moins d'inquiétudes qu'aujourd'hui; car, après tout, ce
n'était qu'un mauvais moment. Je l'invitai ensuite à venir passer une
matinée chez moi où nous causerions plus à notre aise d'une affaire
qui demandait d'autant plus de réflexion, qu'elle ne laissait à
l'homme malheureux aucune ressource; il me promit, et ne vint pas.
J'ai entendu dire depuis qu'il y avait des raisons d'honneur et de
maladresse. On ajoute que sa femme est très-jolie, et que, quand on
était occupé à lui démontrer qu'on l'aimait, rien n'était plus facile
que de pousser la démonstration trop loin. Mais j'ai l'âme malade.
Je n'ai pas le courage de plaisanter. Il a peu de fortune; ce qu'il
a en est précaire; elle n'en a, elle, ni précaire ni autre. Il est
paresseux, fastueux, élégant, généreux; elle est jeune, folle, gaie,
dissipatrice, fastueuse, élégante. Les enfants viendront. Plus j'y
réfléchis, plus cet homme me paraît perdu. Grimm prétend que s'il ne
s'est pas noyé, ce n'est qu'une partie remise. Il y a quelques jours
que je disais à la Baronne que ce maudit mariage était un de ses
forfaits.
Il me semble que vous ne vous intéressez plus guère à mon jeune
amoureux. Oh! il lui est arrivé une aventure à laquelle vous ne vous
attendez guère, et qui était bien propre à nous rattacher à la vie.
La femme dont il s'agissait a une amie intime; cette amie, le jour
de l'an, avait fait des comets de dragées qu'elle distribuait en
étreinnes. Elle en offrit un à mon jeune amoureux. Mais savez-vous quel
papier faisait son cornet? Ce papier était une lettre de sa déesse,
où elle disait le diable de lui. Je l'ai vue, je l'ai tenue, cette
lettre; et ce qu'il y a de singulier, c'est que cela ne s'est point
fait de concert; qu'il n'y a que de l'étourderie, du hasard, nulle
méchanceté. La preuve, c'est que les deux amies s'en sont arraché les
yeux, et que l'étourdie en a été dans le plus grand désespoir. Nous
pensions bien qu'on mettrait tout en œuvre pour replâtrer cela. On
n'y a pas manqué. Nous, de notre côté, nous avons joué l'indignation,
le mépris, la rupture, et nous continuons. Nous n'allons plus au
rendez-vous; quand nous y allons, nous n'y restons qu'un moment. Plus
de soupers; des égards, de l'honnêteté, de la politesse; mais pas un
mot doux. Cependant on étouffe; on jette des mots que nous n'entendons
pas; nous sommes d'un renchéri du diable. On fait semblant de se
rejeter de l'autre côté; on cherche à nous donner de la jalousie que
nous ne prenons pas, d'autant moins que l'autre côté a soupçonné
sinon la chose, du moins quelque chose qui en approche, et qu'il ne
se prête point du tout au rôle qu'on veut lui faire jouer. Celui-ci,
parlant de lui, de mon jeune homme et du mari, disait à la dame: «
Qu'avez-vous donc, madame? Vous rêvez; vous avez un air triste, désolé;
on dirait d'un vaisseau battu par trois tempêtes.»
Bonsoir, mon amie. L'amour franc, honnête, vrai, tel que celui que nous
nous portons, est le seul qui puisse être heureux. Aimons-nous comme
toujours.