XCIX

Le 20 décembre 1765.

Les occupations se succèdent sans interruption, et je commence à me

désabuser de la chimère du repos. Il y avait avant-hier, sur mon

bureau, une comédie, une tragédie, une traduction, un ouvrage politique

et un mémoire, sans compter un opéra-comique. L'opéra-comique est de

Marmontel; c'est son conte de <i>la Bergère des Alpes</i> qu'il a mis en

scène. On me l'a envoyé afin que j'en dise mon avis. Mon avis est

que le sujet est ingrat, et qu'à moins que le musicien ne fesse des

prodiges, l'ouvrage ne réussira pas[174]. La Baronne ne sait sur quel

pied danser dans cette aventure; elle n'aime pas le poète, mais elle

prend l'intérêt le plus vrai au musicien: c'est de Kohaut, son maître

de luth, celui qui a fait une si jolie soirée à Mme Le Gendre et à Mlle

Mélanie. J'arrivai hier comme l'auteur et le musicien se querellaient,

«Eh! mes amis, leur dis-je, vous vous pressez trop; attendez après la

première représentation.»

La comédie est d'un de ces jeunes Marseillais[175] que l'ami Gaschon

m'a amenés; elle est mauvaise, et le pis c'est qu'elle ne promet rien

de mieux.

La tragédie est d'un jeune homme, grand admirateur du <i>Siège de

Calais</i>, à qui j'ai eu bien de la peine à faire entendre que le temps

des reconnaissances et des conjurations était passé, et qu'il y avait

presque autant de difficulté à présent à trouver un sujet heureux,

intéressant et neuf, qu'à le bien traiter.

La traduction est celle que l'abbé Le Monnier a faite de Térence. En

vérité, j'ignore quand le pauvre abbé sortira de mes mains; car les

amis, qu'on craint moins de mécontenter que les indifférents, sont

toujours les derniers servis.

L'ouvrage politique[176] est de ce pauvre abbé Raynal que je fais

sécher d'impatience et d'ennui depuis six mois; et le mémoire est d'un

Écossais appelé M. Fluart, qui dispute un grand titre et un héritage

de plusieurs millions à un enfant supposé par des parents entêtés de

la postéromanie. C'est presque une cause autant du ressort du géomètre

que de l'homme de toi C'est là qu'un homme qui saurait calculer les

probabilités aurait beau jeu. Si cette affaire m'était personnelle,

je chercherais quel est le degré de vraisemblance d'après lequel le

juge se croit autorisé à condamner à mort un coupable, et je ne crois

pas que je fusse embarrassé à démontrer que la vraisemblance de la

supposition de l'enfant dont il s'agit est la plus grande; d'où je

conclurais contre les juges mêmes qu'il y aurait bien de l'atrocité à

exiger des preuves plus fortes pour ôter à un homme sa fortune

et son nom que celles qu'on exige pour lui ôter l'honneur et la vie.

Je ne sais si vous étiez encore à Paris lorsque je fus appelé chez M.

d'Outremont pour décider si des lettres produites dans cette affaire

étaient réelles ou contrefaites. J'ai relu ces lettres; il est pour

moi de la dernière évidence que ces lettres ne sont pas d'un Français;

qu'elles sont d'un Anglais, et que cet Anglais est le père prétendu de

l'enfant, qu'il les a écrites sous le nom emprunté d'un accoucheur.

Vous voyez que je suis toujours le plan que je me suis fait de ne

vous laisser ignorer aucun des instants de ma vie. Nous avons perdu

aujourd'hui, vendredi veille de Saint-Thomas, M. le Dauphin[177], après

une longue et cruelle maladie dont il a supporté les douleurs avec une

patience vraiment héroïque. On en raconte une infinité de beaux traits.

On dit qu'il y a quelque temps qu'il se coupa les cheveux, qu'il les

partagea entre ses sœurs comme l'unique présent qu'il eût à leur faire.

Il y a dans cette action je ne sais quoi de touchant et d'antique qui

me plat infiniment. Un grand seigneur lui écrivit une lettre tout

à fait ridicule, pour l'engager à demander au roi une grâce qu'il

obtiendrait certainement; parce que, disait-il à M. le Dauphin, il

était dans un moment où l'on n'aurait rien à lui refuser. M. le Dauphin

plaisanta de cette impertinence, et ne nomma point celui qui l'avait

faite. Il a eu, pendant tout le cours de sa maladie, la délicatesse

de montrer à ceux qui l'environnaient une sécurité sur sa santé et

sur sa vie qu'il état impossible qu'il eût. Il n'a témoigné du regret

de la vie que dans un moment où il recevait de son père une marque de

tendresse dont il était touché. J'ai ouï dire à M. Hume, qui le tenait

de M. de Nivernais, qu'il y a quelques mois, ce duc étant allé rendre

ses devoirs à M. le Dauphin, il le trouva qui lisait dans son lit les

ouvrages philosophiques de Hume, ouvrages que vous connaissez sans

doute et qui ne sont pas célèbres par leur orthodoxie. Le duc en fit

surpris; et il dut l'être bien davantage, s'il est vrai, comme M. Hume

me l'a dit, que M. le Dauphin a ajouté: «Cette lecture est très

consolante dans l'état où je suis.» C'est une chose bien certaine que

M. le Dauphin avait beaucoup lu, beaucoup réfléchi, et qu'il y avait

peu de matières importantes sur lesquelles il ne fut pas très-instruit.

Il y a plusieurs traits de lui qui ne permettent pas de douter qu'il

n'eût même le ton léger et la plaisanterie assez preste. On dit qu'en

dernier lieu, ayant appris qu'on ne permettait pas au Genevois Rousseau

de s'établir à Strasbourg, il avait désapprouvé cette sévérité,

quoiqu'il ne pût douter qu'elle était exigée par les circonstances, et

qu'il avait trouvé que c'était un homme à plaindre et non à persécuter.

Cela n'est certainement pas d'un intolérant.

Il y a trois jours que Rousseau est à Paris[178]. Je ne m'attends pas à

sa visite; mais je ne vous célerai pas qu'elle me ferait grand plaisir;

je serais bien aise de voir comment il justifierait sa conduite à mon

égard. Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile; quand

on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; c'est une

plaie qui ne cautérise jamais bien. Il y a quelque temps qu'il me tomba

sous les mains une lettre de lui où il y a des choses charmantes. Il

y disait des prêtres qu'ils s'étaient constitués juges du scandale,

qu'ils excitaient le scandale, et qu'en conséquence du scandale qu'ils

avaient excité ils appelaient ensuite les hommes à leur tribunal pour

y être punis de la faute qu'ils avaient eux-mêmes commise; moyen

infaillible, ajoutait-il, pour vexer à discrétion le particulier, la

société, le sujet, le magistrat, le souverain, une nation entière,

toute la terre; il les comparait ensuite à ce chirurgien logé à

l'angle d'un carrefour et dont la boutique s'ouvrait sur deux rues.

Ce chirurgien sortait par une porte et blessait les passants; puis

il rentrait subitement et ressortait par l'autre porte, pour panser

ceux qu'il avait blessés; avec cette petite différence que l'homme de

l'encoignure guérissait en effet le mal qu'il avait fait, au lieu que

le prêtre n'accourt que pour l'augmenter.

Rousseau passera ici une quinzaine; il y attendra le départ de M. Hume,

qui le conduira en Angleterre et l'installera à Pelham, petit village

situé sur les bords de la Tamise, où il jouira du repos, s'il est vrai

qu'il le cherche. M. de Saint-Lambert a dit de lui un mot charmant: <i>Ne

le plaignez pas trop; il voyage avec sa maîtresse, la Réputation.</i>

À l'heure où je vous écris, vous êtes seule avec maman, et

vous faites la fable du Pigeon sédentaire et du Pigeon voyageur. Où

sont-elles à présent? Les chemins son bien mauvais! Elles auront bien

souffert du froid! Mlle Mélanie arrivera huit jours trop tard pour

entendre le Pantaleone.

Vous me faites bien plaisir de m'apprendre que je pourrai voir la

chère sœur sans courir le risque de rencontrer Mlle Boileau. Je

crains celle-ci comme le feu. J'ai tort avec elle; mais je suis plus

embarrassé que lâché de ce tort-là.

On a beau battre cette pauvre petite sœur, elle ne se fait point aux

coups; cela est malheureux. Il y a bien pis, c'est qu'elle s'amuse à se

battre elle-même, quand les autres sont las.

Vous faites trop d'honneur à ma pénétration. Quand on a un peu

d'habitude de lire dans son propre cœur, on est bien savant sur ce

qui se passe dans le cœur des autres; combien de prétextes honnêtes

que j'ai pris dans ma vie pour de bonnes raisons! Cet examen assidu

de soi-même sert moins à rendre meilleur qu'à apprendre que ni soi

ni les autres ne sont pas trop bons. Voulez-vous que je vous dise le

dernier mot sur la petite sœur? Il n'y a plus de ressource pour elle

que dans la caducité de l'homme. C'est un oiseau que cette petite

sœur, et nous ne sommes plus dans l'âge où l'on tire au vol. Cela me

rappelle un propos bien plaisant qu'elle ne lui tiendra pas. Un homme

pressait très-vivement une femme, et cette femme soupçonnait que cet

homme n'avait pas la raison qu'il faut pour être pressant; elle lui

disait: «Monsieur, prenez-y garde, je m'en vais me rendre.» Passé

cinquante ans, il n'y en a presque aucun de nous que cette franchise

n'embarrassât. Faites-en l'essai dans l'occasion, et vous verrez. J'en

excepte cependant les prêtres et les moines, parce qu'il y a des grâces

d'état.

Et pourquoi donc est-ce que la petite sœur n'a pas voulu se charger de

la commission fâcheuse? C'est une maladresse de sa part.

Oh! ne me dites rien de ce que maman fera ou ne fera pas. Je vous jure

qu'elle n'en sait rien elle-même, et que je ne serais pas plus avancé

à sa place. Je vois que, quand il s'agit de se faire du mal ou d'en

faire aux autres, les honnêtes gens finissent toujours par se donner la

préférence. Mais pourquoi lisez-vous comme cela aux autres ce que

je n'écris qu'à vous? Un jour, on craignait que cette confiance ne me

mît trop bien avec la nièce; et moi je crains qu'un jour elle ne mette

fort mal avec ses tantes. Je ne veux ni l'un ni l'autre. Vous êtes

devenue bien circonspecte; est-ce que, quand vous vous retenez, vous

n'en êtes pas incommodée?

Je dis toujours, sauf à m'en gronder après: Comment! don Diego me

prendra un mois de suite pour une grue, et je ne lui ferai jamais

entrevoir que c'est lui qui l'est? Cela est trop pénible.

Si j'ai peu vu Mlle Boileau, en revanche j'ai beaucoup vécu avec l'abbé

fabuliste[179].

La pièce de Sedaine a été jouée, et jouée avec le succès que j'en

attendais[180]. Le premier jour, combat à mort; les honnêtes gens, les

artistes et les gens de goût d'un côté; la foule de l'autre. Ma bonne

amie, ne le dites à personne; mais je vous jure que ceux qui prônent à

présent le plus haut cet ouvrage n'en sentent pas le mérite. Cela est

si exquis, si simple, si vrai! <i>Piscis hic non est omnium.</i> Je suis

sûr que Saurin, Helvétius et d'autres ont pitié du public. Mon amie,

ou cela est vrai ou cela est feux (je parle de la pièce). Si cela est

faux, cela est détestable; mais si cela est vrai, combien de prétendues

belles choses détestables!

Pourriez-vous me dire si je dois payer? J'ai gagé avec l'abbé que

les comédiens feraient retrancher une certaine scène de génie; les

comédiens ne l'ont pas fait retrancher, mais c'est le public. J'ai vu

clairement, à la première représentation, qu'entre deux mille personnes

il y en avait très-peu qui sentissent le mérite de ce poëme. Il demande

un tact bien pur et bien fin. Je n'ai même encore aujourd'hui foi qu'en

quelques bonnes âmes d'hommes tout ronds et de femmes sans prétentions,

qui en ont été enchantés d'instinct, sans savoir pourquoi Les gens à

protase n'y sont pas. Écoutez bien mon pronostic: Voltaire en dira pis

que pendre. Et la cour? Elle appellera cela du commérage et du caquet;

oui, mais c'est du caquet et du commérage comme Lélius et Scipion

étaient soupçonnés d'en dicter à Térence, avec moins d'élégance

et plus de verve. C'est le contraire que je voulais dire; ce sont les

terreurs de la tragédie produites avec les moyens de l'opéra-comique.

A l'avant-dernière scène, il y a quelques jours qu'une jeune fille

s'écria du milieu de l'amphithéâtre: <i>Ah! il est mort!</i> Je voudrais

bien que cette petite fille-là eût été la mienne. Comme je l'aurais

baisée, et devant tout le monde!

<i>Me faire autre?</i> Oui, en tout, excepté l'amant, auquel je ne veux pas

toucher; il est bien, mais fort bien, qu'en pensez-vous? Il n'y manque

qu'une chose, c'est d'être à côté de celle qu'il aime; et c'est un

défaut dont il est bien pressé de se corriger. Bonjour, bonne amie; mon

respect à maman.

C

Paris, le 30 décembre 1765.

(<i>Le commencement de la lettre manque.</i>)

Elle[181] est logée sur le Palais-Royal, et dans un très-bel

appartement. J'ai eu le plus grand plaisir à la revoir, et à la revoir

en santé. Nous avons fait déjà une ou deux causeries à perte de vue.

La première, ce ne fut que des caresses, de la joie, des questions

sans fin sur elle, sur vous, sur madame votre mère. Le retour de don

Diego les abrégea. La seconde, nous allions entamer des choses plus

intéressantes, lorsque nous firmes interrompus par Mlle Boileau, qui me

cribla de plaisanteries, moitié douces, moitié amères. Mais, Dieu merci

m'en voilà quitte; à moins qu'avec le temps et les mêmes négligences

je ne donne lieu aux mêmes reproches; ce qui pourrait bien arriver.

Je suis incorrigible sur les choses qui ne cadrent point avec mes

principes, bons ou mauvais. Je lui ai fait lire votre rêve, à cette

petite sœur, et elle trouve que vous rêvez avec plus de sens commun

que les autres n'en ont éveillés; et puis nous étions en train

de discuter l'affaire des maisons, lorsque M. de .... arriva. Je crus

qu'il était honnête de laisser ensemble des gens qui ne s'étaient vus

depuis si longtemps, et qui devaient avoir beaucoup de choses à se

dire, toutes celles qu'ils s'étaient écrites. J'allai voir Mme et Mlle

de Blacy; elles m'ont paru se bien porter l'une et l'autre.

Vous savez sans doute que Fayolle s'est marié; je n'entends rien à cet

enfant-là. Il a la meilleure conduite avec les indifférents, et la

plus mauvaise avec ses parents. Tous les Cayennois, qui sont occupés

ici à s'entre-accuser, s'accordent à en dire du bien. M. Aublet[182]

est de retour. Croyez-vous que cette gibecière que nous vîmes partir

avec Fayolle, si à contre-cœur, lui a été d'un grand secours? C'est M.

Aublet qui me l'a dit. Ces insulaires sont sots et ennuyés. Ils ont le

plus grand besoin d'être amusés, et on les émerveille à peu de frais.

J'attends les ordres de Mme d'Holbach, qui m'a promis de me voiturer

à Versailles où je trouverai M. Dubucq, premier commis de la marine

pour les colonies, tout disposé à m'accorder ce que j'ai à lui demander

pour le petit cousin. La première chose, c'est qu'il soit conservé dans

son poste; la seconde, c'est qu'on lui donne un brevet d'écrivain. La

première est de justice; l'autre est de grâce. Nous verrons. Par la

même occasion, je tourmenterai M. Rodier pour cette Mme du Bois à qui

j'ai fait un enfant sans l'avoir jamais vue. Songez à votre santé. La

mienne est une de ces choses rares dans ce monde, dont on ne vient

point à bout.

Je suis bien loin de vos camisoles et de vos flanelles. Tâchez de me

persuader auparavant d'avoir du feu.

Ce logement sur le Palais-Royal est bien séduisant. Je ne vous

conseille pas de le voir, si vous ne voulez pas l'habiter. Mais si,

dans l'incertitude sur le temps où la rue Sainte-Anne sera habitable,

on obtenait du propriétaire de prolonger le bail de six mois, et

qu'on l'obtînt; si vous étiez maîtresse de la location; si, ce prix

une fois fixé à votre volonté, on ne l'augmentait pas, quoique celui

de la location totale fût de cinq mille francs; si l'on déterminait

le principal locataire de Mme de Blacy à la garder neuf mois

en lui payant le foyer d'un an! n'allez pas me dire qu'il serait

malhonnête d'être logés, sans entrer à proportion dans le prix de la

location entière. Ce serait une délicatesse bien mal entendue. Encore

vaut-il mieux qu'il leur en coûte cinq mille cinq cents, moins quinze

ou seize cents livres, que cinq mille cinq cents livres. Avec ces

précautions, on risquerait un déménagement de moins, la rue Sainte-Anne

s'arrangerait; on s'y établirait, ou l'on ne s'y établirait pas, selon

que le logement plairait ou déplairait. Le gîte de Meudon m'est plus

assuré que jamais. La robe de chambre tant plus que jamais. J'aime mon

cabinet et mes livres plus que jamais; et nous sommes presque convenus,

la petite sœur et moi, qu'elle ne m'arracherait à ma solitude que dans

les cas urgents. Savez-vous quand elle n'aura qu'un cri après moi?

C'est lorsque les liens qui commencent à l'enlacer auront fait tant

de tours autour d'elle, qu'il n'y aura presque plus moyen de l'en

débarrasser.

Adieu, mon amie, portez-vous bien; recevez le serment que je vous

renouvelle, de vous aimer tant que je vivrai Présentez pour moi à

madame votre mère les mêmes souhaits que vous lui ferez en votre nom;

c'est demain le dernier jour de l'an; c'est demain que je vous aurais

accablée de baisers, c'est le jour de demain qui eût été un beau jour!

Mais ne pensons pas trop à cela: adieu, adieu, cela fait du mal.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 118 / 189 题