À Paris, le 20 mai 1765.
Voilà, chère amie, la troisième fois que nous allons, M. Vialet
et moi, chez M. de Sartine, pour son projet, et trois matinées de
perdues pour mon atelier. Quoiqu'à midi je sois à votre porte, je
n'aurai pas le plaisir de vous voir. La même voiture qui me conduira
rue Neuve-Saint-Augustin me ramènera ici, où je suis rappelé par une
masse énorme de besogne laissée en arrière. Je suis bien las d'être
commandé par les besoins. Quand serai-je donc délivré de toute autre
occupation que celle de vous plaire? Jamais, jamais. Je mourrai sans
avoir pu vous apprendre combien je sais aimer. Faites bien mes excuses
à Mme Le Gendre. Tout s'éloigne, tout se sépare; une infinité de
choses tyranniques s'interposent entre les devoirs de l'amour et de
l'amitié; et l'on ne fait rien de bien; on n'est ni à son ambition,
ni à son goût, ni à sa passion: l'on vit mécontent de soi Un des
grands inconvénients de l'état de la société, c'est la multitude
des occupations, et surtout la légèreté avec laquelle on prend des
engagements qui disposent de tout le bonheur. On se marie; on prend
un emploi; on a une femme, des enfants, avant que d'avoir le sens
commun. Ah! si c'était à recommencer! c'est un mot de repentir qu'on
a perpétuellement à la bouche. Je l'ai dit de tout ce que j'ai fait,
excepté, chère et tendre amie, de la liaison douce que j'ai formée avec
vous. Si je regrette quelque chose, ce sont tous les moments qui lui
sont ravis. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Voilà un
fardeau de lettres que vous remettrez à leurs adresses.