Paris, le 15 mai 1765.
Oui, tendre amie, il y aura encore un concert, et ce concert sera un
enchantement: c'est M. Grimm qui me le promet. Que je sache donc,
dimanche prochain, si vous irez, et combien vous irez, afin que je me
pourvoie de billets. Je vous prie de faire en sorte que M. Gaschon en
soit. Quand je connais un grand plaisir, je ne puis m'empêcher d'en
souhaiter la jouissance à tous ceux que j'aime. Vous en reviendrez tous
ivres d'admiration et de joie; je reprendrai partie de ces sentiments,
en vous revoyant, en vous écoutant, en vous regardant. Oh! les belles
physionomies que vous aurez! Mais puisque la physionomie d'un homme
transporté d'amour et de plaisir est si belle à voir, et que vous êtes
la maîtresse d'avoir, quand il vous plaît, sous vos yeux ce tableau si
touchant et si flatteur, pourquoi vous en privez-vous? Quelle folie!
Vous êtes enchantée, si un homme bien épris attache sur vos yeux ses
regards pleins de tendresse et de passion; leur expression passe dans
votre âme, et elle tressaille. Si ses lèvres brûlantes touchent vos
joues, la chaleur qu'elles y excitent vous trouble, si ses lèvres
s'appuient sur les vôtres, vous sentez votre âme s'élancer pour venir
s'unir à la sienne; si dans ce moment ses mains serrent les deux
vôtres, il se répand sur tout votre corps un frémissement délicieux,
tout vous annonce un bonheur infiniment plus grand, tout vous y convie:
et vous ne voulez pas mourir et foire mourir de plaisir! Vous vous
refusez à un moment qui a bien aussi son délire: celui où cet homme,
vain d'avoir possédé cet objet qu'il prise plus que l'univers entier,
en répand un torrent de larmes! Si vous sortez de ce monde sans avoir
connu ce bonheur, pouvez-vous vous flatter d'avoir été heureuse et
d'avoir vu et fait un heureux?
N'oubliez pas de me faire savoir si l'affaire du contrat est faisable,
ou non, soit par M. Duval, soit par M. Le Gendre.
Bonjour, tendre amie. Combien je vous estime et combien je vous aime!
Le beau tableau que je verrais et que je vous montrerais si vous
vouliez! Mais vous ne vous y connaissez pas: cela est fâcheux pourtant.