À Paris, le 19 septembre 1762.
Pas un mot de vous depuis huit ou dix jours. C'est bien du temps pour
un homme qui explique toujours votre silence par le défaut de votre
santé. Lorsque je n'entends pas parler de vous aux jours accoutumés, je
vous crois malade: retenez bien cela.
Je tiens notre négociation du vingtième pour faite. Cependant n'en
ouvrez pas la bouche à madame votre mère que cela ne soit sûr; il
est déplaisant de tromper et d'être trompé. On nous remettra cette
imposition pour trois ans, avec les années échues, s'il y en a (et il
serait fort à souhaiter qu'il y en eût plusieurs). C'est tout ce que
les ordonnances et la règle des bureaux permettent d'accorder. Il est
vrai qu'au bout de trois ans on présente un nouveau placet pour trois
autres années, et pour trois autres encore après celles-ci, et ainsi
de suite, selon qu'on manque plus ou moins de prudence, et nous en
manquerons beaucoup, laissez-nous faire.
On se porte un peu mieux ici; plus de sang, plus de glaire; mais
une humeur diabolique à supporter pour moi, pour l'enfant pour les
domestiques.
Enfin le saint frère est séparé de sa sœur; cela s'est fort bien
passé. Dans leur partage, il n'a rien demandé, mais l'autre lui a tout
fourré.
J'étais invité aujourd'hui d'aller au Grandval avec Suard et
Damilaville. J'ai refusé cette partie où j'aurais fait un rôle que vous
devinez bien. Suard n'a jamais vu Mme d'Aine.
Nous allons demain à Marly. Je ne sais si je vous ai dit que nous
avions été, il y a quinze jours ou environ, à Meudon: c'est un assez
bel endroit que je ne connaissais pas.
Je vais vous donner jusqu'au commencement du mois d'octobre, que je me
renferme pour travailler à des besognes qui languissent, et m'occuper
un peu de l'éducation de ma petite fille. La mère, qui n'en sait plus
que Élire, permet enfin que je m'en mêle.
Il y a bientôt un mois que je me propose de vous demander si M. de
Neufond a fait le voyage de province qu'il se proposait et, dans le cas
que cela soit, si son porte-manteau était bien pourvu de linge.
Il vient de m'arriver une chose qui me donnera une circonspection
nuisible à une infinité de pauvres diables de toute espèce qui
affluaient ici, que je recevais, et qui vont trouver ma porte fermée.
Parmi ceux que le hasard et la misère m'avaient adressés, il y en
avait un appelé Glénat, qui savait des mathématiques, qui écrivait
bien et qui manquait de pain[150]. Je faisais le possible pour le
tirer de presse. Je lui mandais des pratiques de tous côtés; s'il
venait à l'heure du repas, je le retenais; s'il manquait de souliers,
je lui en donnais; je lui donnais aussi de temps en temps la pièce de
vingt-quatre sous. Grimm, Mme d'Épinay, Damilaville, le Baron, tous mes
amis s'intéressaient à lui. Il avait l'air du plus honnête homme du
monde, il supportait même son indigence avec une certaine gaieté qui me
plaisait. J'aimais à causer avec lui, il paraissait faire assez peu de
cas de la fortune, des honneurs, et de la plupart des prestiges de la
vie. Il y a sept ou huit jours que Damilaville m'écrivit de lui envoyer
cet homme, pour un de mes amis qui avait un manuscrit à lui faire
copier. Je l'envoie; on lui confie le manuscrit: c'était un ouvrage
sur la religion et sur le gouvernement. Je ne sais comment cela s'est
fait, mais le manuscrit est maintenant entre les mains du lieutenant
de police. Damilaville m'en donne avis; je vais chez mon Glénat le
prévenir qu'il ne compte plus sur moi. «Et pourquoi, monsieur, ne plus
compter sur vous? Je n'ai rien à me reprocher; mais après tout, si je
suis privé de vos bontés, d'autres me rendent plus de justice.--C'est
parce que vous êtes noté.--Que voulez-vous dire, monsieur?--Que la
police a les yeux ouverts sur vous, et qu'il n'y a plus moyen de vous
employer. Je ne vous ai jamais rien fait copier de répréhensible; il
n'y avait pas d'apparence que cela pût m'arriver; mais on saisira chez
vous indistinctement un ouvrage innocent et un ouvrage dangereux,
et il faudra après cela courir chez des exempts, un lieutenant de
police, je ne sais où, pour les ravoir. On ne s'expose point à ces
déplaisances-là.--Oh! monsieur, on n'y est point exposé quand on ne me
confie rien de répréhensible. La police n'entre chez moi que quand il y
a des choses qui sont de son gibier. Je ne sais comment elle fait, mais
elle ne s'y troupe jamais.--Moi, je le sais, et vous m'en apprenez là
bien plus que je n'aurais espéré d'en savoir de vous.» Là-dessus je
tourne le dos à mon vilain.
J'avais une occasion d'aller voir le lieutenant de police, et j'y vais;
il me reçoit à merveille. Nous partons de différentes choses. Je lui
parle de celle-ci «Eh! oui, me dit-il, je sais, le manuscrit est là,
c'est un livre fort dangereux.--Cela se peut, monsieur, mais celui qui
vous l'a remis est un coquin.--Non, c'est un bon garçon qui n'a pu
faire autrement.--Encore une fois, monsieur, je ne sais ce que c'est
que l'ouvrage; je ne connais point celui qui l'a confié à Glénat. C'est
une pratique que je lui taisais avoir de ricochet; mais si l'ouvrage
ne lui convenait pas, il fallait le refuser, et ne pas s'abaisser
au métier vil et méprisable de délateur. Vous avez besoin de ces
gens-là. Vous les employez, vous récompensez leur service, mais il est
impossible qu'ils ne soient pas comme de la boue à vos yeux.»
M. de Sartine se mit à rire, nous rompîmes là-dessus, et je m'en
revins pensant en moi-même que c'était une chose bien odieuse que
d'abuser de la bienfaisance d'un homme pour introduire un espion dans
ses foyers. Imaginez qu'il y a quatre ans que ce Glénat faisait
ce rôle chez moi; heureusement je n'ai pas mémoire de lui avoir donné
aucune prise, mais combien n'était-il pas facile qu'il m'échappât un
mot indiscret sur les choses et sur les personnes qui exigent d'autant
plus de respect qu'elles en méritent moins; que ce mot fut envenimé;
qu'il fût redit, et qu'il me fît une affaire sérieuse! N'est-ce pas le
plus heureux hasard que je n'aie rien écrit de hardi depuis un temps
infini! Il est certain que si j'avais eu besoin de copiste, je n'en
aurais pas été chercher un autre que celui que je procurais à mes amis.
Quand je pense qu'il a été sur le point d'entrer chez Grimm en qualité
de secrétaire pour toutes ses correspondances étrangères, cela me fait
frémir d'effroi. Malgré que j'en aie, tous ceux qui me viendront à
l'avenir avec des manchettes sales et déchirées, des bas troués, des
souliers percés, des cheveux plats et ébouriffes, une redingote de
peluche déchirée, ou quelques mauvais habits noirs dont les coutures
commencent à manquer, avec le visage et le ton de la misère et de
l'honnêteté, me paraîtront des émissaires du lieutenant de police, des
coquins qu'on m'envoie pour m'observer.
Adieu, mon amie, portez-vous bien. Je vais aujourd'hui dimanche dîner
dans l'île avec la ferme confiance d'y trouver deux ou trois de vos
lettres. Je serai tout à fait maussade, si je n'en ai qu'une; que
serai-je si je n'en ai point du tout? Combien j'aurais de plaisir à
vous voir, et à vous baiser les mains à toutes deux!