À Paris, le 23 septembre 1762.
Il faut que l'ipécacuanha ne soit pas le remède à cette sorte de flux
de sang. Une pilule qui n'en contient qu'un demi-grain a causé des
nausées, des tranchées, des convulsions, et a fait reparaître tous les
symptômes fâcheux.
J'avais ouï dire qu'on ne connaissait jamais bien un homme sans avoir
voyagé avec lui; il faut ajouter: et sans l'avoir gardé pendant une
maladie longue et sérieuse.
Je suis moins excédé de fatigue que d'impatience. J'entends les
plaintes les plus douloureuses pendant la nuit; je me lève, je vais
savoir ce que c'est, et ce n'est rien.
On ne dort pas; on se ressouvient qu'on a oublié de remonter sa montre;
on sonne; on fait relever une pauvre fille qui dort; elle est excédée
de fatigue; et on me l'envoie à deux heures du matin pour monter cette
montre. Ce sont mille gentillesses de cette sorte qu'il est impossible
d'excuser par l'état de maladie. Les malades ont des bizarreries: on le
sait, leur tête travaille, ils attachent quelquefois leur soulagement
à des choses qui n'ont pas le sens commun; plus ils trouvent de
répugnance dans ceux qui les environnent, plus ils s'exagèrent
l'importance de leurs folles idées. Il faut les contenter, de peur
d'ajouter la maladie de l'esprit à celle du corps; mais qu'importe
qu'une montre s'arrête ou non?
À ce propos, n'avez-vous pas remarqué qu'il y a des circonstances
dans la vie qui nous rendent plus ou moins superstitieux? Comme
nous ne voyons pas toujours la raison des effets, nous imaginons
quelquefois les causes les plus étranges à ceux que nous désirons: et
puis nous faisons des essais sur lesquels on nous jugerait dignes des
Petites-Maisons.
Une jeune fille dans les champs prend des chardons en fleur; elle
souffle dessus pour savoir si elle est tendrement aimée. Une autre
cherche sa bonne ou mauvaise aventure dans un jeu de cartes. J'en ai
vu qui dépeçaient toutes les fleurs en roses qu'elles rencontraient
dans les prés, et qui disaient à chaque feuille qu'elles arrachaient:
<i>Il m'aime, un peu, beaucoup, point du tout</i>, jusqu'à ce qu'elles
fussent arrivées à la dernière feuille, qui était la prophétique. Dans
le bonheur, elles se riaient de la prophétie; dans la peine, elles y
ajoutaient un peu plus de foi; elles disaient: La feuille a bien raison.
Moi-même, j'ai tiré une fois les sorts platoniciens. Il y avait trente
jours que j'étais renfermé dans la tour de Vincennes; je me rappelai
tous ces sorts des anciens. J'avais un petit Platon dans ma poche,
et j'y cherchai à l'ouverture quelle serait encore la durée de ma
captivité, m'en rapportant au premier passage qui me tomberait sous
les yeux. J'ouvre, et je lis au haut d'une page: <i>Cette affaire est
de nature à finir promptement.</i> Je souris, et un quart d'heure après
j'entends les clefs ouvrir les portes de mon cachot: c'était le
lieutenant de police Berryer qui venait m'annoncer ma délivrance pour
le lendemain.
S'il vous arrivait d'avoir, pendant le cours de votre vie, deux ou
trois pressentiments que l'événement vérifiât, et cela dans des
occasions importantes, je vous demande quelle impression cela ne ferait
pas sur voire esprit! Ne seriez-vous pas tentée de croire un peu aux
inspirations, si surtout votre esprit s'était arrêté à quelque résultat
fort extraordinaire, très-éloigné de cette vraisemblance?
Je ne sais plus où reprendre mon journal; je me rappelle seulement
qu'à l'occasion de l'aventure du président de Montesquieu et de milord
Chesterfield, on en raconta une seconde du premier. Il était à la
campagne avec des dames, parmi lesquelles il y avait une Anglaise à
qui il adressa quelques mots dans sa langue, mais si défigurée par une
prononciation vicieuse, qu'elle ne put s'empêcher d'en rire; sur quoi
le président lui dit: a J'ai bien eu une autre mortification dans ma
vie. J'allais voir à Blenheim le fameux Marlborough. Avant que de lui
rendre ma visite, je m'étais rappelé toutes les phrases obligeantes
que je pouvais savoir en anglais, et à mesure que nous parcourions les
appartements de son château, je les lui disais. Il y avait bientôt une
heure que je lui parlais anglais, lorsqu'il me dit: <i>Monsieur, je vous
prie de me parler en anglais, car je n'entends pas le français[151].</i>»
Suard, à qui le même président disait un jour, en causant religion:
«Convenez, monsieur Suard, que la confession est une bonne
chose.--D'accord, monsieur le président, lui répondit Suard; mais
convenez aussi que l'absolution en est une mauvaise.»
Quelqu'un raconta un trait du roi de Prusse qui marque bien de la
pénétration et bien de la justice. Il allait de Wesel, à ce que je
crois, dans une ville voisine. Il était dans un carrosse; il suivait
la grande route, lorsque, sans aucune raison apparente, son cocher
quitte la route et le conduit tout au travers d'un champ nouvellement
ensemencé: il fait arrêter. Le propriétaire du champ était là; il
l'appelle, et lui demande si par hasard il n'aurait pas eu quelque
démêlé avec son cocher; cet homme lui répond qu'ils étaient
actuellement en procès. Le roi, sans lui demander qui a tort ou raison
dans le procès, fait payer le dommage et chasse son cocher.
Nous partîmes lundi matin pour Marty, par la pluie, et nous fûmes
récompensés de notre courage par la plus belle journée. Quel séjour,
mon amie! Je crois vous en avoir déjà parlé une fois. D'abord, celui
qui a planté ce jardin a conçu qu'il avait exécuté une grande et belle
décoration qu'il fallait cacher jusqu'au moment où on la verrait tout
entière. Ce sont des ifs sans nombre et taillés en cent mille façons
diverses qui bordent un parterre de la plus grande simplicité, et qui
conduisent, en s'élevant, à des berceaux de verdure dont la légèreté et
l'élégance ne se décrivent point. Ces berceaux, en s'élevant encore,
arrêtent l'œil sur un fond de forêt dont on n'a taillé que la partie
des arbres qui paraît immédiatement au-dessus des berceaux, le reste
de la tige est agreste, touffu et sauvage; il faut voir l'effet que
cela produit. Si l'on en eût taillé les branches supérieures des
arbres comme les inférieures, tout le jardin devenait uniforme, petit
et de mauvais goût. Mais ce passage successif de la nature à l'art,
et de l'art à la nature, produit un véritable enchantement. Sortez de
ce parterre où la main de l'homme et son intelligence se déploient
d'une manière si exquise, et répandez-vous dans les hauteurs; c'est la
solitude, le silence, le désert, l'horreur de la Thébaïde. Que cela
est sublime! quelle tête que celle qui a conçu ces jardins! Sur deux
grands espaces placés à droite et à gauche, aux deux endroits les plus
élevés, on trouve deux réservoirs octogones; ils ont cent cinquante pas
pour la longueur d'un côté, et par conséquent douze cents pas de tour.
On y arrive par des allées sombres et perdues, on ne les voit, ces
pièces immenses, que quand on est sur leurs bords. Ces allées sombres
et perdues sont décorées de bronzes tristes et sérieux; l'un représente
Laocoon et ses deux enfants enlacés et dévorés par les serpents de
Diane, je crois. Ce père qui souffre de si grandes douleurs, cet
enfant qui expire, cet autre qui oublie son péril et regarde son père
souffrant, tout cela vous jette dans une si profonde mélancolie, et
cette mélancolie concourt si merveilleusement avec le caractère du lieu
et son effet! Nous vîmes aussi les appartements. Ils sont compris dans
un corps de bâtiment qui fait face aux jardins, et qui représente le
palais du Soleil. Douze pavillons isolés et à moitié enfoncés dans
la forêt, autour du jardin, représentent les douze signes du zodiaque.
Il règne dans toutes ces parties des proportions si justes, que le
pavillon du milieu vous paraît d'une étendue ordinaire; et quand vous
venez à la mesurer, vous trouvez qu'il a quatre mille neuf cents pas de
surface. Si l'on ouvre les portes, c'est alors que vous êtes surpris
par la hauteur et l'étendue. Le milieu de l'édifice est occupé par un
des plus beaux salons qu'il soit possible d'imaginer. J'y entrai, et
quand je fus au centre, je pensai que c'était là que tous les ans le
monarque se rendait une fois pour renverser avec une carte la fortune
de deux ou trois seigneurs de sa cour.
Au milieu de ce jardin et de l'admiration que je ne pouvais refuser
à Le Nôtre, car c'est, je crois, son ouvrage et son chef-d'œuvre, je
ressuscitais Henri IV et Louis XIV. Celui-ci montrait au premier ce
superbe édifice; l'autre lui disait: «Vous avez raison, mon fils,
voilà qui est fort beau; mais je voudrais bien voir les maisons de mes
paysans de Gonesse.» Qu'aurait-il pensé de trouver tout autour de ces
immenses et magnifiques palais, de trouver, dis-je, les paysans sans
toit, sans pain, et sur la paille!
Vos lettres me parviendront franches et plus promptement; ainsi nulle
inquiétude sur ce point.
C'est cette succession perpétuelle d'occupations utiles et variées qui
rend le séjour de la campagne si doux, et celui de la ville si maussade
à ceux qui ont pris le goût des occupations des champs.
<i>Pourquoi, plus la vie est remplie, moins on y est attaché?</i> Si cela
est vrai, c'est qu'une vie occupée est communément une vie innocente;
c'est qu'on pense moins à la mort et qu'on la craint moins; c'est
que, sans s'en apercevoir, on se résigne au sort commun des êtres
qu'on voit sans cesse mourir et renaître autour de soi; c'est qu'après
avoir satisfait pendant un certain nombre d'années à des ouvrages que
la nature ramène tous les ans, on s'en détache, on s'en lasse; les
forces se perdent, on s'affaiblit, on désire la fin de la vie, comme
après avoir bien travaillé on désire la fin de la journée; c'est qu'en
vivant dans l'état de nature on ne se révolte pas contre les ordres
que l'on voit s'exécuter si nécessairement et si universellement;
c'est qu'après avoir fouillé la terre tant de fois, on a moins de
répugnance à y descendre; c'est qu'après avoir sommeillé tant de fois
sur la surface de la terre, on est plus disposé à sommeiller un peu
au-dessous; c'est, pour revenir à une des idées précédentes, qu'il n'y
a personne parmi nous qui, après avoir beaucoup fatigué, n'ait désiré
son lit, n'ait vu approcher le moment de se coucher avec un plaisir
extrême; c'est que la vie n'est, pour certaines personnes, qu'un long
jour de fatigue, et la mort qu'un long sommeil, et le cercueil qu'un
lit de repos, et la terre qu'un oreiller où il est doux à la fin
d'aller mettre sa tête pour ne la plus relever. Je vous avoue que la
mort, considérée sous ce point de vue, et après les longues traverses
que j'ai essuyées, m'est on ne peut pas plus agréable. Je veux
m'accoutumer de plus en plus à la voir ainsi.
Comme j'ignore quand mes malades guériront, que mes occupations
continuent toujours à me prendre mes matinées, et que la bonne partie
de mes soirées est prise par mes amis, par l'amusement, par la
promenade, par l'éducation d'Angélique, dont, par parenthèse je ne
ferai rien, parce qu'on étouffe en un instant tout ce que je sème en
un mois, je vais envoyer votre lettre pour Mme Le Gendre par la petite
poste.
Je ne sais si mes lettres se font beaucoup attendre à Isle; mais il est
sûr que je me suis fait un devoir d'écrire le jeudi et le dimanche, et
qu'aucun de mes devoirs n'est ni plus exactement rempli, ni avec plus
de plaisir.
La douceur et la violence se concilient à merveille dans un même
caractère; je compare ces enfants-là au lait qui est si doux, et que
la chaleur fait tout à coup gonfler et répandre; retirez le vaisseau,
soufflez sur la liqueur, jetez-y une feuille de lierre, une goutte
d'eau, il n'y paraît plus.
Mademoiselle, vous attendrez des occasions sûres pour faire partir vos
lettres; je serai, s'il le faut, dix jours entiers sans en recevoir; je
m'y résoudrai; mais à une condition, c'est que je ne les attendrai plus
à certains jours marqués et que je les prendrai quand elles viendront.
Je souffre trop quand je suis trompé! Je ne suis plus à rien, ni à la
société, ni à mes devoirs; mon caractère s'en ressent; je gronde pour
rien; je m'ennuie de tout et partout; je suis maussade et je me tais
toutes sortes de torts. Il ne faut pas que cela vous gêne; mais il ne
faut pas plus que vous me rendiez pire que je ne suis; et que,
parce qu'une lettre de mon amie que j'attendais n'est pas venue, je
fasse enrager tout ce qui m'entoure.
Mais est-ce que la construction de cette place de Reims et la
construction de ce canal ne nous donneront pas des sommes immenses?
Uranie sera donc incessamment opulente? Incessamment nous aurons donc
toutes ces petites commodités voluptueuses si essentielles au bonheur,
le sopha douillet, les gros oreillers, les vases de porcelaine, les
parfums et les toiles de l'Inde? Nous touchons donc le souverain bien
de la main?
M. Gaschon avait fait les offres du meilleur de son âme, et il était
blessé qu'on n'y eût pas répondu.
Et pourquoi, s'il vous plaît, ne voulez-vous pas que ce soit moi qu'on
ait choisi pour être le père de l'enfant en question? Je n'ai point dit
que c'était manquer à celle qu'on aimait que de lui demander son aveu.
Je pense au contraire que ce serait lui manquer que de ne pas le lui
demander.
Adieu, mon amie, je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur; il y
a bien des moments où votre présence me serait nécessaire et douce.
Mille tendres respects à notre chère sœur; rappelez-lui, toutes les
fois qu'elle négligera sa santé, qu'elle manque à ses amis, et qu'il ne
dépend que d'elle de me faire bien du mal. Mais je ne sais pourquoi je
me suis nommé là et tout seul.