Paris, ce 15 août 1762.
Non, mademoiselle, non, madame de... n'est point du tout coquette.
Il n'y a qu'un imbécile qui puisse se promettre quelque récompense
des soins qu'on lui offre et qu'elle accepte; elle se moque de toutes
leurs singeries, et cela est évident; elle ne cherche point à plaire.
Rien de faux dans son propos, rien d'apprêté dans sa parure. Dites-lui
comme son mari: «Mais, madame, vos tétons ne reviennent pas»; et elle
répond: «Je m'en consolerais bien, si j'avais des fesses. Faute de ce,
je ne saurais aller à cheval sans me blesser; cela est triste.» Aux
observations peu obligeantes qu'elle permet qu'on fasse, et qu'on fait
quelquefois assez librement sur ce qu'on voit de sa personne, elle en
ajoute même sur ce qu'on ne voit pas; et je ne me suis jamais aperçu
que ces confidences lui coûtassent, fussent-elles peu naturelles, ou
qu'elle fut secrètement fâchée de celles qu'on avait risquées, ou de
celles qui lui étaient échappées. Une déclaration en forme ne lui
plaît ni ne la blesse; on ne peut pas lui reprocher de l'avoir amenée.
Au milieu de l'essaim empressé de ses serviteurs, elle est également
tranquille pour tous; elle ne cherche point à semer entre eux des
jalousies, des soupçons, à les réveiller par des préférences: tout cela
se fait bien sans qu'elle s'en mêle; elle est absolument sans manège.
Vous décidez bien vite le second de mes cas de conscience! On a tout
fait pour sa passion, et vous voulez qu'on ne fasse rien pour le
bonheur d'un mari, pour la fortune d'une pépinière d'enfants, parmi
lesquels peut-être il y en a qui n'appartiennent point au mari! Il ne
s'agit pas d'accroître son aisance, il faut encore s'exposer à perdre
celle qu'on a; et pour répondre à tous vos scrupules, on n'exige la
récompense qu'après le service rendu. <i>Piano, di grazia.</i>
Je ne me tiens pas pour battu sur la question des beaux vieillards
qui sont, et des belles vieilles qui ne sont pas. Il me semble que
vous m'avez très-bien prouvé qu'il y avait également de belles
vieillesses en hommes et en femmes; mais il y a bien de la différence
entre être un beau vieillard et avoir une belle vieillesse. Peut-être
n'est-on pas un beau vieillard sans avoir une belle vieillesse, et
encore dis-je peut-être; mais on peut certainement, et rien n'est
plus commun que d'avoir une belle vieillesse et n'être pas un beau
vieillard. J'y ai rêvé un moment, et il me semble qu'il y a des raisons
physiques et morales de cette distinction des deux sexes dans un âge
avancé. Les femmes semblent n'être destinées qu'à notre plaisir.
Lorsqu'elles n'ont plus cet attrait, tout est perdu pour elles; aucune
idée accessoire qui nous les rende intéressantes, surtout depuis
qu'elles ne nourrissent ni n'élèvent leurs enfants. Autrefois une gorge
flétrie était encore belle; elle avait allaité tant d'enfants! Dans la
douleur, une mère déchirait son vêtement, découvrait sa poitrine, et
conjurait son fils par ce sein qui l'avait nourri: ce n'est plus cela.
S'il était possible qu'il y eût une belle tête de vieille, les haillons
qui la couvrent la dépareraient. Nous, nous avons la tête nue; on voit
la forêt de nos cheveux blancs; une longue barbe rend notre visage
respectable; nous conservons sous une peau ridée et brunie des muscles
fermes et solides. La nature douce, molle, replète, arrondie de la
femme, toutes qualités qui font qu'elle est charmante dans la jeunesse,
font aussi que tout s'affaisse, tout s'aplatit, tout pend dans l'âge
avancé. C'est parce qu'elles ont beaucoup de chair et de petits os à
dix-huit ans qu'elles sont belles; c'est parce qu'elles ont beaucoup
de chair et de petits os que toutes les proportions qui forment la
beauté disparaissent à quatre-vingts ans. Quelle différence de front et
de joues d'un vieillard et d'une vieille; de leurs bras, des épaules,
de la poitrine, du dos, des cuisses et du reste! Nous changeons sans
doute comme les femmes avec le temps; mais le temps ne nous décompose
pas autant qu'elles. Les proportions s'altèrent moins partout, parce
que partout nous avons les chairs plus compactes, les muscles plus
durs et toute la charpente plus grosse. Les exemples que vous me citez
ne sont pas de belles vieilles, prenez-y garde: mais de vieilles qui
paraissent jeunes, qui n'avaient pas leur âge, ou qui avaient une
belle vieillesse. Une belle vieille a rapport à la beauté; une belle
vieillesse a rapport à la santé. Je cause librement de tout cela avec
vous, mes amies, parce que vous avez l'esprit excellent, et que
vous vous occupez tous les jours à réparer ce que l'âge vous enlèvera,
par des qualités solides qui vous resteront malgré le temps et les
années; un grand sens, une belle âme, un cœur noble, sensible et élevé,
tels que l'ont mes deux sœurs, est exempt de rides, si elles atteignent
un âge avancé. Combien leur présence rappellera de bons discours et de
bonnes actions à ceux qui les auront connues! mais il n'en sera pas de
même pour les autres: voilà la différence du rôle qu'on a fait pendant
la vie. Le nôtre est public. Domestique, il est présumé; au lieu qu'on
suppose qu'une femme a vécu sans rien faire, si l'on n'en est instruit.
J'ai dit. Décidez.
Ne dites point de mal de mes libraires, ils font tout ce que j'ai
exigé. Voilà l'équité qu'il faut attendre de tout le monde. La
générosité consisterait à aller au delà. Reste à savoir si on en peut
exiger d'un homme dans son état, d'un marchand dans son comptoir, d'un
procureur dans son étude, d'un libraire dans sa boutique; c'est là
qu'il vend son temps, son industrie, son savoir-faire, et qu'il doit
en tirer le meilleur parti possible, s'il veut qu'on l'appelle bon
commerçant, bon procureur, bon libraire.
Un homme s'est avisé de foire et de publier une mauvaise traduction du
<i>Joueur</i>, qui, foin de me nuire, fait au contraire désirer la mienne,
qui paraîtra avec <i>Miss Sara Sampson, la Fatale Curiosité, le Marchand
de Londres</i>, et d'autres pièces qui se ressemblent et que je donnerai
avec des discours qui vaudront peut-être la peine d'être lus[148].
Vous n'avez pas encore cette sœur si aimée, si désirée, si nécessaire à
votre bonheur, et qui le sait! qu'est-ce donc qui la retient? Si elle
n'est pas à côté de vous, elle est aussi fâchée que vous.
Ce n'est pas assez que de faire lire le jeune homme, il faut aussi le
faire parler sur la lecture, qui en deviendra pour vous et pour lui
plus instructive et plus intéressante. Au reste, n'accusez pas trop les
parents; c'est Nature qui avait commencé par ne rien faire qui vaille;
ils ont achevé. Je pardonne au père son libertinage, mais je ne saurais
lui pardonner son hypocrisie; la vilaine bête que c'est! Et puis cet
enfant, qui cherche à connaître la turpitude de son père et qui
la révèle, me choque plus fortement encore que sa vile morale.
J'ai une foule de choses intéressantes à vous envoyer, la suite des
papiers sur les Calas, l'<i>Éloge de Crébillon</i>, etc., etc.; combien je
vous prépare de plaisirs et de peines! N'oubliez pas de me demander,
après que vous aurez lu l'histoire du père, quelle était cette
réflexion qui me causait une douleur mortelle; mais peut-être la
ferez-vous comme moi.
Nous allâmes hier, Damilaville et moi, à la Briche. J'y étais appelé
par Mme d'Épinay.
À une autre fois le sujet de ce petit voyage et la description de la
maison qui est charmante; c'est là qu'il faut aller s'établir, et non
dans le sublime et ennuyeux palais de la Chevrette.
Nous ramenâmes Grimm. Son amie vient le prendre mardi à Paris, et
le mercredi ils partent ensemble pour Étampes, où ils passeront une
quinzaine chez Mlle de Valory.
Adieu, mon amie, je baise votre front, vos yeux, et votre menotte sèche
qui me plaît autant qu'une potelée. C'est bien de cela qu'il s'agit à
quarante-cinq ans!
Il y a près d'un mois que je n'ai paru chez le Baron. Il faut porter
cette lettre sur le quai Saint-Bernard, aller de là à la butte
Saint-Roch et peut-être revenir de la butte Saint-Roch sur le quai, car
il n'est pas sûr que le Baron soit à Paris. Adieu, celle que j'aimerai
tant qu'elle sera, tant que je serai.
Le jour de Notre-Dame, la fête de ma petite.