Paris, ce 12 août 1762.
Voilà, mon amie, le billet d'enterrement des Jésuites[143]. Je l'ai
rogné le plus court que j'ai pu pour le déguiser à la poste; mais j'ai
chiffré toutes les pages. Me voilà délivré d'un grand nombre d'ennemis
puissants. Qui est-ce qui aurait deviné cet événement, il y a un an et
demi? Ils ont eu tant de temps pour prévenir ce coup, qu'il fallait ou
qu'ils eussent bien peu de crédit, ou que le roi eût bien résolu leur
destruction: c'est le dernier qui est le plus vraisemblable. L'affaire
du Portugal aura jeté sur l'affaire de France quelque lueur qui les
aura montrés au monarque sous un aspect odieux; il aura attendu le
moment de se défaire de gens qui l'avaient frappé, et qu'il voyait sans
cesse la main levée sur lui; celui de la banqueroute scandaleuse du
père La Valette aura paru favorable[144]; ils se mêlaient de trop
d'affaires. Depuis environ deux cents ans qu'ils existent, il n'y en a
presque pas un qui n'ait été marqué par quelque forfait éclatant. Ils
brouillaient l'Église et l'État: soumis au despotisme le plus outré
dans leurs maisons, ils en étaient les prôneurs les plus abjects dans
la société; ils prêchaient au peuple la soumission aveugle aux rois,
l'infaillibilité du pape, afin que, maîtres d'un seul, ils fussent
maîtres de tous. Ils ne reconnaissaient d'autre autorité que celle de
leur général; il était pour eux te Vieux de la Montagne. Leur régime
n'est que le machiavélisme réduit en préceptes. Avec tout cela, un seul
homme, tel que Bourdaloue, pouvait les sauver; mais ils ne l'avaient
pas. Ce qu'il y a de plaisant, c'est la bonne foi avec laquelle les
Jansénistes triomphent de leurs ennemis. Ils ne voient pas l'oubli dans
lequel ils vont tomber: c'est la table des deux chevrons arcboutés et
en querelle avec le faîte de la maison. Le maître, impatienté de leur
mésintelligence, abattit l'un, et l'autre tomba. Les évêques mécontents
entendent bien mieux leur affaire. Cette boutique de Jésuites contenait
toutes sortes de denrées, bonnes, mauvaises; mais elle était bien
fournie; ceux qui la tenaient étaient de grands charlatans; ils
amassaient autour d'eux beaucoup de gens, et la barque de saint Pierre
voguait. Ces événements font bien rire les philosophes. Au reste,
ces bons Pères avaient conservé de l'espérance jusqu'à la dernière
extrémité, à en juger par la surprise et la consternation qu'on leur a
vues lorsqu'on leur a signifié les arrêts. Plusieurs avaient l'air de
malfaiteurs qu'on a condamnés. Un homme de ma connaissance, constitué
au milieu d'eux par son état et par les circonstances, ne les aimant
pas à beaucoup près, n'a pu résister au spectacle de leur désespoir,
et s'est retiré; aujourd'hui même on les plaint; demain on les
chansonnera; après-demain, on n'y pensera plus: c'est le caractère du
joli peuple français.
Toute la matinée d'hier mercredi, ils la passèrent à dire et à
faire dire des messes dans leurs trois églises, et à demander leur
conservation à Dieu, qui ne les a pas exaucés. Entre onze heures et
midi, il y avait dans leur cour un troupeau de dévotes qui se tordaient
les mains, qui s'arrachaient leurs coiffes, et qui hurlaient comme des
insensées. Vous vous doutez bien de la rumeur que tout cela fait ici.
On attend sous quelques jours un troisième arrêt du Parlement dont
j'ignore l'objet; et, immédiatement après, un édit du roi, confirmatif
des arrêts du Parlement.
Il me semble que j'entends et que je vois Voltaire; il lève ses yeux
et ses mains au ciel, il dit: <i>Nunc dimittis servum tuum, Domine, quia
viderunt oculi mei salutare tuum.</i> Cet homme incompréhensible a fait un
papier qu'il appelle un <i>Éloge de Crébillon.</i> Vous verrez le plaisant
éloge que c'est: c'est la vérité; mais la vérité offense dans la bouche
de l'envie. Je ne saurais passer cette petitesse-là à un si grand
homme. Il en veut à tous les piédestaux. Il travaille à une édition de
Corneille. Je gage, si l'on veut, que les notes dont elle sera farcie
seront autant de petites satires. Il aura beau faire, beau dégrader;
je vois une douzaine d'hommes chez la nation qui, sans s'élever sur la
pointe du pied, le passeront toujours de la tête. Cet homme n'est que
le second dans tous les genres.
Mais en voilà assez des autres; un mot de moi. Je passe mes jours en
deux infirmeries; ma femme et son domestique sont indisposés; celle de
l'Isle est tombée dangereusement malade, comme je l'avais prévu; c'est
un serrement de gorge qu'on ne saurait dissiper. Toutes les huiles,
tous les gargarismes, tous les nids d'hirondelle de la Sainte-Chapelle
n'y feront rien.
Si Morphyse avait pitié du jeune homme, et que son ennui abrégeât votre
séjour! Je rapporte tout à votre séjour à Paris.
J'ai l'exemplaire de Rousseau[145]; qu'en ferai-je? Faut-il en faire un
paquet et vous l'envoyer?
Ce Comus[146] dont les tours de passe-passe les tracassent, n'est pas
sorcier, à coup sûr, et cela me suffit.
Notre chère sœur ne m'oublie pas, j'en suis certain; mais vous oubliez
souvent, vous, de me dire qu'elle se souvient de moi; cela me fait
pourtant grand plaisir, et vous ne l'ignorez pas. Vous l'avez donc
embrassée, cette chère sœur! Combien vous avez eu de plaisir! Comme
le cœur vous a palpité à toutes deux! Comme Morphyse vous examinait!
Comme elle en était jalouse! Comme elle en aura redoublé de froid pour
l'une et d'humeur pour l'autre! Comme elle me venge actuellement de la
froideur des deux ou trois premières lettres que je vais recevoir!
Je vous promets que cela n'est pas trop aisé de rompre son caractère,
et de se faire petit, petit, petit, pour être de niveau avec les
autres, leur persuader qu'ils ont autant d'esprit qu'un homme à qui
l'on en accorde, et les mettre bien à leur aise.
C'est d'une goutte-sereine que Grimm est menacé; et d'avance je vous
préviens que son bâton et son chien sont tout prêts.
L'affaire de l'abbé Raynal est au diable[147]. Ils se moquent de moi,
et ils me soutiennent tous que l'abbé Raynal ne m'a rien promis. Je
n'ai pas été trop attrapé; car je n'y comptais pas trop. Avec un peu
plus de loisir, j'aurais peut-être fait beaucoup de châteaux en Espagne
que je n'aurais pas vus s'évanouir sans peine. Voilà un des grands
bonheurs de l'homme occupé: l'espérance le leurre moins, le présent
l'occupe trop pour qu'il se fatigue les yeux à regarder à perte de vue
dans l'avenir. Il n'y a ni lieu, ni temps, ni espace pour celui qui
médite profondément. Cent mille ans de méditations comme cent mille ans
de sommeil n'auraient duré pour nous qu'un instant, sans la lassitude
qui nous instruit à peu près de la longueur de la contention.
Adieu, ma bonne amie; je vous embrasse de toute mon âme. Comme nos
journées passent à présent rapidement! Chère amie, dispensez-moi de
dater; mais comptez que je vous écris tous les dimanches et tous les
jeudis sans manquer.