Paris, le 10 août 1762.
Combien j'aurais de choses intéressantes à vous dire, si j'en avais le
temps! mais la matinée s'est passée tout entière à lire un ouvrage sur
l'institution publique: c'eût été la chose la plus utile et la plus
praticable pour un royaume tel que le Portugal, qui se renouvelle;
pour nous, c'est autre chose. Les mauvais usages, multipliés
sans fin et invétérés, sont devenus respectables par leur durée et
irréformables par leur nombre. Cette lecture faite, il a fallu faire
répéter à ma petite sa leçon de clavecin; c'est une tâche que je me
suis imposée, parce qu'elle me plaît et qu'elle lui sert, et à laquelle
je ne manque guère. Cela fait, il était dix heures; il y avait deux
heures au moins que l'on m'attendait à l'atelier, où j'ai couru (car
on court presque toujours pour arriver trop tard), et où j'ai trouvé
un fardeau d'ouvrage que je n'expédierai qu'après avoir écrit un petit
mot à mon amie; sans cela je serais troublé. Ce devoir si doux qui
m'appellerait me distrairait de l'autre; je manquerais à celui-là,
et je m'acquitterais mal de celui-ci. Je vous félicite toutes deux,
chères sœurs, de vous posséder. Je serai souvent en esprit entre l'une
et l'autre, mettant vos mains entre les miennes, ne sachant laquelle
des deux j'aime le plus; autant ami de l'aînée que de la cadette;
partageant également mon respect et mon estime.
Eh bien! ce mal de jambe n'est donc pas encore fini? Vous me rendrez
fou, si vous n'y prenez garde. Pour Dieu! mon amie, dites-moi les
choses comme elles sont.
Arrêtez par de la vérité exacte cette imagination cruelle qui m'exagère
tout en général, mais surtout les plus petites choses qui vous
concernent. Cela vous occupe peu! tant pis. Cela ne vous inquiète point
du tout! je ne m'en acquitte que trop bien pour tous les deux.
Je crains que notre Uranie ne soit un peu trop grande pour l'enfant;
qu'elle ne sache ni jouer à cloche-pied, ni à la main-chaude, ni
au pied-de-bœuf, ni à cligne-musette, ni à coucoubay, et qu'elle
n'imprime, sans le vouloir, un respect qui éloigne les marques de
la tendresse. Je me plie à tout cela que c'est un charme; il est
rare qu'en prenant le hochet, je ne trouve l'occasion de placer une
sentence, une petite leçon sur la justice, sur la langue quand on parle
mal, sur la logique quand on raisonne faux. Il faut en général se faire
petit, pour encourager peu à peu les petits à se faire grands. On
peut leur dire d'aussi bonnes choses sur une poupée, sur une croix de
paille, sur un chiffon que sur les affaires les plus importantes. En
les accoutumant à être bons dans des riens, ils sont tout prêts à être
bons dans des cas importants; mais est-ce qu'il y a des riens pour eux?
<i>Toute seule?</i> Cela ne se peut, c'est la femme la plus adroite à
foire recrue; il faut voir comme elle fait demander ce qu'elle veut. Il
est impossible d'avoir une volonté quand il ne lui plaît pas qu'on en
ait.
Puisque le récit de bonnes actions vous touche, je vous dirai toutes
celles qui viendront à ma connaissance; et, pour vous tenir parole tour
de suite: Mme d'Épinay avait donné dix-huit sous à un petit garçon,
pour une journée de travail Le soir il revient à la maison, n'ayant
pas un liard. Sa mère lui demanda si on ne lui avait rien donné, il
répondit que non, et mentit. Cependant la chose s'éclaircit; la mère,
mieux instruite, voulut savoir ce que les dix-huit sous étaient
devenus. Le pauvre petit, il les avait donnés à un cabaretier chez
lequel son père avait passé la journée à s'enivrer, et épargné au
bonhomme une querelle que sa femme n'aurait pas manqué de lui faire. Si
on tenait compte des bonnes actions, elles seraient plus fréquentes,
n'en doutez pas. C'est ce qu'on fait aussi à la Chine; on les y
publie à son de trompe: elles y ont des récompenses assurées. Nous ne
savons que punir; nous arrêtons, tant que nous pouvons, les méchants,
mais nous ne nous mêlons pas de faire germer les bons: peut-être ne
faudrait-il guère de châtiments pour le crime, s'il y avait des prix
pour la vertu. On commet le crime par intérêt; on aimerait autant
pratiquer la vertu par le même motif et il y aurait de l'honneur et de
la sécurité de plus à gagner. Où l'on donne une bourse d'or à l'homme
bienfaisant, on n'en doit guère voler.
Grimm et elle sont partis hier pour Étampes; ils y passeront dix jours
chez Mlle de Valory; ils seront sûrement heureux, autant qu'il est
possible. Avec des procédés, quelque bien observés qu'ils soient, on
n'a rien à reprendre, et l'on n'est pourtant contente de rien; c'est
que ce n'est pas un équivalent: c'est la monnaie de la tendresse. Tous
les égards du monde ne valent pas une caresse, un sourire, un mot doux,
même une querelle délicate, un reproche obligeant, une petite bouderie
sur un refus même placé, en un mot, toutes ces tracasseries que je fais
si bien, de propos délibéré, sans être offensé.
Le temps fera pour lui, j'en suis sûr; il est déjà moins réservé. La
honte de pratiquer en ma présence un conseil que je lui avais donné ne
l'a point arrêté; rien n'arrête cet homme, quand il s'agit de
faire bien ou mieux. Nos femmes se sont vues, et cela s'est passé à
merveille.
Faites mon compliment à M. Vialet; dites-lui que je vous ai choisie
pour mon interprète et mon secrétaire auprès de lui; cela ne lui
déplaira pas. Il m'a mandé que l'académicien qui avait écrit sur
les ardoises de la Meuse avait dit tout plein de bêtises. Exigez
de lui qu'il m'envoie l'état le plus scrupuleux de ces bêtises-là,
pour en faire usage eu temps et lieu. Qu'il s'en rapporte surtout
à ma prudence, je ne le compromettrai pas ni moi non plus; avec de
l'honnêteté et l'amour de la vérité tout se dit sans blesser personne.
Vous voyez bien que je réponds à votre dix-huitième et que je la suis
ligne à ligne. Je n'aurais pas assez de place pour la suivre jusqu'au
bout, d'autant qu'il y a certains points sur lesquels je serai bien
aise de m'étendre: j'y reviendrai. Celle-là n'ira pas au dépôt sitôt.
Le capitaine enragera du succès de Vialet; encore un prix de gagné,
et c'est un homme perdu. Tout cela sera présenté aux supérieurs comme
des distractions, et le supérieur le croira, et le reste vous le
devinez. M.... sera toujours mené par le nez; le goût qu'il a pour
Uranie y contribuera. On se fait secrètement un mérite de mille petites
injustices faites en faveur du mari, quand on en veut à sa femme.
Mais s'il avait fallu trouver aux filles de Morphyse des époux dignes
d'elles, elles seraient encore à marier toutes trois. Il fallait un
sylphe à Uranie; et un grand ange, un ange d'annonciation à l'aînée;
pour vous, l'ami Diogène, mais avec un petit bout de draperie bien ou
mal attaché, et vous avez en moi tous les droits selon les instants;
mais le Diogène s'en va tous les jours: dans huit ou dix ans, il n'en
restera pas le moindre vestige.
Adieu, mon amie; portez-vous mieux. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Quand le Diogène sera parti, vous me céderez à Uranie, auprès de
laquelle je serai sylphe pendant cinq ou six ans, au bout desquels la
tête s'affaiblissant les préjugés renaissant sur les ruines du sens
commun et de la raison, les cheveux blanchissant, le dos se courbant,
je donnerai le bras à l'ainée pour aller pleurer à l'église toutes
les douces folies que j'aurai dites à la cadette, et toutes celles
que j'aurais voulu faire avec leur sœur. Je vous aime comme le
premier jour. Je vous désire et vous attends comme à notre première
séparation. Je vous suis fidèle, comme si cela me coûtait beaucoup. Il
n'y a que le mérite de la difficulté qui manque à tout ce que je fois.
Adieu.