Paris, ce 8 août 1762.
Nous avons passé la semaine à consoler cette pauvre femme; j'ai cru
qu'elle en perdrait l'esprit. Le premier jour elle n'ouvrit la bouche
qu'une fois: ce fut pour appeler son enfant. Le lundi au soir après
souper, elle chantait et ses enfants dansaient en rond; on les couche;
la plus jeune et la plus aimable, celle qu'elle a perdue, dormit comme
à l'ordinaire; on la leva le mardi matin, gaie, fraîche et vermeille;
à midi la fièvre prend; le soir elle est sans connaissance; à minuit
elle est morte. Je permets de s'affliger à ceux qui perdent des
enfants comme celui-là; elle était blanche comme la neige, faite à
peindre, d'une figure tout à fait piquante, et puis de la naïveté, de
la finesse, de la sensibilité, une originalité de caractère comme on
ne l'a point à cet âge. La vie n'est pas une perte pour cet enfant,
mais l'enfant est une vraie perte pour ses parents; ils en avaient
six. C'est celui qui les consolait de l'existence des autres qui leur
est enlevé. En vérité, je ne sais si cela n'est pas plus cruel que de
n'en avoir qu'un et de le perdre. Je crains que la mère n'en fasse
une maladie. Damilaville en est inconsolable. Voilà le seul chaînon
qui l'attachait rompu. Par honneur, par décence, par humanité, nous
tiendrons encore quelque temps; mais gare que le peu qui reste de
tendresse ne s'en aille avec la douleur. Une bonne leçon pour ceux
qui ont plusieurs enfants et qui laissent percer leur prédilection,
c'est que les frères et les sœurs n'ont point été touchés de la mort
de leur petite sœur. Il y a pis: quand on l'a apprise au plus jeune,
il s'est mis à rire; et depuis ils sont tous devenus jaloux et
chagrins des regrets de leurs parents. Voici un trait de ressentiment
d'un enfant qui se croyait haï de son père: le père mourut et l'enfant
frappait d'un fouet le cadavre en l'insultant. J'ai vu cela; je ne sais
pourquoi je me rappelle et vous redis cette horreur. Les enfants sont
vindicatifs et cruels.
Voici un passage du Métastase qui est bien vrai, et qui peint fortement
la tendresse des mères; il en introduit une qui a perdu son fils, et
que l'on cherche à résigner à son sort par l'exemple d'Abraham, qui
avait conduit le sien sur la montagne; il lui fait répondre: <i>Ah! Dieu
n'aurait jamais donné cet ordre à sa mère!</i> Nous enlevâmes la nôtre le
premier jour, et nous la conduisîmes hors de chez elle; le second jour,
nous la promenâmes à l'Étoile; le troisième, à Vincennes; deux endroits
où j'ai passé des moments tristes et des moments doux. Hier, je lui fis
compagnie toute la soirée. Damilaville était allé à la Briche malgré le
mauvais temps; nous y dînerons aujourd'hui. J'aime mieux essuyer les
larmes de ceux qui sont malheureux que de partager la joie des autres.
Vous devez avoir maintenant à côté de vous la chère sœur et votre
neveu. Quand vous aurez embrassé notre Uranie mille fois pour vous,
vous l'embrasserez deux ou trois fois pour moi, où vous voudrez, sur
les yeux, sur le front, sur les joues; mais j'aime mieux sur le front;
c'est là que son âme réside. Si la résolution qu'elle a prise de
s'apprivoiser tient encore, dites-lui de prendre garde de semer des
fleurettes sur une belle étoffe pleine et unie. Il faut bien du goût
et de l'art pour faire serpenter une guirlande autour d'une cotonne
sans détruire sa noblesse. Toutes ces petites vertus de société
auxquelles elle ne se pliera jamais de bonne grâce ne vont point
avec la franchise et la sévérité de son caractère. Madame Le Gendre,
mon Uranie, jolie, polie, attentive, prévenante, affable, souriante,
souple, révérencieuse? Cela ne se peut. Qu'elle reste comme Nature l'a
faite, grave, sérieuse, noble et pensante. Nature l'a faite grande et
noble; la voilà qui se fait petite et jolie. Si elle prend pour tout
le monde cet air charmant qu'elle a pour nous quelquefois, comment en
serons-nous touchés?
J'ai bien peur que ce petit neveu, dont vous disposez comme il vous
plaît, ne se trouve souvent entre ses deux tantes, lorsqu'elles
aimeraient bien autant être seules. Si vous vous attachiez
adroitement à lui rendre son ignorance incommode, peut-être se
déterminerait-il à s'instruire; essayez.
Honnête ou fripon, il faut donner un écu à Roger, et six francs à Mlle
Clairet.
Ce que je ferais à voire place? Je n'assoirais pas légèrement le plus
grand de tous le soupçons. On n'est pas coupable pour n'oser lever les
yeux; innocent, on les baisse quelquefois pour ne pas regarder celui
qui accuse injustement et nous offense.
Les habitants de Genève ont fort embarrassé leurs ministres; on ne sait
encore ce que cela deviendra.
Les Jésuites ont été jugés vendredi au soir; à minuit, les chambres
étaient encore assemblées. Aussitôt que les arrêts paraîtront, je les
ferai partir pour Isle[140].
Il y a deux nouveaux papiers sur l'affaire des Calas; ce sont des
espèces de requêtes adressées à M. le chancelier par les frères; si on
ne les imprime pas incessamment, je vous les ferai copier[141].
Vous êtes étonnée de l'atrocité de ce jugement de Toulouse; mais songez
que les prêtres avaient inhumé le fils comme martyr, et que, s'ils
avaient absous le père, il aurait fallu exhumer et traîner sur la claie
le prétendu martyr. Il y a un des juges qui en a perdu la tête. C'est
Voltaire qui écrit pour cette malheureuse famille. Oh! mon amie, le bel
emploi du génie! Il faut que cet homme ait de l'âme, de la sensibilité,
que l'injustice le révolte, et qu'il sente l'attrait de la vertu.
Eh! que lui sont les Calas? qui est-ce qui peut l'intéresser pour
eux? quelle raison a-t-il de suspendre des travaux qu'il aime, pour
s'occuper de leur défense[142]? Quand il y aurait un Christ, je vous
assure que Voltaire serait sauvé.
Adieu, ma bonne et tendre amie. <i>Si je vous aime?</i> De toute mon
âme; oui, de toute mon âme, et j'éprouve en vous le disant une émotion
au fond de mon cœur qui m'assure que je dis vrai. Vous connaissez bien
cet oracle-là.
Mes deux cas de conscience, quand en aurai-je la décision?
Je ne sais ce que l'homme du premier disait à la fille qu'il sollicite;
mais j'entendis qu'elle lui répondait: «Quand il en sera temps, vous
habiterez; d'ici à ce temps, ne vous avisez pas seulement de regarder
ma porte.»
Adieu, encore une fois, mes bonnes et tendres amies. Vous voilà donc
réunies pour deux mois dans mes lettres. Eh bien! chère sœur, je l'aime
autant et plus que jamais. Les hommes ne sont donc pas aussi méchants
qu'on les fait! Cela ne vous séduira-t-il point? Le bonheur dont elle
jouit serait bien fait pour vous, si vous vouliez. Mourrez-vous sans
savoir ce que c'est que de faire un heureux? Hélas! oui.