Ce 4 août 1762.
Vous me rendez attentif à tous les moments de ma journée. Un dévot qui
doit compte à son directeur de ses pensées, de ses actions, de ses
omissions, ne s'épie pas plus scrupuleusement.
J'ai commencé ma semaine par me quereller avec M. de La ...
Je ne saurais m'accommoder de ces gens stricts; ils ressemblent à ces
écureuils du quai de la Ferraille qui font sans cesse tourner leur
cage, les plus misérables créatures qu'il y ait. Je laisse un peu
reposer la mienne.
J'avais donné un manuscrit à copier à un pauvre diable. Le temps pour
lequel il me l'avait promis expire, et mon homme ne reparaissant point,
l'inquiétude m'a pris; je me suis mis à courir après lui; je l'ai
trouvé dans un trou grand comme ma main, presque privé de jour, sans un
méchant bout de bergame qui couvrît ses murs, deux chaises de paille,
un grabat avec une couverture ciselée de vers, sans draps, une malle
dans un coin de la cheminée, des haillons de toute espèce accrochés
au-dessus, une petite lampe de fer-blanc à laquelle une bouteille
servait de soutien; sur une planche une douzaine de livres excellents.
J'ai causé là pendant trois quarts d'heure. Mon homme était nu comme
un ver, maigre, noir, sec, mais serein, ne disant rien, mangeant son
morceau de pain avec appétit, et caressant de temps en temps sa voisine
sur ce misérable châlit qui occupait les deux tiers de sa chambre. Si
j'avais ignoré que le bonheur est dans l'âme, mon Épictète de la rue
Hyacinthe me l'aurait bien appris.
Deux mots plaisants: l'un de Piron, à l'occasion de l'aventure du
prince de Bauffremont; vous la savez cette aventure, mais si par hasard
vous ne la savez pas, comment vous la dirai-je? Il était à Saint-Hubert
avec le roi; parmi les gardes il y avait un jeune Suisse à qui il
voulait persuader à toute force qu'avec un joli garçon il y avait cent
occasions où l'on pourrait se passer d'une jolie femme. Le roi a mal
pris la chose. On a envoyé M. de Bauffremont dans ses terres; il a été
privé du cordon bleu qu'il était sur le point d'obtenir, et Piron a
dit: «qu'il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un Suisse qu'il ne
l'ait eu.»
Il y a quelques jours que M.*** disait à sa nonchalante moitié, qu'il
tracassait et qui ne s'en émouvait pas davantage: «Madame, vous ne
savez ni vous défendre, ni crier; vous êtes de toutes les femmes que
je connaisse la plus propre pour un viol et la moins propre pour une
jouissance.»
En amour un sot l'emporte communément sur un homme d'esprit; on aime
mieux dominer un idiot que d'être subjugué par un autre; celui-là fait
valoir l'amour-propre que celui-ci mortifie; et ne vous croyez pas
exceptée de la règle; vous m'aimeriez peut-être moins si je le méritais
davantage.
Nous revenions dimanche passé de chez M.***, après souper, Suard et
moi. Le temps s'était rafraîchi, il faisait clair de lune; la promenade
nous plut et nous la continuâmes jusqu'à une heure du matin. Il croit
qu'un homme peut devenir amoureux de la femme de son ami sans s'en
apercevoir. «Mais, à ce propos, lui disais-je, quoi! est-ce que le
soir, le matin, quand il se couche, quand il s'éveille, il ne trouve
pas qu'elle est blanche comme un lis, qu'elle a les yeux charmants,
qu'elle est d'une taille élégante? Est-ce qu'il ne voit pas sa gorge
s'élever et s'abaisser? Est-ce qu'au milieu de cette rêverie-là
les sens sont tranquilles? Allez, celui qui s'y troupe est plus
bête...--Mais est-ce que vous trouvez cela si bête?--Sans doute...»
etc. etc.
J'ai été témoin, il n'y a pas longtemps, d'une bonne action et
bien faite. Une pauvre femme avait un procès contre un prêtre de
Saint-Eustache; elle n'était pas en état de le poursuivre, un honnête
homme indigné s'en est chargé. On a gagné; mais lorsqu'on a été chez
le prêtre pour mettre la sentence à exécution, il n'y avait plus ni
prêtre, ni meubles, ni quoi que ce soit. Cela n'a pas empêché la pauvre
femme de sentir l'obligation qu'elle avait à son protecteur; elle est
venue l'en remercier, et lui témoigner le regret qu'elle avait de ne
pouvoir lui rembourser les frais de la plaidoirie. En causant, elle
a tiré une mauvaise tabatière de sa poche, et elle ramassait avec le
bout de son doigt le peu de tabac qui restait au fond; son bienfaiteur
lui dit: «Ah! vous n'avez point de tabac; donnez-moi votre tabatière
que je la remplisse.» Il a pris la tabatière et il a mis deux louis
au fond qu'il a couverts de tabac. Voilà une action généreuse qui me
convient, et à vous aussi, n'est-ce pas? Donnez; mais, si vous pouvez,
épargnez au pauvre la honte de tendre la main.
Nous avons eu, Grimm et moi, lundi matin, une grande conversation; je
ne vois goutte au fond de son âme, mais je ne saurais la soupçonner.
C'est, depuis deux ans, toujours à son avantage que les choses obscures
se sont éclaircies. Sa conduite ressemble comme deux gouttes d'eau à
celle de Grandisson dans les premiers volumes; il sent bien qu'il a
contre lui les apparences et le jugement des indifférents dont il ne
se soucie guère. Au reste, il dit que si nous allons jamais à Rome, il
m'expliquera le mystère de sa conduite dans le Panthéon.
Je viens de recevoir un billet de cette pauvre Mme Riccoboni. Elle
est désolée; elle ne peut digérer les impertinentes satires qu'on
fait d'elle et de ses ouvrages; elle dit: «Si un coquin cassait les
fenêtres d'une blanchisseuse, le commissaire en ferait justice; on
m'ôte mon ouvrage, on m'insulte, et personne ne dit mot.» Eh bien!
voilà donc le fond de l'âme d'un auteur; il veut plaire même à ceux
qu'il méprise; l'éloge de mille gens d'honneur, d'esprit et de goût
ne le console pas de la critique d'un sot; il oublie la voix douce et
flatteuse de ceux-ci, et le cri importun de celui-là retentit sans
cesse à son oreille. On ne peut se résoudre à une injustice de tous les
temps; on veut être excepté d'une loi, dure à la vérité, mais qui s'est
exécutée depuis la création du monde sur tout ce qu'il y a eu de grands
hommes: il faut que l'homme meure; il faut que l'homme supérieur soit
persécuté.
À propos de cette petite fille à laquelle vous promettiez un avenir
aussi malheureux qu'à sa mère, rassurez-vous, elle n'est plus; je sais
à présent ce que c'est que l'excès de la tendresse maternelle. On avait
eu l'imprudence de laisser monter cette malheureuse femme pour être
témoin de l'agonie de son enfant, elle en a perdu le jugement; elle a
été folle, mais folle tout à fait, à craindre pendant plusieurs jours
que cela ne revînt pas. Si je pouvais me rappeler ses discours et ses
actions, je vous déchirerais l'âme. Je suis toujours de moins en moins
content du père[139]; il avait un billet de cent pistoles à toucher;
son enfant se mourait, la mère s'en arrachait les cheveux; il n'y
était pas; c'était moi qui la consolais. Cet événement, qui lui cause
aujourd'hui tant de peine, n'est peut-être pas le plus malheureux de sa
vie; je lui laissais entrevoir cette consolation, et elle s'écriait: «
Monsieur, laissons cela; c'est ma fille, n'ajoutons pas un avenir cruel
à un présent qui est affreux.»
Voilà un paquet de lettres que je vous envoie.
Grimm explique tout dans l'affaire de M. Vialet. Il prétend que nous
avons agi avant les protecteurs qu'on avait auprès du chancelier,
etc.--Cela se peut.--Et qu'il n'y a personne à accuser.--J'y consens.
M. de Prisye est donc à Paris? On n'entend non plus parler de moi que
si j'étais à la Chine? C'est que j'y suis en effet pour ceux que je ne
me soucie pas trop de voir. Si l'on me pardonne tout à condition que
je ne serai pas coupable envers vous, je les prends au mot et je reste
chez moi. Je ne veux pas que les oreilles vous tintent trop fort. Si
vous saviez comment je me porte; quelles couleurs! quel visage! quel
embonpoint! la belle santé de reste!
Adieu, ma tendre, mon unique amie; venez me faire des jours
heureux; venez me dire que vous m'aimez; venez me le prouver; j'ai
quelques moments d'impatience; mais ils sont courts, je sens que jamais
ils ne m'entraîneront à rien que je ne puisse vous avouer: vous êtes et
vous serez tout le bonheur de ma vie; aucun plaisir que ma Sophie ne le
partage. <i>Valeant aliæ</i>. Il n'y en a qu'une pour moi Je date pour vous
obéir.