LXIX

Ce 4 août 1762.

Vous me rendez attentif à tous les moments de ma journée. Un dévot qui

doit compte à son directeur de ses pensées, de ses actions, de ses

omissions, ne s'épie pas plus scrupuleusement.

J'ai commencé ma semaine par me quereller avec M. de La ...

Je ne saurais m'accommoder de ces gens stricts; ils ressemblent à ces

écureuils du quai de la Ferraille qui font sans cesse tourner leur

cage, les plus misérables créatures qu'il y ait. Je laisse un peu

reposer la mienne.

J'avais donné un manuscrit à copier à un pauvre diable. Le temps pour

lequel il me l'avait promis expire, et mon homme ne reparaissant point,

l'inquiétude m'a pris; je me suis mis à courir après lui; je l'ai

trouvé dans un trou grand comme ma main, presque privé de jour, sans un

méchant bout de bergame qui couvrît ses murs, deux chaises de paille,

un grabat avec une couverture ciselée de vers, sans draps, une malle

dans un coin de la cheminée, des haillons de toute espèce accrochés

au-dessus, une petite lampe de fer-blanc à laquelle une bouteille

servait de soutien; sur une planche une douzaine de livres excellents.

J'ai causé là pendant trois quarts d'heure. Mon homme était nu comme

un ver, maigre, noir, sec, mais serein, ne disant rien, mangeant son

morceau de pain avec appétit, et caressant de temps en temps sa voisine

sur ce misérable châlit qui occupait les deux tiers de sa chambre. Si

j'avais ignoré que le bonheur est dans l'âme, mon Épictète de la rue

Hyacinthe me l'aurait bien appris.

Deux mots plaisants: l'un de Piron, à l'occasion de l'aventure du

prince de Bauffremont; vous la savez cette aventure, mais si par hasard

vous ne la savez pas, comment vous la dirai-je? Il était à Saint-Hubert

avec le roi; parmi les gardes il y avait un jeune Suisse à qui il

voulait persuader à toute force qu'avec un joli garçon il y avait cent

occasions où l'on pourrait se passer d'une jolie femme. Le roi a mal

pris la chose. On a envoyé M. de Bauffremont dans ses terres; il a été

privé du cordon bleu qu'il était sur le point d'obtenir, et Piron a

dit: «qu'il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un Suisse qu'il ne

l'ait eu.»

Il y a quelques jours que M.*** disait à sa nonchalante moitié, qu'il

tracassait et qui ne s'en émouvait pas davantage: «Madame, vous ne

savez ni vous défendre, ni crier; vous êtes de toutes les femmes que

je connaisse la plus propre pour un viol et la moins propre pour une

jouissance.»

En amour un sot l'emporte communément sur un homme d'esprit; on aime

mieux dominer un idiot que d'être subjugué par un autre; celui-là fait

valoir l'amour-propre que celui-ci mortifie; et ne vous croyez pas

exceptée de la règle; vous m'aimeriez peut-être moins si je le méritais

davantage.

Nous revenions dimanche passé de chez M.***, après souper, Suard et

moi. Le temps s'était rafraîchi, il faisait clair de lune; la promenade

nous plut et nous la continuâmes jusqu'à une heure du matin. Il croit

qu'un homme peut devenir amoureux de la femme de son ami sans s'en

apercevoir. «Mais, à ce propos, lui disais-je, quoi! est-ce que le

soir, le matin, quand il se couche, quand il s'éveille, il ne trouve

pas qu'elle est blanche comme un lis, qu'elle a les yeux charmants,

qu'elle est d'une taille élégante? Est-ce qu'il ne voit pas sa gorge

s'élever et s'abaisser? Est-ce qu'au milieu de cette rêverie-là

les sens sont tranquilles? Allez, celui qui s'y troupe est plus

bête...--Mais est-ce que vous trouvez cela si bête?--Sans doute...»

etc. etc.

J'ai été témoin, il n'y a pas longtemps, d'une bonne action et

bien faite. Une pauvre femme avait un procès contre un prêtre de

Saint-Eustache; elle n'était pas en état de le poursuivre, un honnête

homme indigné s'en est chargé. On a gagné; mais lorsqu'on a été chez

le prêtre pour mettre la sentence à exécution, il n'y avait plus ni

prêtre, ni meubles, ni quoi que ce soit. Cela n'a pas empêché la pauvre

femme de sentir l'obligation qu'elle avait à son protecteur; elle est

venue l'en remercier, et lui témoigner le regret qu'elle avait de ne

pouvoir lui rembourser les frais de la plaidoirie. En causant, elle

a tiré une mauvaise tabatière de sa poche, et elle ramassait avec le

bout de son doigt le peu de tabac qui restait au fond; son bienfaiteur

lui dit: «Ah! vous n'avez point de tabac; donnez-moi votre tabatière

que je la remplisse.» Il a pris la tabatière et il a mis deux louis

au fond qu'il a couverts de tabac. Voilà une action généreuse qui me

convient, et à vous aussi, n'est-ce pas? Donnez; mais, si vous pouvez,

épargnez au pauvre la honte de tendre la main.

Nous avons eu, Grimm et moi, lundi matin, une grande conversation; je

ne vois goutte au fond de son âme, mais je ne saurais la soupçonner.

C'est, depuis deux ans, toujours à son avantage que les choses obscures

se sont éclaircies. Sa conduite ressemble comme deux gouttes d'eau à

celle de Grandisson dans les premiers volumes; il sent bien qu'il a

contre lui les apparences et le jugement des indifférents dont il ne

se soucie guère. Au reste, il dit que si nous allons jamais à Rome, il

m'expliquera le mystère de sa conduite dans le Panthéon.

Je viens de recevoir un billet de cette pauvre Mme Riccoboni. Elle

est désolée; elle ne peut digérer les impertinentes satires qu'on

fait d'elle et de ses ouvrages; elle dit: «Si un coquin cassait les

fenêtres d'une blanchisseuse, le commissaire en ferait justice; on

m'ôte mon ouvrage, on m'insulte, et personne ne dit mot.» Eh bien!

voilà donc le fond de l'âme d'un auteur; il veut plaire même à ceux

qu'il méprise; l'éloge de mille gens d'honneur, d'esprit et de goût

ne le console pas de la critique d'un sot; il oublie la voix douce et

flatteuse de ceux-ci, et le cri importun de celui-là retentit sans

cesse à son oreille. On ne peut se résoudre à une injustice de tous les

temps; on veut être excepté d'une loi, dure à la vérité, mais qui s'est

exécutée depuis la création du monde sur tout ce qu'il y a eu de grands

hommes: il faut que l'homme meure; il faut que l'homme supérieur soit

persécuté.

À propos de cette petite fille à laquelle vous promettiez un avenir

aussi malheureux qu'à sa mère, rassurez-vous, elle n'est plus; je sais

à présent ce que c'est que l'excès de la tendresse maternelle. On avait

eu l'imprudence de laisser monter cette malheureuse femme pour être

témoin de l'agonie de son enfant, elle en a perdu le jugement; elle a

été folle, mais folle tout à fait, à craindre pendant plusieurs jours

que cela ne revînt pas. Si je pouvais me rappeler ses discours et ses

actions, je vous déchirerais l'âme. Je suis toujours de moins en moins

content du père[139]; il avait un billet de cent pistoles à toucher;

son enfant se mourait, la mère s'en arrachait les cheveux; il n'y

était pas; c'était moi qui la consolais. Cet événement, qui lui cause

aujourd'hui tant de peine, n'est peut-être pas le plus malheureux de sa

vie; je lui laissais entrevoir cette consolation, et elle s'écriait: «

Monsieur, laissons cela; c'est ma fille, n'ajoutons pas un avenir cruel

à un présent qui est affreux.»

Voilà un paquet de lettres que je vous envoie.

Grimm explique tout dans l'affaire de M. Vialet. Il prétend que nous

avons agi avant les protecteurs qu'on avait auprès du chancelier,

etc.--Cela se peut.--Et qu'il n'y a personne à accuser.--J'y consens.

M. de Prisye est donc à Paris? On n'entend non plus parler de moi que

si j'étais à la Chine? C'est que j'y suis en effet pour ceux que je ne

me soucie pas trop de voir. Si l'on me pardonne tout à condition que

je ne serai pas coupable envers vous, je les prends au mot et je reste

chez moi. Je ne veux pas que les oreilles vous tintent trop fort. Si

vous saviez comment je me porte; quelles couleurs! quel visage! quel

embonpoint! la belle santé de reste!

Adieu, ma tendre, mon unique amie; venez me faire des jours

heureux; venez me dire que vous m'aimez; venez me le prouver; j'ai

quelques moments d'impatience; mais ils sont courts, je sens que jamais

ils ne m'entraîneront à rien que je ne puisse vous avouer: vous êtes et

vous serez tout le bonheur de ma vie; aucun plaisir que ma Sophie ne le

partage. <i>Valeant aliæ</i>. Il n'y en a qu'une pour moi Je date pour vous

obéir.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 86 / 189 题