LVII

À Paris, le 12 septembre 1761.

J'ai l'âme flétrie de tous côtés. Il y avait environ vingt-cinq

jours que je n'avais aperçu mon enfant, je l'ai trouvée tout à fait

empirée. Elle grasseyé, elle minaude, elle grimace; elle connaît tout

le pouvoir de son humeur et de ses larmes; elle boude et pleure pour

rien; elle a la mémoire pleine de sots rébus; elle est dégingandée; on

n'en peut venir à bout; le goût du travail et de la lecture, qui lui

était naturel, se perd. Je vois tout cela, et je m'en désolerais, si

l'effet de ma présence depuis quelques jours ne me laissait espérer

quelque réforme. Elle est grande, elle est assez bien de visage, elle

a de l'aptitude à tous les exercices du corps et de l'esprit; Uranie

ou sa sœur en aurait fait un sujet surprenant. Sa mère, qui s'en

est emparée, ne souffrira jamais que j'en fasse quelque chose. Eh

bien! elle ressemblera à cent mille autres, et si elle a un sot mari,

comme il y a cent mille à parier contre un que cela arrivera, elle en

sera moins mécontente que si une meilleure éducation l'eût rendue plus

difficile.

Autre sujet de peine. Cette terrible révision est finie. J'y ai passé

vingt-cinq jours de suite, à dix heures de travail par jour. Mes

corsaires ont tous leurs manuscrits sous les yeux. C'est une masse

énorme qui les effraye. Ils surfont eux-mêmes mon travail, et moi je

dis: «Donc, je n'en obtiendrai rien. La conséquence est juste. S'ils

avaient envie de le payer, ce travail, ils le déprimeraient.» Je

suis si sûr de ma logique, que je ne m'attends à rien, mais à rien

absolument. Si par hasard je me suis trompé, je ne rougirai point d'en

convenir; mais je ne me trompe pas, je gage ce qu'on voudra.

Grimm arrive ce soir de la Chevrette. Je lui avais promis d'aller au

Salon, et de lui esquisser un jugement rapide des principaux morceaux

qui y sont exposés; le dégoût, l'ennui, la mélancolie m'ont empêché de

lui tenir parole, et c'est encore un chagrin pour moi.

Comme je finissais hier la lettre que je vous écrivis, arriva l'abbé

de La Porte, ami du directeur des eaux de Passy, qui nous raconta les

détails suivants de l'aventure de la petite Hus[104]. Mais je suis bien

maussade aujourd'hui pour entamer une chose aussi gaie; n'importe,

quand vous l'aurez lue, vous fermerez ma lettre, et vous en ferez de

vous-même un meilleur récit.

M. Bertin[105] a une maisonnette de 50,000 à 60,000 francs à Passy;

c'est là qu'il va passer une partie de la belle saison avec Mlle Hus.

Cette maison est tout à côté des vieilles eaux. Le maître de ces

eaux est un jeune homme beau, bien fait, leste d'action et de propos,

ayant de l'esprit et du jargon, fréquentant le monde, et en possédant

à fond les manières. Il s'appelle Vielard. Il y avait environ dix-huit

mois que l'équitable Mlle Hus avait rendu justice dans son cœur au

mérite de M. Vielard, et que M. Vielard avait rendu justice dans le

sien aux charmes de Mlle Hus. Dans les commencements, M. Bertin était

enchanté d'avoir M. Vielard; dans la suite il devint froid avec lui,

puis impoli, puis insolent; ensuite il lui fit fermer sa porte, ensuite

insulter par ses gens. M. Vielard aimait et patientait. Il y eut

avant-hier huit jours que M. Bertin s'éloigna de Mlle Hus sur les dix

heures du matin, pour aller de Passy à Paris. Il faut passer sous les

fenêtres de M. Vielard. Celui-ci ne s'est pas plus tôt assuré que son

rival est au pied de la montagne, qu'il sort de chez lui, s'approche

de la porte de la maison qu'habite Mlle Hus, la trouve ouverte, entre,

et monte à l'appartement de sa bien-aimée. À peine est-il entré que

toutes les portes se ferment sur lui M. Vielard et Mlle Hus dînèrent

ensemble. Le temps passe vite; il était quatre heures du soir qu'ils

ne s'étaient pas encore dit toutes les choses douces qu'ils avaient

retenues depuis un temps infini que la jalousie les tenait séparés.

Ils entendent le bruit d'un carrosse qui s'arrête sous les fenêtres;

ils soupçonnent qui ce peut être. Pour s'en assurer, Vielard s'échappe

par une garderobe, et grimpe par un escalier dérobé au haut d'un

belvédère qui couronne la maison; de là il voit avec effroi descendre

M. Bertin de sa voiture; il se précipite à travers le petit escalier;

il avertit la petite Hus, et remonte. Il sortait par une porte et M.

Bertin entrait par une autre. Le voilà à son belvédère, et M. Bertin

assis chez Mlle Hus; il l'embrasse, il lui parle de ce qu'il a fait,

de ce qu'il fera: pas le moindre signe d'altération sur son visage.

Elle l'embrasse, elle lui parle de l'emploi de son temps et du plaisir

qu'elle a de le revoir quelques heures plus tôt qu'elle ne l'attendait.

Même assurance, même tranquillité de sa part. Une heure, deux heures,

trois heures se passent. M. Bertin propose un piquet, la petite Hus

l'accepte. Cependant l'homme du belvédère profite de l'obscurité pour

descendre, et s'adresser à toutes les portes qu'il trouve fermées. Il

examine s'il n'y aurait pas moyen de franchir les murs; aucun, sans

risquer de se briser une ou deux jambes. Il regagne sa demeure

aérienne; Mlle Hus, de son côté, a, de quart d'heure en quart d'heure,

des petits besoins. Elle sort, elle va de son belvédère dans la cour,

cherchant une issue à son prisonnier, sans la trouver. M. Bertin voit

tout cela sans rien dire; le piquet s'achève; le souper sonne; ou sert;

on soupe. Après le souper, ou cause. Après avoir causé jusqu'à minuit,

on se retire, M. Berlin chez lui, Mlle Hus chez elle. M. Bertin dort ou

paraît dormir profondément. La petite Hus descend, va dans les offices,

charge sur des assiettes tout ce qui lui tombe sous la main, sert un

mauvais souper à son ami, qui se morfondait au haut du belvédère,

d'où il descend dans son appartement. Après souper, on délibère sur

ce qu'on fera. La fin de la délibération, ce fut de se coucher, pour

achever de se communiquer ce qu'on pouvait encore avoir à se dire. Ils

se couchèrent donc; mais comme il y avait un peu plus d'inconvénient

pour M. Vielard à se lever une heure trop tard qu'une heure trop

tôt, il était tout habillé, lorsque M. Bertin, qui avait apparemment

fait la même réflexion, vint sur les huit heures frapper à la porte

de Mlle Hus; point de réponse. Il refrappe, on s'obstine à se taire.

Il appelle, on n'entend pas. Il descend, et tandis qu'il descend, la

garde-robe de Mlle Hus s'ouvre, et Vielard regrimpe au belvédère. Pour

cette fois, il y trouve en sentinelles deux laquais de son rival. Il

les regarde sans s'étonner, et leur dit: «Eh bien! qu'est-ce qu'il

y a? Oui, c'est moi, pourquoi toutes les portes sont-elles fermées?»

Comme il achevait cette courte harangue, il entend du bruit sur

les degrés au-dessous de lui. Il met l'épée à la main, il descend,

il rencontre l'intendant de M. Bertin, accompagné d'un serrurier; il

présente la pointe de l'épée à la gorge du premier, en lui criant:

«<i>Descends, suis-moi et ouvre, ou je te tue.</i>» L'intendant, effrayé

du discours et de la pointe qui le menaçait, oublie qu'il est sur

un escalier, se renverse en arrière, tombe sur le serrurier, et le

culbute. L'intrépide Vielard profite de leur chute, leur passe sur

le ventre, saute le reste des degrés, arrive dans la cour, va à la

principale porte où il trouve un petit groupe de femmes qui jasaient

tout bas. Il leur crie d'une voix troublée, d'un œil hagard, et d'une

épée qui lui vacillait dans les mains; «<i>Qu'on m'ouvre!</i>» Toutes ces

femmes effarouchées se sauvent en poussant des cris. Vielard aperçoit

la grosse clef à la porte, il ouvre; le voilà dans la rue, et de la

rue, en deux sauts, chez lui Deux heures après on aperçoit M. Berlin

qui regagnait Paris dans sa voiture, et deux autres heures après Mlle

Hus en fiacre, environnée de paquets, qui regagnait la grande ville, et

le lendemain un fourgon qui transportait tous les débris d'un ménage.

Il y avait quinze ans qu'ils vivaient ensemble; M. Bertin en avait eu

une poussinée d'enfants. Ces enfants, une vieille passion le tireront;

il suivra; il demandera à rentrer en grâce, et il sera exaucé pour dix

mille écus; voilà la gageure que je propose à quiconque voudra[106].

Je répondrai une autre fois à votre numéro 25 que je reçois. Écrivez

sur-le-champ, ou plutôt faites écrire par Uranie sur la première lettre

que vous écrirez à M. Vialet: <i>Oui vraiment, oui l'Anjou, et le plus

tôt que faire se pourra.</i> Il entendra ces mots, il les baisera. Je

serai servi promptement, et j'en aurai l'obligation à Uranie. Ajoutez,

si vous voulez, qu'il y a dans sa lettre un <i>diable m 'emporte</i> qui m'a

fait mourir de rire; croyez qu'il peut compter sur mon dévouement en

tout et partout.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 73 / 189 题