LVIII

À Paris, le 17 septembre 1761.

J'ai l'âme toute renversée. Je ne vous écris que pour vous empêcher

de prendre de l'inquiétude. Vous savez le mal sensible que me causent

l'injustice et la déraison; eh bien, imaginez qu'il a fallu en

supporter un débordement qui a duré plus de deux heures à s'écouler.

Mais dites-moi quel avantage il en reviendra à cette femme, lorsqu'elle

m'aura fait rompre un vaisseau dans la poitrine, ou dérangé les fibres

du cerveau? Ah! que la vie me paraît dure à passer! combien de moments

où j'en accepterais la fin avec joie! Ne vous offensez pas de ces

sentiments. Vous êtes loin de moi, et mon cœur est encore tout gonflé.

Dans trois ou quatre heures je dormirai. Demain je retrouverai l'amour

au fond de cette âme que l'impatience et l'indignation occupent

maintenant et tourmentent, les finies s'en seront allées pendant le

sommeil; la tendresse et tout son doux cortège reprendra sa place, et

je ne voudrai plus mourir. Je vous plaignais d'être séparées; je vous

plains d'être l'une à côté de l'autre, sans jouir de ce bonheur.

Ce que vous me dites de l'enterrement et du testament de Clarisse[107],

je l'avais éprouvé; c'est seulement une preuve de plus de la

ressemblance de nos âmes. Seulement encore mes yeux se remplirent

de larmes. Je ne pouvais plus lire, je me levai, et je me mis à me

désoler, à apostropher le frère, la sœur, le père, la mère et les

oncles, et à parler tout haut, au grand étonnement de Damilaville

qui n'entendait rien ni à mon transport ni à mes discours, et qui

me demandait à qui j'en avais. Il est sûr que ces lectures sont

très-malsaines après le repas, et que vous choisissez mal votre moment;

c'est avant la promenade qu'il faudrait prendre le livre. Il n'y a pas

une lettre où l'on ne puisse trouver deux ou trois textes de morale à

discuter.

Uranie, Uranie, chère sœur, vous négligez votre santé! vous perdez

votre estomac et vos forces sans ressource; vous serez infirme à la

fleur de votre âge, et vous quitterez la vie au moment où vos conseils,

votre indulgence et vos secours seraient si nécessaires au petit

sauvage. Ce fait quand Télémaque fut chez Calypso qu'il eut besoin

de Minerve, et vous risquez de l'abandonner dans le vestibule de la

caverne enchanteresse. Vous êtes juste. La vie est une mauvaise chose.

Nous en convenons avec vous, elle et moi. Mais il faut la conserver en

faveur de ceux à qui on a eu le malheur de la donner.

Non, je ne suis pas pressé de ces fragments; vous me les renverrez

quand il vous plaira. Je m'étais presque engagé d'aller retrouver, à la

Chevrette, mes pigeons, mes oies, mes poulets, mes canetons et le cher

cénobite. C'est une partie remise. Je viens de recevoir de Grimm un

billet qui blesse mon âme trop délicate. Je me suis engagé à lui faire

quelques lignes sur les tableaux exposés au Salon; il m'écrit que, si

cela n'est pas prêt demain, il est inutile que j'achève. Je serai vengé

de cette espèce de dureté, et je le serai comme il me convient.

J'ai travaillé hier toute la journée, aujourd'hui tout le jour. Je

passerai la nuit et toute la journée de demain, et, à neuf heures, il

recevra un volume d'écriture.

Il a l'air un peu sot, notre ami Saurin.

<i>Les Cacouacs</i>[108]? c'est ainsi qu'on appelait, l'hiver passé, tous

ceux qui appréciaient les principes de la morale au taux de la raison,

qui remarquaient les sottises du gouvernement et qui s'en expliquaient

librement, et qui traînaient Briochet le père, le fils et l'abbé dans

la boue. Il ne vous manque plus que de me demander ce que c'est que

<i>Briochet.</i> C'est le premier joueur de marionnettes qui ait existé dans

le monde. Tout cela bien compris, vous comprendrez encore que je suis

Cacouac en diable, que vous l'êtes un peu, et votre sœur aussi, et

qu'il n'y a guère de bon esprit et d'honnête homme qui ne soit plus ou

moins de la clique.

Vous croyez qu'un jour Saurin saura tout. Il ne sera pas de bonne

humeur ce jour-là[109].

Oui, la <i>Clytemnestre</i>[110] du comte de Lauraguais est en vers, et

quelquefois en très-beaux vers. Lorsqu'il me les lisait, je lui disais:

«Mais, monsieur le comte, c'est une langue que cela; où l'avez-vous

apprise?» On dit qu'il a à côté de lui un nommé Clinchant qui la sait.

Mais que m'importe à moi que les beaux vers soient de Clinchant ou du

comte? le point important c'est qu'ils soient faits, et ils le sont.

On répand, depuis quelques jours, la mort de Mlle Arnould; cela mérite

confirmation. En attendant, l'abbé Raynal m'a fait son oraison funèbre,

en me récitant quelques traits d'une conversation qu'elle avait

eue avec Mme Portail, et où il m'a semblé que celle-ci avait fait le

rôle de catin, et la petite actrice celui d'honnête femme. «Mais,

mademoiselle, vous n'avez point de diamants.--Non, madame, et je ne

vois pas qu'ils soient fort essentiels à une petite bourgeoise de la

rue du Four.--Vous avez donc des rentes?--Des rentes! et pourquoi,

madame? M. de Lauraguais a une femme, des enfants, un état à soutenir,

et je ne vois pas que je puisse honnêtement accepter la moindre portion

d'une fortune qui appartient à d'autres plus légitimement qu'à moi--Oh!

par ma foi, pour moi je le quitterais.--Cela se peut, mais il a du goût

pour moi, j'en ai pour lui. Ç'a peut-être été une imprudence que de

le prendre; mais puisque je l'ai faite, je le garderai...» Je ne me

souviens pas du reste. Il me reste seulement l'idée qu'il était aussi

malhonnête de la part de la présidente, et aussi honnête de la part de

l'actrice.

Votre morale et votre religion sont bonnes. Je n'en ai pas une autre,

et je m'en tiens là. Adieu, mes bonnes amies; commencez-vous à

entrevoir dans l'éloignement la possibilité de votre retour? Je vous

embrasse toutes deux. Mme Le Gendre sur ses joues vermeilles; car elle

a seule le secret d'avoir des chairs fraîches et fermes et des joues

vermeilles avec une mauvaise santé.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 74 / 189 题