Le 30 septembre 1760.
Tenez, mon amie, votre Dem... n'était bon à rien: il n'y avait pas
assez d'étoffe ni pour faire un honnête homme ni pour faire un
fripon. S'il n'est pas encore complètement stupide, cela ne tardera
pas à venir. Au reste, un coup d'œil sur les conséquences et les
contradictions des hommes, et l'on voit que la plupart naissent
moitié sots ou moitié fous, sans caractère comme sans physionomie;
ils ne sont décidés ni pour le vice ni pour la vertu; ils ne savent
ni immoler les autres, ni se sacrifier; et, soit qu'ils fassent
le bien, soit qu'ils fassent le mal, ils sont malheureux, et j'en ai
pitié. Ces idées tiennent à d'autres que j'établissais hier à table,
assez imprudemment; car la pâture état forte pour nos petits estomacs.
C'est que je ne pouvais m'empêcher d'admirer la nature humaine, même
quelquefois quand elle est atroce. Par exemple, disais-je, on a
condamné un homme à mort pour des placards, et le lendemain de son
exécution on en trouve aux coins des rues de plus séditieux. On exécute
un voleur, et, dans la foule, d'autres volent et s'exposent au supplice
même qu'ils ont sous les yeux. Quel mépris de la mort et de la vie!
Si les méchants n'avaient pas cette énergie dans le crime, les bons
n'auraient pas la même énergie dans la vertu. Si l'homme affaibli ne
peut plus se porter aux grands maux, il ne pourra plus se porter aux
grands biens; en cherchant à l'amender d'un côté, vous le dégradez
de l'autre. Si Tarquin n'ose violer Lucrèce, Scévola ne tiendra pas
son poignet sur un brasier ardent; cela est singulier; on est en
général assez mécontent des choses, et l'on n'y toucherait pas sans
les empirer. En suivant la conversation sur la nature humaine, on en
vint à cette question: Comment il arrivait que des sots réussissaient
toujours, et des gens de sens échouaient en tout; en sorte qu'on
dirait que les uns semblaient de toute éternité avoir été prédestinés
au bonheur, et les autres à l'infortune? Je répondis que la vie était
un jeu de hasard; que les sots ne jouaient pas assez longtemps pour
recueillir le salaire de leur sottise, ni les gens sensés celui de leur
circonspection; ils quittent les dés lorsque la chance allait tourner;
en sorte que, selon moi, un sot fortuné et un homme d'esprit malheureux
sont deux êtres qui n'ont pas assez vécu. Et puis voilà comme nous
causons ici. Vous avez reçu deux de mes lettres à la fois, et moi
deux des vôtres. Un écart d'imagination, dites-vous? une vivacité non
réfléchie? Fort bien; mais des esprits mal faits qui en voudraient à
notre bonheur ne s'y prendraient pas autrement. C'est ainsi qu'ils
réussiraient à me rendre indifférent à ma Sophie et ma Sophie odieuse
à sa mère; et où est la délicatesse? C'est un mot vide de sens, si
elle ne consiste pas à pressentir les petites choses qui pourraient
offenser, blesser, affliger, humilier, desservir, et à avoir pour ses
amis et à leur dérober tous ces ménagements légers qu'ils ne sont
pas en droit d'exiger des indifférents, et qu'ils attendraient
inutilement de la grosse et ronde bienveillance de gens épais qui en
sont incapables... Il faut que vous sachiez toutes deux que je vous
rapproche sans cesse de l'idée que je me suis formée de votre esprit et
de votre caractère, et que cette mesure n'est pas commune. La plupart
des autres s'y trouveraient bien petits. Ces riens, que je ne ferai
pas l'honneur à la foule de remarquer en elle, je vous les reprocherai
durement, et je serais fâché que vous n'eussiez pas pour moi la même
sévérité. Je veux que vous attendiez de moi tout ce que vous attendriez
de Dieu, s'il avait ma bonté ou si j'avais sa puissance, et que vous
soyez surprise toutes les fois que je tromperai votre attente. Si je
suis quelquefois amant ombrageux et difficile, c'est que je meurs
de passion pour vous; si je me fâche si vite contre elle, c'est que
personne au monde ne l'estime plus que moi. Ô femmes! vous me serez
bien indifférentes le jour que je vous laisserai dire et faire tout ce
qu'il vous plaira! J'aime ceux qui me grondent, et je gronde volontiers
ceux que j'aime; et, quand je ne gronde plus, je n'aime plus. De tous
ceux qui me touchent de près, je suis celui que je gourmande le plus
sévèrement et le plus fréquemment; si je me préfère en ce point à mes
amis, c'est, tout bien considéré, que je suis encore plus curieux de me
rendre bon moi-même que de rendre les autres meilleurs.
Je suis bien aise pourtant que vous ne la reconnaissiez pas aux
couleurs dont je l'ai peinte. Vous voyez que je vous réponds à présent
à votre seconde lettre. C'est apparemment que, la colère conduisant
le pinceau, les traits auront été exagérés. Cela me rappelle un mot
plaisant du peintre Greuze contre Mme Geoffrin qui l'avait bien ou
mal à propos contristé. «<i>Mort-Dieu, disait-il, si elle me fâche, qu
'elle y prenne garde, je la peindrai.</i>» Moi, je dis le contraire de
Greuze: Mort-Dieu, si elle me fâche encore, qu'elle y prenne garde,
je ne la peindrai plus. Dites tout ce qui vous plaira de l'innocence
de sa conduite avec le bon Marson et l'honnête Vialet. J'en appelle
à son cœur, qui sait mieux que vous pourquoi je me comprends dans sa
déclamation: c'est qu'elle s'adresse à tous les hommes, et que j'en
suis un; et, si vous voulez en convenir, pendant que vous la lisiez,
vous ne distinguiez personne; il a fallu que la réflexion et la justice
vous ramenassent sur vos pas, que vous réclamassiez en faveur de
votre ami, et que vous dissiez en vous-même: Ah! chère sœur! grâce pour
celui-là! il n'en est pas. Il s'établissait donc entre elle et vous
un dialogue où elle m'accusait et me jugeait, où vous me défendiez et
appeliez de la sentence; j'étais donc condamné, et vous travailliez
à m'absoudre d'une impression méditée par elle et peut-être même par
vous. Celui qui blesse l'espèce humaine me blesse; celui qui décrie
l'amitié, en général, tend à m'indisposer secrètement contre mes amis;
celui qui se joue de la sincérité des serments passionnés devant celle
que j'aime cherche à lui rendre ma conduite et mes sentiments suspects
et m'indigne. Mais laissons cela.
Je suis à présent à la Chevrette; c'est de là que je vous écris. Demain
je serai de retour à Paris; nous avons trop de monde pour être bien.
Dans les cohues, on se mêle; les indifférents s'interposent entre les
amis, et ceux-ci ne se touchent plus. Hier j'étais à souper à côté de
Mme d'Houdetot, qui disait: «Je me mariai pour aller dans le monde et
voir le bal, la promenade, l'opéra et la comédie; et je n'allai point
dans le monde, et je ne vis rien, et j'en fus pour mes frais.» Ces
frais firent rire, comme vous pensez bien, et elle ajouta: «C'est mon
voisin qui boit le vin, et c'est moi qui m'enivre.» En effet, j'avais
à côté de moi un vin blanc délicieux que je ne dédaignais pas. Les
voilà qui partent ce matin pour la chasse. Dieu soit loué! ils feront
de l'exercice; nous serons un peu plus ensemble, et tout en ira mieux
pour eux et pour nous.
Je n'ai point vu Mlle Boileau; mais peu s'en est fallu que M. de
Villeneuve ne m'ait enlevé en cabriolet pour me conduire ici. M. Grimm,
qui l'avait rencontré à Paris, je ne sais où, lui en avait donné la
commission, qu'il avait acceptée. Si M. Gillet a été un peu diligent,
vous devez avoir votre boîte: je m'acquitterai de mes dettes à votre
retour. Combien je vous embrasserai! j'en ai d'avance le cœur serré,
et j'en pleure de joie. Il y a peu de jours où je ne me transporte de
la pensée à ce moment; il est impossible que je vous peigne ce que je
deviens dans cette espèce de délire où je vous vois, où je cherche si
vous vous êtes bien portée, si c'est vous, si c'est toujours ma Sophie,
si elle est heureuse de retrouver celui qui l'aime si tendrement et qui
l'a si longtemps attendue. Je vous dévore des yeux: mes lèvres
tremblent; je voudrais vous parler; je ne saurais. Mais que deviens-je
lorsque cette illusion disparaît et que je me trouve seul? Je suis
fâché que Mlle Clairet soit indisposée; je vous prie de lui dire qu'il
est impossible que je l'oublie tant qu'elle aura de l'attachement pour
vous. Je n'espérais pas Mme de Solignac sitôt. Est-ce que madame votre
mère ne se montrera pas empressée d'aller chercher sa chère fille? Je
gage que Mm Le Gendre en a perdu le sentiment. Vous ne donnez pas,
vous, dans ces mines-là. Cela échappe à l'évêque. Ils se battaient, les
bonnes gens qu'ils étaient. Demain ou plutôt aujourd'hui lundi à Paris:
demain, mes paquets se font; après-demain, je suis établi au Grandval
pour six semaines. Mme d'Épinay en a le cœur un peu serré et moi aussi;
nous étions faits l'un à l'autre; nous comprenions sans mot dire; nous
blâmions, nous approuvions du coin de l'œil; cette conversation muette
va lui manquer. Vous adresserez toujours vos lettres sur le quai des
Miramionnes, d'où elles iront contre-signées à Charenton, et j'enverrai
les retirer le plus assidûment qu'il sera possible. Vous savez que les
maîtres n'ont plus de domestiques où je suis. Ce M. Damilaville est un
galant homme qui aime à faire le bien et qui sait y mettre la grâce.
Il y a deux ou trois honnêtes hommes et deux ou trois honnêtes femmes
dans ce monde, et la Providence me les adresse. En vérité, si je mérite
ce présent, j'en sentirai toute la valeur, et, si j'en sens toute la
valeur, je n'aurai plus envie de me plaindre d'elle; si elle prenait
la parole, et si elle me disait: «Je t'ai donné Grimm et Uranie pour
amis; je t'ai donné Sophie pour amie; je t'ai donné Didier pour père et
Angélique pour mère; tu sais ce qu'ils étaient et ce qu'ils ont fait
pour toi; que te reste-t-il à me demander?» Je ne sais ce que je lui
répondrais. Oui, chère amie, je retrouverai au Grandval ceux que j'y
ai laissés, excepté d'Alinville; mais je n'y ferai rien de ce que vous
conjecturez; je boirai, je mangerai, je dormirai, je philosopherai
le soir, je vous regretterai tous les matins, et mainte fois dans la
journée je soupirerai indiscrètement. Mme d'Holbach s'en apercevra, et
en rira. Mme d'Aine dira que, si cela dure, il faudra qu'elle me fosse
noyer par pitié. Je n'y ferai pas une panse d'a et je m'en reviendrai,
à la Saint-Martin, à Paris, où je mourrai de douleur si je ne vous
retrouve pas. Je tremble toujours que votre chère sœur ne fasse
la folie d'aller à Isle. Nous avons encore ici nos peintres et nos
musiciens et Jeannette, et Jeannette aussi, dà. Hélas! la pauvre enfant
me fend le cœur, surtout quand elle se livre à la gaieté, et qu'elle
rit; elle a perdu sa mère, et elle n'en sait encore rien. Je suis
sûr que, si elle regardait les visages qui sont autour d'elle, elle
devinerait, à l'impression de tristesse que cause sa joie, qu'il s'est
passé quelque chose d'extraordinaire qu'on lui cache. Mais n'est-ce
pas un phénomène bien singulier que nous éprouvons tous la même chose,
et qu'il n'y ait pas un de nous que sa joie ne contriste? Ah! chère
amie! il y a bien des données, et bien des données fines pour celui qui
sait les saisir et les appliquer à la connaissance du cœur. C'est une
caverne, mais dans les ténèbres de laquelle il luit par intervalles des
rayons passagers qui l'éclairent et pour les autres et pour nous.
<i>Après les cygnes?</i> Ne craignez rien, je n'y courrai de ma vie, ni le
cher abbé Galiani non plus; il s'est amusé à les agacer, ils l'ont pris
en grippe, et d'aussi loin qu'ils l'aperçoivent, ils s'élèvent sur les
ailes, ils arrivent au grand vol, le cou tendu, le bec entr'ouvert, et
poussant des cris; il n'oserait approcher du bassin. Ils ont presque
dévoré <i>Pouf.</i> Pouf est un petit chien de Mme d'Épinay, qui n'a pas
son pareil pour l'esprit et la gentillesse; c'est un prodige pour
son âge. Aussi nous ne croyons pas qu'il vive. Ces cygnes ont l'air
fier, bête et méchant, trois qualités qui vont fort bien ensemble. Je
disais des arbres du parc de Versailles qu'ils étaient hauts, droits et
minces, et l'abbé Galiani ajoutait: comme les courtisans. L'abbé est
inépuisable de mots et de traits plaisants; c'est un trésor dans les
jours pluvieux. Je disais à Mme d'Épinay que si l'on en faisait chez
les tabletiers, tout le monde en voudrait avoir un à sa campagne. Je
voudrais que vous lui eussiez entendu raconter l'histoire du <i>porco
sacro.</i> Il y a à Naples des moines à qui il est permis de nourrir aux
dépens du public un troupeau de cochons, sans compter la communauté.
Ces cochons privilégiés sont appelés, par les saints personnages
auxquels ils appartiennent, les <i>cochons sacrés.</i> Ils se promènent
respectés dans toutes les rues, ils entrent dans les maisons, on les y
reçoit, on leur fait politesse. Si une truie est pressée de mettre bas,
on a tout le soin possible d'elle et de ses pourcelets; trop heureux
celui qu'elle a honoré de ses couches! Celui qui frapperait un
<i>porco sacro</i> ferait un sacrilège. Cependant des soldats peu scrupuleux
en tuèrent un; cet assassinat fit grand bruit; la ville et le sénat
ordonnèrent les perquisitions les plus sévères. Les malfaiteurs,
craignant d'être découverts, achetèrent deux cierges, les placèrent
allumés aux deux côtés du <i>porco sacro</i>, sur lequel ils étendirent une
grande couverture, mirent un bénitier avec le goupillon à sa tête et un
crucifix à ses pieds; et ceux qui faisaient la visite les trouvèrent
à genoux et priant autour du mort. Un d'eux présenta le goupillon au
commissaire; le commissaire aspersa, se mit à genoux, fit sa prière
et demanda qui est-ce qui était mort? On lui répondit: «Un de nos
camarades, honnête homme; c'est une perte. Voilà le train des choses
du monde; les bons s'en vont et les méchants restent.» Mais je n'ai
pas le courage d'achever. Ce n'est pas moi, c'est l'abbé qu'il faudrait
entendre. Le fond est misérable en lui-même, mais il prend entre ses
mains la couleur la plus forte et la plus gaie, et devient une source
inépuisable de bonnes plaisanteries et même quelquefois de morale.
C'est lui qui m'a amené ici Nous y attendons Saurin, qui n'est pas
encore venu; cela me fait craindre que Mme Helvétius ne soit fort
mal; elle a quitté la campagne pour faire ses couches à Paris, et la
voilà non accouchée et attaquée d'une fièvre putride. C'est une femme
très-aimable, qui s'est fait un caractère qui l'a affranchie au milieu
de ses semblables, toutes esclaves. Saurin m'a consulté sur le plan
d'une pièce. Je l'ai renversé d'un bout à l'autre. M. Grimm et Mme
d'Épinay disent que ce que j'ai imaginé est de toute beauté, mais que
personne n'en peut exécuter un mot. Si ce plan a lieu, vous verrez au
quatrième acte une foule de citoyens, condamnés à mort pour avoir trop
bien défendu leur ville, briguer l'honneur de la préférence et tirer au
sort. Le sort se tirera sur la scène. Imaginez le spectacle et les cris
des pères, des mères, des parents, des amis, des enfants, à mesure que
le billet fatal sort; imaginez la contenance diverse, forte ou faible,
de celui que le sort a condamné; imaginez que celui qui tient le casque
d'où les billets sont tirés est le gouverneur de la ville, qu'on en
doit tirer six, et qu'après qu'on en a tiré cinq, il se condamne
lui-même et dit: Le sixième est le mien, sans qu'on puisse jamais
lui faire changer d'avis[63]. Imaginez ce que deviennent sa femme,
sa fille, qui sont présentes. Ô Voltaire! vous qui savez à présent
l'effet de ces tableaux, vous n'auriez garde de vous refuser à celui-là.
Mais à propos de Grimm, ne serez-vous pas un peu surprise que je vous
aie déjà écrit sept à huit pages, sans presque vous en dire un mot?
C'est, mon amie, qu'il arrange si bien ses voyages, qu'il sort de la
Chevrette au moment que j'y arrive. En vérité, quand il aurait le
dessein de me rendre amoureux de sa maîtresse, il ne s'y prendrait pas
autrement. Vous concevez bien que je plaisante: il est trop honnête
pour avoir cette vue, et je le suis trop, moi, pour qu'elle lui réussît
quand il l'aurait. Et puis, il est si enfoncé dans la négociation et
les mémoires, qu'on ne lui voit pas le bout du nez. Il ne lui reste
presque pas un instant pour l'amitié; et je ne sais quand l'amour
trouve le sien. Nous nous sommes un peu promenés, elle et moi, ce
matin. Je lui avais trouvé l'air soucieux hier au soir. Je lui en
ai demandé le sujet. «C'était une de ces minuties auxquelles, lui
disais-je, vous êtes trop heureux tous les deux d'être sensibles au
bout de quatre ans. Vous vous examinez donc de bien près? Vous en êtes
donc comme au premier jour? Eh! mes amis, tâchez de n'épouser jamais.»
L'après-dîner, nous nous sommes encore promenés, lui et elle, Mme
d'Houdetot et moi J'oubliais de vous dire que j'avais trouvé mon vin
blanc fort bon, que j'en avais usé peu sobrement, et que ma voisine
était fort gaie. Mme d'Houdetot fait de très-jolis vers; elle m'en a
récité quelques-uns qui m'ont fait grand plaisir. Il y a tout plein
de simplicité et de délicatesse. Je n'ai osé les lui demander; mais
si je puis lui arracher un <i>hymne aux tétons</i> qui pétille de feu, de
chaleur, d'images et de volupté, je vous l'enverra[64]. Quoiqu'elle ait
eu le courage de me le montrer, je n'ai pas eu celui de le demander.
Le soir nous avons laissé rentrer les femmes, et nous avons fait le
tour du parc, Grimm et moi. Il y avait longtemps que nous ne nous
étions vus; nous avons été fort aises de nous retrouver. Je l'aime
sûrement, et j'en suis, je crois, autant aimé que jamais. Au
milieu de ces amusements, des idées tristes m'obsèdent, je ne fais
rien, le temps s'enfuit, et je ne vous ai pas. Je viens de recevoir
un paquet de Damilaville. Je ne savais ce que c'était, car il était
bien gros. J'espérais y trouver un mot de vous. Rien. À la place,
les deux Remontrances du parlement d'Aix qui sont très-belles, mais
qui ne me dédommagent pas. Je brûle de m'en retourner à Paris. Je
ne saurais dissimuler ma joie; et Mme d'Épinay dit que cela n'est
pas honnête d'être gai quand on quitte les gens. Il serait donc plus
honnête de l'être ni plus ni moins et de paraître triste. N'y a-t-il
encore rien d'arrêté sur votre retour? Votre sœur revient-elle avec
vous? Si j'avais été bien avisé, j'aurais fait ce voyage de province
tant projeté. Je vous aurais du moins vue en passant. Je crains que
vous ne trouviez mon caractère un peu changé. On dit que j'ai l'air
d'un homme qui va toujours cherchant quelque chose qui lui manque.
Au reste, c'est l'air que je dois avoir. Quand vous étiez ici, votre
présence me soutenait. Avais-je du chagrin, j'allais voir mon amie,
et je l'oubliais. Pourquoi m'avez-vous abandonné? La mélancolie a
trouvé mon âme ouverte, elle y est entrée, et je ne pense pas qu'on
puisse l'en déloger tout à fait. Elle ne me déplaît pas trop; et puis
qu'importe? Je serai moins gai, ou plus triste, comme il vous plaira,
mais je n'en aimerai pas moins. Ma tendresse sera d'une couleur brune
qui ne sied pas mal à ce sentiment. Mon amie, tout peut s'altérer au
monde; tout, sans vous en excepter; tout, excepté la passion que j'ai
pour vous. Quand je vous reverrai, comme je vous embrasserai! comme je
me reposerai sur vous! comme je chercherai celle que j'aime! Ah! s'il
n'y avait personne qui me contraignît! mais il ne faut pas compter
là-dessus. Je ne finirai pas encore cette lettre. Nous partirons de
bonne heure. Grimm me descendra à la rue de Fourcy. De là il n'y a
qu'un pas sur le quai des Miramionnes. Si j'y trouvais une lettre de
vous, je remplirais la demi-page qui me reste et qui ne me resterait
pas, car je l'aurais remplie tout en disant que je ne voulais pas en
dire plus long, si l'on ne m'invitait pas à descendre. Je vais voir ce
qu'on me veut... C'est Saurin qui vient d'arriver. Adieu, ma tendre
amie. Ce soir, s'il n'est pas trop tard, nous causerons encore un
moment, et puis il faut faire mon sac; je n'aime point à foire attendre
après moi.
Nous avons eu deux convives sur lesquels nous ne comptions
guère, excellents tous deux, Saurin et le curé de la Chevrette. Vous
connaissez Saurin, je ne vous en dis rien. Pour notre pasteur, c'est un
des meilleurs esprits qu'il y ait bien loin: il n'y a pas d'homme dont
les passions se peignent plus vivement sur son visage; c'est peut-être
le seul qui ait le nez expressif; il loue du nez, il blâme du nez, il
décide du nez, il prophétise du nez. Grimm dit que celui qui entend le
nez du curé a lu un grand traité de morale. La conversation a été fort
diverse. Mme d'Houdetot m'a demandé du bout de la table où en était ma
bouteille. Je lui ai répondu qu'elle devait le savoir mieux que moi.
On a trouvé que je n'étais pas trop malheureux de boire de bon vin, et
d'enivrer ma voisine. Et puis on a parlé nouvelles. On a dit que le
roi de Portugal introduisait le jansénisme dans ses États; cela m'a
déplu. J'ai dit que, religion pour religion, quand un monarque faisait
tant que d'en adopter une, il valait mieux la choisir plaisante et
gaie que triste et maussade; que la mélancolie religieuse inclinait au
fanatisme et à l'intolérance, et Mme d'Épinay me faisait des yeux; et
à la fin, quand j'ai eu tout dit, j'ai compris que je désobligeais Mme
d'Esclavelles, sa mère, qui est janséniste jusqu'à la pointe de ses
cheveux blancs. On parla tendresse. Le curé, qui n'est déplacé dans
aucun sujet, dit que les amants malheureux disaient tous qu'ils en
mouraient; mais qu'il était rare d'en rencontrer qui tinssent parole;
qu'il en avait cependant vu un: c'était un jeune homme de famille
appelé <i>Soulpse.</i> Il s'éprit d'une fille belle et sage, mais sans
biens et d'une famille déshonorée. Son père était alors aux galères
pour faux seings. Ce jeune homme, qui prévoyait toute l'opposition et
toute la raison de l'opposition qu'il rencontrerait dans ses parents,
fit ce qu'il put pour se détacher; mais quand il se fut bien assuré
de l'inutilité de ses efforts, il osa s'en ouvrir à ses parents, qui
allaient s'épuiser en remontrances, lorsque notre amant les arrêta tout
court et leur dit: «Je sais tout ce que vous avez à m'opposer, je ne
saurais désapprouver des raisons que j'opposerais moi-même à mon fils
si j'en avais un. Mais voyez si vous m'aimez mieux mort que mésallié;
car il est sûr que si je n'ai pas celle que j'aime, j'en mourrai». On
traita ce propos comme il le méritait; l'événement n'y fait rien. Le
jeune homme tomba, dépérit de jour en jour, et mourut. Le curé
ajouta: C'est un fait dont j'ai été témoin. «Mais, curé, lui dis-je,
à la place du père qu'auriez-vous fait?--Monsieur, me répondit le
curé, je ne saurais me mettre à cette place; les sentiments d'un père
ne se devinent point et ne peuvent se suppléer.--Cela est vrai; mais
enfin vous auriez pris un parti d'après ce que vous êtes; dites-nous
quel il eut été?--Volontiers. J'aurais appelé mon fils; je lui aurais
dit: <i>Soulpse</i> a été votre nom jusqu'à présent; souvenez-vous bien
qu'il ne l'est plus. Appelez-vous comme il vous plaira. Voilà votre
légitime. Allez vous marier avec celle que vous aimez si loin d'ici
que je n'entende plus parler de vous, et que Dieu vous bénisse.--Pour
moi, dit Mme d'Esclavelles, qui craignait peut-être que la décision du
curé ne fît impression sur son petit-fils, si j'avais été la mère de
ce jeune fou, j'aurais fait comme son père, je l'aurais laissé mourir».
Et puis voilà les avis partagés, et un bruit à faire retentir les
voûtes du salon, qui a duré longtemps, et qui durerait encore, si le
curé n'avait rompu la dispute par une autre histoire que voici. Un
jeune curé, mécontent de son état, se sauve en Angleterre, apostasie,
se marie selon la loi, et a des enfants de sa femme. Au bout d'un
certain temps, il regrette son pays; il revient en France avec sa femme
et ses enfants. Au bout encore d'un certain temps, il a du remords; il
revient à sa religion, prend du scrupule sur son mariage, et songe à
se séparer de sa femme: il s'en ouvre à notre curé, qui trouve le cas
fort embarrassant, et qui, n'osant rien prendre sur lui, le renvoie aux
casuistes et aux jurisconsultes. Tous décident qu'il ne peut en sûreté
de conscience rester avec sa femme. Lorsque leur séparation, à laquelle
la femme s'opposait de toute sa force, allait s'entamer par voie de
justice, mais un peu contre le gré du curé, l'époux tomba malade et
assez dangereusement pour qu'il n'en revînt pas. Il envoie chercher le
curé: «Mon ami, lui dit-il, vous connaissez mes intentions; je touche
au dernier moment; je veux montrer du moins qu'elles étaient sincères.
Je veux faire amende honorable publique, et recevoir les sacrements, et
mourir à l'hôpital; ayez la bonté de m'y faire transporter.--Je m'en
garderai bien, lui dit le curé; cette femme est innocente. Elle vous
a épousé selon la loi; elle ne connaissait rien des empêchements qui
ne lui permettaient pas d'accepter votre main. Et ces entants,
quelle part ont-ils à votre faute? Vous êtes le seul coupable, et ce
sont eux qui vont être punis! Votre femme sera déshonorée, vos entants
seront déclarés naturels; et où est le bien de tout cela? La raison
est pour eux; certainement, et jusqu'à ce que la loi ait prononcé,
nous ignorons si elle serait contre eux. Attendons, et en attendant,
mon ami, demeurez dans le lit de celle que vous appelez votre femme
et qui l'est, et où vous avez eu d'elle ces entants qui vous ont
appelé leur père et qui sont vos entants». Jamais le curé n'en voulut
démordre. Il confessa son homme; le mal empira, il lui administra les
derniers sacrements. Il mourut, et la femme et les entants restèrent
en possession des titres qu'ils avaient. Nous avons tous approuvé la
sagesse du curé. Grimm l'a fait peindre; il prétend en faire quelque
jour un personnage de roman. Nous sommes revenus un peu tard; cet homme
singulier et ses histoires aussi singulières que lui nous ont défrayés
en chemin.
À propos, je ne vous ai pas dit que M. le comte de Bissy[65] avait
envoyé au marquis de Ximènes pour moi une tragédie anglaise en un
acte, tout à fait dans le goût du <i>Joueur.</i> Elle est intitulée
<i>l'Extravagance fatale.</i> Un homme de naissance a été conduit par
la dissipation à l'extrême misère. Il ne peut supporter l'idée de
l'avilissement où il va tomber, lui, sa femme et ses entants. Il se
persuade qu'il vaut mieux qu'il meure. Mais si la mort est meilleure
pour lui que la vie, pourquoi la vie vaudrait-elle mieux que la mort
pour sa femme et ses enfants? Il vient à bout de se persuader qu'il
leur manquerait d'une manière indigne, s'il ne les associait pas à un
sort qu'il croit préférable à celui dont il est menacé. Il se défait
donc de lui-même, de sa femme et de ses deux enfants. Cette catastrophe
est d'une atrocité qui révolte; cependant la dernière scène est d'un
pathétique qui déchire. Imaginez que cet homme était sur le point
d'être saisi et précipité dans une prison. Sa femme vient à lui, et
lui propose de prendre ses enfants entre ses bras et de se sauver
avec lui en quelque lieu de sûreté. Toute la dernière scène roule sur
la double acception des termes de voyage, d'asile, de demeure
paisible, d'éloignement des hommes, de dernier terme des revers et des
maux, de repos, qui conviennent à une fuite réelle ou à la mort. La
femme les entend toujours de la fuite, et l'époux les lui dit toujours
de la mort. L'ignorance de cette femme, qui a reçu le breuvage fatal
de son époux et qui l'a donné de sa propre main à ses deux enfants,
la tendresse de ses discours, la présence de ses enfants en qui la
mort circule, font un effet plus terrible mille fois que le spectacle
d'Œdipe qui a les yeux crevés et qui se baisse pour chercher ses
enfants. Cependant, si vous avez le père Brumoy, voyez cette scène au
cinquième acte de l'<i>Œdipe</i> de Sophocle.
Je viens de recevoir votre numéro 21. Je n'ai point la tête mauvaise.
Quant à mon pied, il est guéri. Nous avons joué; le Baron a oublié
son serment, mais comme la fortune a été assez égale, je ne saurais
vous dire comment il soutiendrait son caprice. Il faut qu'il y ait une
espèce de contre-coup à ma chute; car j'ai eu la tête étonnée pendant
les deux premiers jours. Les jours suivants j'ai senti une douleur
passagère au côté opposé, et depuis j'éprouve comme des envies de
moucher, et la sensation comme de quelque chose d'arrêté au-dessus du
nez qui voudrait tomber. Ils m'ont conseillé le sel ammoniac. Mais je
bois, je mange, je dors, je n'ai ni chaleur ni fièvre, et tout ira bien.
Ô femme! serez-vous toujours femme par quelque endroit? Jamais la
fêlure que nature vous fit ne reprendra-t-elle entièrement? Je n'ai pu
m'empêcher de rire de tous les mouvements que vous vous êtes donnés
pour un colichet. Je sais bien ce que vous répondrez à cela; mais je
sais bien aussi comment on s'en impose. Je le voudrais bien que vous
en fessiez de nos causeries, et vous et la chère sœur. À propos de ces
Chinois, savez-vous que l'illustration remonte chez eux et ne descend
jamais? Ce sont les enfants qui illustrent et anoblissent leurs aïeux,
et non pas les aïeux leurs entants. Ma foi, cela est encore bien sage.
Nous sommes plus grands poëtes, plus grands philosophes, plus grands
orateurs, plus grands architectes, plus grands astronomes, plus grands
géomètres que ces peuples-là; mais ils entendent mieux que nous la
science du bon sens et de la vertu; et si par hasard cette science
était la première, ils auraient raison de dire qu'ils ont deux yeux, et
que nous en avons un, et que le reste de la terre est aveugle.
Oui, je connais vos <i>Intérêts de la France mal entendus.</i> C'est
un livre qui a du succès[66]. M. Gaschon m'a fait dîner une fois avec
l'auteur. Cet homme connaît assez bien le mal; mais il n'entend rien
aux remèdes. Il a des observations assez justes qui marquent un homme
instruit, mais sans génie. Il a un monde de choses dont il ne sait rien
faire; et le génie sait faire un monde de rien.
Non, non, mon ami vaut mieux que moi; personne ne peut lui être
comparé, soit qu'il plaisante, soit qu'il raisonne, soit qu'il
conseille, soit qu'il écrive, soit qu'il...
(<i>La suite manque.</i>)