XLII

Le 7 octobre 1760.

Pas un moment de repos, comme vous disiez à la fin d'une de vos

lettres; non, pas un moment! J'arrive, je jette en passant mon sac de

nuit à ma porte, et je vole sur le quai des Miramionnes; j'y trouve

une de vos lettres; j'en achève une que j'ai commencée à la Chevrette.

Je m'en retourne chez moi à minuit. Je trouve ma fille attaquée de la

fièvre et d'un grand mal de gorge; je n'ai pas osé m'informer de sa

santé. Les questions les plus obligeantes amènent des réponses si dures

de la part de la mère, que je ne lui parle jamais sans une extrême

nécessité; mais j'ai interrogé l'enfant, qui m'a très-bien répondu;

j'ai donné des ordres qui marquent l'attention et l'intérêt. Voilà

ce que c'est que de se brûler le sang à crier et à travailler. Je

devais partir demain pour le Grandval; voilà un accident qui pourrait

bien retarder mon voyage. Nous avons dîné, M. Grimm et moi, sous un

des chevaux des Tuileries. Longue promenade avant dîner; dîner

d'appétit; longue promenade après dîner; et, dans cet intervalle, de la

morale et de l'amour, et de l'amour et de la morale; et le résultat,

de se rendre meilleur, de pardonner aux méchants, assez punis par leur

méchanceté même; de faire le bonheur de tous et surtout de son ami et

de son amie. Je quitte M. de Montamy; je l'ai trouvé avec une grosse

dondon, dont je vous dirais volontiers, comme du curé de la Chevrette,

qu'on la baiserait pendant deux mois sans la baiser deux fois au même

endroit; c'est une amie de Mme Riccoboni; nous en avons causé. Celle-ci

vous régalera cet hiver de deux nouveaux romans. Je les verrai sûrement

avant qu'on les imprime, et vous aussi, si vous êtes à Paris. Mais

dites-moi donc que vous y serez, si vous ne voulez pas que je périsse.

J'avais deviné, comme vous verrez par la précédente, et la possibilité

du voyage de Mme de Solignac, et les inquiétudes de Mme Le Gendre, et

votre indifférence.

Toutes ces dates ne m'apprennent rien; je voulais savoir s'il n'y

avait eu aucune de mes lettres d'égarée. Voici l'histoire de ma

chute. J'ai connu chez Le Breton un ex-oratorien, homme d'esprit dont

je suis devenu la passion, mais non pas la plus forte ni l'unique.

Cette homme s'appelle M. Destouches; il est secrétaire de la ferme

générale; il y demeure; il s'était engagé à m'introduire à l'endroit

où l'on fabrique le tabac, afin que je pusse connaître et décrire

cette manœuvre; j'étais allé avec mon dessinateur le sommer de sa

parole. Il était de bonne heure. Il est jeune. Je le trouve engagé de

conversation avec une fille; je renvoie mon dessinateur; je m'assieds,

et je me mets à causer avec ces fous-là. Le temps se passe; l'heure du

dîner vient; nous allions dîner, Destouches et moi, chez Le Breton.

Chemin faisant, nous devions jeter sa demoiselle rue des Prouvaires.

Mais crac; à l'entrée de la rue voilà une des soupentes qui casse, et

Destouches qui va donner de la tête contre celle de sa fille, et moi

de la tête contre un des côtés du carrosse. Destouches descend par le

côté renversé, moi et la demoiselle par l'autre côté, et cela à la vue

de la compagnie la plus nombreuse et la moins choisie. Heureusement la

demoiselle avait l'air plus honnête que peut-être elle ne l'était; je

vous ai dit le reste. J'ai encore de temps en temps des sensations au

haut du nez comme de quelque chose qui voudrait tomber par là; mais

ce symptôme se dissipera comme les autres. Je vous demande en

grâce de prêcher l'indulgence à notre chère sœur. Si, par hasard, nous

n'occupions que le milieu entre les êtres les plus parfaits et les

êtres les plus imparfaits, en regardant avec mépris ceux que la nature

a placés au bas de la grande échelle, n'accorderions-nous pas le même

droit à ceux qu'elle a placés au premier échelon, et qui sont autant

au-dessus de nous que les objets de notre dédain sont au-dessous? Dans

une machine où tout est lié, comme il n'y a rien d'inutile, pas même le

gros ventre, le gros appétit et les fréquents besoins de Mme Gillet,

s'il y a quelque chose d'indifférent et d'abject, c'est une suite de

notre ignorance. Quelquefois je m'amuse à attacher tous ces objets sur

une toile et à m'en faire un spectacle. Je ne saurais vous dire combien

l'imbécillité, l'impertinence, la sottise, les airs de la coquette, les

pirouettes du petit-maître, etc., etc., m'amusent sous ce coup d'œil.

Cette jalousie d'ami à ami, de sœur à sœur, de mère à fille, de fille

à mère, me passe; je n'y entends rien. Si je connaissais quelque être

au monde qui pût, en m'éclipsant à vos yeux, contribuer infiniment

mieux que moi à votre bonheur, quel mérite plus grand me resterait-il

à ambitionner, après celui d'être ce qu'il serait, sinon de vous le

procurer? S'il n'est pas en moi d'être le mieux qu'il est possible pour

vous, faut-il que je me prive de l'avantage de vous présenter ce mieux,

si je le connais ailleurs? Voilà des raisons que l'amour n'entend pas;

mais je ne conçois pas que l'amitié puisse s'y refuser.

Mlle Clairon joua mal à la première représentation de <i>Tancrède.</i>

Ses fanatiques même en conviennent; mais ils disent qu'elle s'est

bien corrigée dans les suivantes. Je n'en sais rien. Nous nous aimons

tous de toutes nos forces. Il y a bien peu de gens à qui nous ne nous

préférions; il n'y a personne au monde avec qui nous voulussions

changer de sort. M. Vialet est comme les autres qui laissent un peu

moins percer leur impertinence. Vous êtes à peu près contente de mes

lettres, surtout des endroits où je vous dis que je vous aime; tant

mieux, je ne m'intéresse qu'à ceux-ci; et comment seraient-ils mal? Le

modèle d'après lequel je peins est si bien! Tous nos portraits de la

Chevrette ont réussi, excepté celui de Mme d'Épinay. M. Grimm prend

cet accident comme un autre. Je vous ai dit que nous avions été

peints et dessinés; je lui ai demandé une copie des deux dessins, et je

les aurai. Les dix lignes où vous me dites qu'il n'y a rien dans vos

lettres valent mieux que toutes les miennes; si je vous avais dit les

choses que j'y lis, et que j'eusse eu le bonheur de vous les persuader

de moi comme je les crois de vous, je n'aurais plus qu'un souhait à

faire: c'est que le temps et ma conduite vous entretinssent à jamais

dans cette douce opinion. Le bonheur ou te malheur de votre vie est

entre mes mains, dites-vous? Ce n'est pas comme cela; le bonheur de

votre vie est entre mes mains; le bonheur de la mienne est entre tes

vôtres; c'est un dépôt réciproque confié à d'honnêtes gens. Uranie ne

veut donc pas croire que je la haïsse; absolument elle ne le veut pas.

J'en ai pourtant bien des raisons, et, quand il n'y aurait que celte

de m'humilier souvent aux yeux de la personne que j'aime, c'en serait

bien assez pour me faire croire. Pardonnez! qu'avez-vous dit là? Elle

n'a pas vu ce mot, j'en suis sûr. Je serais trop fier qu'elle se fut

avouée coupable. M. Gaschon a été faire sa cour à Mme de Solignac. M.

de Prisye ira. Que j'y aille aussi! ma foi je n'en ai ni te temps, ni

la volonté, ni te courage. Quoi qu'en dise Mme de Solignac, il est sûr

que je n'ai jamais eu l'honneur de la voir.

Si cependant la maladie durait, si mon voyage était renvoyé à la

semaine prochaine, par exempte, je ne répondrais de rien. Je n'aime

point tes occasions de balbutier, et balbutie toujours de timidité la

première fois que je vois, et puis tout se réduit alors à des phrases

d'usage dont on se paye réciproquement. Je n'ai pas un sou de cette

monnaie. Adieu, ma tendre amie. Je ne vous recommande plus votre santé;

il y a quelqu'un à présent qui en aura soin pour vous. Il y avait avec

ma dernière lettre un papier d'agriculture pour madame votre mère; le

lui avez-vous remis? Adieu, encore une fois; mon dévouement et mon

respect à madame votre mère. Dites à Mme le Gendre..., dites-lui que

vous m'aimez à la folie, et vous verrez que ce petit mensonge la fera

pâlir... Et je ne la haïrais pas!... Hélas! non...

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 56 / 189 题