Le 7 octobre 1760.
Pas un moment de repos, comme vous disiez à la fin d'une de vos
lettres; non, pas un moment! J'arrive, je jette en passant mon sac de
nuit à ma porte, et je vole sur le quai des Miramionnes; j'y trouve
une de vos lettres; j'en achève une que j'ai commencée à la Chevrette.
Je m'en retourne chez moi à minuit. Je trouve ma fille attaquée de la
fièvre et d'un grand mal de gorge; je n'ai pas osé m'informer de sa
santé. Les questions les plus obligeantes amènent des réponses si dures
de la part de la mère, que je ne lui parle jamais sans une extrême
nécessité; mais j'ai interrogé l'enfant, qui m'a très-bien répondu;
j'ai donné des ordres qui marquent l'attention et l'intérêt. Voilà
ce que c'est que de se brûler le sang à crier et à travailler. Je
devais partir demain pour le Grandval; voilà un accident qui pourrait
bien retarder mon voyage. Nous avons dîné, M. Grimm et moi, sous un
des chevaux des Tuileries. Longue promenade avant dîner; dîner
d'appétit; longue promenade après dîner; et, dans cet intervalle, de la
morale et de l'amour, et de l'amour et de la morale; et le résultat,
de se rendre meilleur, de pardonner aux méchants, assez punis par leur
méchanceté même; de faire le bonheur de tous et surtout de son ami et
de son amie. Je quitte M. de Montamy; je l'ai trouvé avec une grosse
dondon, dont je vous dirais volontiers, comme du curé de la Chevrette,
qu'on la baiserait pendant deux mois sans la baiser deux fois au même
endroit; c'est une amie de Mme Riccoboni; nous en avons causé. Celle-ci
vous régalera cet hiver de deux nouveaux romans. Je les verrai sûrement
avant qu'on les imprime, et vous aussi, si vous êtes à Paris. Mais
dites-moi donc que vous y serez, si vous ne voulez pas que je périsse.
J'avais deviné, comme vous verrez par la précédente, et la possibilité
du voyage de Mme de Solignac, et les inquiétudes de Mme Le Gendre, et
votre indifférence.
Toutes ces dates ne m'apprennent rien; je voulais savoir s'il n'y
avait eu aucune de mes lettres d'égarée. Voici l'histoire de ma
chute. J'ai connu chez Le Breton un ex-oratorien, homme d'esprit dont
je suis devenu la passion, mais non pas la plus forte ni l'unique.
Cette homme s'appelle M. Destouches; il est secrétaire de la ferme
générale; il y demeure; il s'était engagé à m'introduire à l'endroit
où l'on fabrique le tabac, afin que je pusse connaître et décrire
cette manœuvre; j'étais allé avec mon dessinateur le sommer de sa
parole. Il était de bonne heure. Il est jeune. Je le trouve engagé de
conversation avec une fille; je renvoie mon dessinateur; je m'assieds,
et je me mets à causer avec ces fous-là. Le temps se passe; l'heure du
dîner vient; nous allions dîner, Destouches et moi, chez Le Breton.
Chemin faisant, nous devions jeter sa demoiselle rue des Prouvaires.
Mais crac; à l'entrée de la rue voilà une des soupentes qui casse, et
Destouches qui va donner de la tête contre celle de sa fille, et moi
de la tête contre un des côtés du carrosse. Destouches descend par le
côté renversé, moi et la demoiselle par l'autre côté, et cela à la vue
de la compagnie la plus nombreuse et la moins choisie. Heureusement la
demoiselle avait l'air plus honnête que peut-être elle ne l'était; je
vous ai dit le reste. J'ai encore de temps en temps des sensations au
haut du nez comme de quelque chose qui voudrait tomber par là; mais
ce symptôme se dissipera comme les autres. Je vous demande en
grâce de prêcher l'indulgence à notre chère sœur. Si, par hasard, nous
n'occupions que le milieu entre les êtres les plus parfaits et les
êtres les plus imparfaits, en regardant avec mépris ceux que la nature
a placés au bas de la grande échelle, n'accorderions-nous pas le même
droit à ceux qu'elle a placés au premier échelon, et qui sont autant
au-dessus de nous que les objets de notre dédain sont au-dessous? Dans
une machine où tout est lié, comme il n'y a rien d'inutile, pas même le
gros ventre, le gros appétit et les fréquents besoins de Mme Gillet,
s'il y a quelque chose d'indifférent et d'abject, c'est une suite de
notre ignorance. Quelquefois je m'amuse à attacher tous ces objets sur
une toile et à m'en faire un spectacle. Je ne saurais vous dire combien
l'imbécillité, l'impertinence, la sottise, les airs de la coquette, les
pirouettes du petit-maître, etc., etc., m'amusent sous ce coup d'œil.
Cette jalousie d'ami à ami, de sœur à sœur, de mère à fille, de fille
à mère, me passe; je n'y entends rien. Si je connaissais quelque être
au monde qui pût, en m'éclipsant à vos yeux, contribuer infiniment
mieux que moi à votre bonheur, quel mérite plus grand me resterait-il
à ambitionner, après celui d'être ce qu'il serait, sinon de vous le
procurer? S'il n'est pas en moi d'être le mieux qu'il est possible pour
vous, faut-il que je me prive de l'avantage de vous présenter ce mieux,
si je le connais ailleurs? Voilà des raisons que l'amour n'entend pas;
mais je ne conçois pas que l'amitié puisse s'y refuser.
Mlle Clairon joua mal à la première représentation de <i>Tancrède.</i>
Ses fanatiques même en conviennent; mais ils disent qu'elle s'est
bien corrigée dans les suivantes. Je n'en sais rien. Nous nous aimons
tous de toutes nos forces. Il y a bien peu de gens à qui nous ne nous
préférions; il n'y a personne au monde avec qui nous voulussions
changer de sort. M. Vialet est comme les autres qui laissent un peu
moins percer leur impertinence. Vous êtes à peu près contente de mes
lettres, surtout des endroits où je vous dis que je vous aime; tant
mieux, je ne m'intéresse qu'à ceux-ci; et comment seraient-ils mal? Le
modèle d'après lequel je peins est si bien! Tous nos portraits de la
Chevrette ont réussi, excepté celui de Mme d'Épinay. M. Grimm prend
cet accident comme un autre. Je vous ai dit que nous avions été
peints et dessinés; je lui ai demandé une copie des deux dessins, et je
les aurai. Les dix lignes où vous me dites qu'il n'y a rien dans vos
lettres valent mieux que toutes les miennes; si je vous avais dit les
choses que j'y lis, et que j'eusse eu le bonheur de vous les persuader
de moi comme je les crois de vous, je n'aurais plus qu'un souhait à
faire: c'est que le temps et ma conduite vous entretinssent à jamais
dans cette douce opinion. Le bonheur ou te malheur de votre vie est
entre mes mains, dites-vous? Ce n'est pas comme cela; le bonheur de
votre vie est entre mes mains; le bonheur de la mienne est entre tes
vôtres; c'est un dépôt réciproque confié à d'honnêtes gens. Uranie ne
veut donc pas croire que je la haïsse; absolument elle ne le veut pas.
J'en ai pourtant bien des raisons, et, quand il n'y aurait que celte
de m'humilier souvent aux yeux de la personne que j'aime, c'en serait
bien assez pour me faire croire. Pardonnez! qu'avez-vous dit là? Elle
n'a pas vu ce mot, j'en suis sûr. Je serais trop fier qu'elle se fut
avouée coupable. M. Gaschon a été faire sa cour à Mme de Solignac. M.
de Prisye ira. Que j'y aille aussi! ma foi je n'en ai ni te temps, ni
la volonté, ni te courage. Quoi qu'en dise Mme de Solignac, il est sûr
que je n'ai jamais eu l'honneur de la voir.
Si cependant la maladie durait, si mon voyage était renvoyé à la
semaine prochaine, par exempte, je ne répondrais de rien. Je n'aime
point tes occasions de balbutier, et balbutie toujours de timidité la
première fois que je vois, et puis tout se réduit alors à des phrases
d'usage dont on se paye réciproquement. Je n'ai pas un sou de cette
monnaie. Adieu, ma tendre amie. Je ne vous recommande plus votre santé;
il y a quelqu'un à présent qui en aura soin pour vous. Il y avait avec
ma dernière lettre un papier d'agriculture pour madame votre mère; le
lui avez-vous remis? Adieu, encore une fois; mon dévouement et mon
respect à madame votre mère. Dites à Mme le Gendre..., dites-lui que
vous m'aimez à la folie, et vous verrez que ce petit mensonge la fera
pâlir... Et je ne la haïrais pas!... Hélas! non...