Le 27 septembre 1760.
(<i>Les huit premières pages de la lettre manquent.</i>)
Si le portrait admirable est plus ressemblant que celui que vous
avez? Il n'y a pas de comparaison. J'ai dans le vôtre un petit air
fade, doucereux et malade; dans celui qu'on a fait, je vis, je pense,
je réfléchis. Ceux qui me connaissent se récrient; ceux qui ne me
connaissent pas en font autant. C'est que c'est une belle chose,
dont le mérite de la ressemblance, qui est parfaite, est pourtant le
moindre. La tête est tout entière hors de la toile, elle est nue; vous
seriez tentée d'aller passer vos bras par derrière pour l'embrasser
et la baiser. Ces yeux pleins de feu regardent au loin. Oui, il est
en grand, on m'y voit jusqu'au milieu du corps; une main posée contre
le visage soutient la tête; et le bras de cette main est soutenu par
l'autre bras dont la main est placée sous le coude du premier. Hélas!
non, je ne l'aurai pas, celui de mon ami! on en a fait deux, un grand
et un petit; on garde le petit, et l'on regrette l'autre, qui est
destiné pour un frère qui est à Francfort ou à Vienne. Je crois vous
avoir déjà dit tout cela, mais vous n'y entendez rien. Ce n'est pas lui
qui se fait peindre pour elle, c'est elle qui le fait peindre pour elle
et pour lui.
Nous arrivons à cinq heures; il avait oublié le rendez-vous.
J'ai su cela le lendemain; on en avait la larme à l'œil, et tout
en pleurant on disait: C'est que ses affaires l'occupent si fort,
qu'il ne peut penser à rien; c'est qu'il est bien à plaindre et moi
aussi; et on l'excusait avec une bonté qui me touchait infiniment.
Pour moi, je me taisais; et elle disait: Mais vous ne me dites rien,
philosophe! est-ce que vous croyez qu'il ne m'aime pas? Que diable
voulez-vous qu'on réponde à cela! dire la vérité, cela ne se peut;
mentir, il le faut bien. Laissons-la du moins dans son erreur; le
moment qui la détromperait serait peut-être le dernier de sa vie.
C'est cette Sophie-là d'Isle qui est aimée! c'est cet homme-là de la
rue Neuve-du-Luxembourg qui est aimé! Adieu. Je vous embrasse. Je vais
écrire un mot à M. Gillet. Dieu veuille que vous puissiez déchiffrer
ce griffonnage, du moins aux endroits où je vous peins ma tendresse!
Laissez là les autres, ils ne valent pas la peine que vous vous usiez
les yeux. En présentant mon respect à madame votre mère, dites-lui
que je lui prépare un cadeau: c'est un Mémoire d'expériences sur le
blé noirci qui ont été faites par un laboureur du Vexin et que le
gouvernement a fait imprimer à ses frais[61]. L'histoire du czar Pierre
va paraître[62]; incessamment nous en aurons des exemplaires. Dites-moi
si vous voulez que je vous en envoie un.
À propos des Chinois, j'ai oublié de vous dire dans ma dernière lettre
qu'il était permis d'y avoir de la religion, pourvu que ce ne fût pas
de la chrétienne; toutes les autres sont tolérées, entendez-vous?
tolérées, les autres; pour le christianisme, il est défendu sous peine
de vie. On trouve que nous sommes des boute-feu dangereux, et puis
ils n'ont jamais pu s'accommoder d'un Dieu tout-puissant qui laisse
crucifier son fils, et d'un fils tout aussi puissant que son père qui
se laisse lui-même crucifier. Et puis ils disent: Si votre religion
est nécessaire à tous les hommes, il est bien singulier que Dieu ne
nous l'ait pas fait connaître plus tôt, car nous sommes des
hommes et nous sommes ses enfants comme vous, et puis s'il n'y a que
les chrétiens qui soient sauvés, nos pères sont donc damnés! nos pères
qui étaient si honnêtes gens! oh! nous aimons mieux être damnés avec
nos pères que sauvés sans eux. Que sais-je quoi encore?
J'ai beau vous dire du mal de votre sœur, il faut, tout bien considéré,
que ce mal soit au bord de mes lèvres et qu'il n'y en ait rien du
tout au fond de mon cœur; car je sens que c'est pour elle que j'écris
tout, ceci; est-ce que si je n'étais pas rempli d'amitié, d'estime,
d'attachement pour elle, si je n'avais pas les mêmes sentiments que
vous, j'aimerais tant à causer avec elle? Non, madame, je vous hais,
je ne veux plus causer avec vous; qu'est-ce que cela vous fait? Je
suis un homme, et vous les méprisez tous. Oh! quelque jour j'aurai mon
tour, et je ferai aussi une bonne sortie contre les femmes; mais il
faut que je sois à mon aise, et que je n'aie rien de mieux à vous dire.
Peut-être faudrait-il que ce jour-là que j'aurai choisi pour dire du
mal des femmes, j'oublie que vous en êtes une; mais je ne l'oublierai
jamais. Je me vengerai de votre sœur plus cruellement, et je satisferai
mon cœur en même temps; je ferai l'éloge de son sexe. Adieu: je ne sais
plus ce que j'écris; je veux être gai et je ne saurais. J'écris de
mauvaise grâce. Réponse sur-le-champ, s'il vous plaît.