XXIV

Au Grandval, le 20 octobre 1759.

Vous vous portez bien, vous pensez à moi, vous m'aimez, vous m'aimerez

toujours. Je vous crois; me voilà tranquille, je renaîs; je

puis jouer, me promener, causer, travailler, être tout ce qui vous

plaira. Ils ont dû me trouver, ces deux ou trois derniers jours, bien

maussade. Non, mon amie, votre présence même n'aurait pas fait sur moi

plus d'impression que votre première lettre. Avec quelle impatience je

l'attendais! Je suis sûr qu'en la recevant mes mains tremblaient, mon

visage se décomposait, ma voix s'altérait; et que si celui qui me l'a

remise n'est pas un imbécile, il aura dit: Voilà un homme qui reçoit

des nouvelles ou de son père, ou de sa mère, ou de celle qu'il aime. Au

même moment je venais de faire partir un billet où vous aurez vu toute

mon inquiétude. Tandis que vous vous amusiez, vous ne saviez pas tout

ce que mon âme souffrait.

On nous dit ici que Mlle Arnould était une Colette d'opéra maniérée, et

d'une naïveté point du tout naïve[30]. Cet on n'est pas toutefois un

homme d'un goût bien difficile. Je prétends, par exemple, que quand le

devin leur dit:

/$

La bergère un peu coquette

Rend le berger plus constant,

$/

il ne faudrait pas qu'elle se rengorgeât, qu'elle portât la main à sa

coiffure, ni qu'elle rajustât son jupon. Pour moi je ne sais qu'en

penser, cela peut être bien, cela peut être mal. C'est selon la figure,

les circonstances, ce qui a précédé le ton, le caractère du jeu dans

les choses les plus légères, ainsi que dans les plus importantes. Il

n'y a rien de bien que ce qui est un. Pourquoi ces gentillesses de

conversation, qu'on a entendues avec tant de plaisir, s'émoussent-elles

quand on les rend? C'est qu'on les présente isolées, c'est que

l'intérêt du moment et de l'à-propos n'y est plus. Je sais bon gré à

M. de Prisye de vous cultiver; vous lui parlez de moi quelquefois sans

doute.

Si vous faites des médiateurs où vous gagnez beaucoup de fiches et

peu d'argent, en revanche, je fais des piquets où je perds beaucoup

d'argent et peu de fiches; ce sont les marqués qui me ruinent; ils ont

des écarts pusillanimes. Moi, je songe à foire beaucoup de mal; eux à

s'en garantir.

Je l'ai vu ce papier de Genève[31], vous le verrez aussi et vous

direz, comme moi, qu'il a le diable au corps, et qu'il vaut mieux

le supprimer que de s'exposer au soupçon de l'avoir fait ou publié.

L'auteur n'est pas un homme assez sûr. Les autres ont payé cent fois

pour ses folies; pourquoi cela n'arriverait-il pas encore une? Qui

est-ce qui peut se promettre de la discrétion de celui qui ne s'est

jamais tu, et qui ne risque rien à parler? Où est la précaution qui

ne puisse tromper? J'ai appris à me méfier des hasards; il y en a de

si bizarres. Par exemple, je vous prédis (puissé-je être un prophète

menteur), que ce commerce de lettres perdra votre sœur; je ne sais ni

quand ni comment cela se fera; mais le temps amène tout ce qui est

possible. Les choses se combinent de tant de façons que l'événement

fâcheux a lieu tôt ou tard. Encore si elle aimait! si cette consolation

lui était aussi essentielle qu'à nous! si elle avait un engagement de

cœur! s'il s'agissait d'adoucir les ennuis de deux amants séparés,

d'épancher dans un cœur la tendresse dont on est rempli! mais il n'y

a aucun de ces <i>si.</i> En vérité, il y a peu de prudence d'un côté et

nulle délicatesse de l'autre; vous ne serez quitte ni envers elle ni

envers vous-même, si vous ne la prêchez pas fortement là-dessus, et si

ce maudit paquet, qui court après elle, vient à rencontrer son mari.

Voyez cependant; rassurez-vous. Les pièges que le sort nous tend sont

plus fins, le mal qu'il nous réserve est moins attendu. La circonstance

que je crains, c'est celle où elle croira avoir tout prévu, et où elle

dormira paisiblement sur ces précautions.

Je ne connais pas Mme de Néeps; mais j'ai vu quelquefois son mari, qui

est homme de sens et qui a la réputation d'un homme de bien.

Cela est singulier; entre les raisons que j'imaginais de votre silence,

l'indisposition de votre baron m'est venue.... Il a résolu de mourir

à votre insu. Pardonnez-lui cette nuit d'alarmes; mais craignez qu'il

nous donne quelque jour un fâcheux réveil.

Il est impossible d'être sobre ici; il n'y faut pas penser. J'arrondis

comme une boule; je continue à profiter; vous ne pourrez plus

m'embrasser. Votre sœur ne me reconnaîtra plus, et... j'allais

ajouter la une bonne folie que je vous laisse à deviner....

Adieu, mon amie. Il y a sûrement une de vos lettres à Charenton; demain

on me l'apportera, ou on ira la chercher d'ici.

Notre vie est toujours la même. On travaille, on mange, on digère

si l'on peut, on se chauffe, on se promène, on cause, on joue, on

soupe, on écrit à son amie, on se couche, on dort, on se lève, et l'on

recommence le lendemain.

Notre causerie a été fort chaude et fort variée aujourd'hui, M.

d'Holbach soutient qu'il ne faut jamais plaisanter au jeu; qu'en

pensez-vous? Autre paradoxe: qu'on ne corrige les hommes de rien. Je

vois à cela deux choses: l'une, qu'il se fâche aisément quand il perd,

et qu'il voudrait bien s'excuser le peu de succès de l'éducation de

ses enfants.... Je les ai laissés sur une bonne folie. Ils en ont pour

jusqu'à minuit, s'ils le veulent. J'ai dit: Veut-on semer une graine;

on défriche, on laboure, on herse. Veut-on planter un arbre; on choisit

le temps, la saison; on ouvre la terre, on la prépare; il y a des soins

que l'on prend. Quelle est la fleur qui n'en exige pas? Il n'y a que

l'homme qu'on produise sans préparation. On ne regarde ni à sa santé ni

à celle de la mère; on a l'estomac chargé d'aliments, la tête échauffée

de vin; on est épuisé de fatigue; on est embarrassé d'affaires, abattu

de chagrins. L'Écossais a dit: «Quand on cherche à les faire sains, on

les fait sots.»

Cela est aussi vrai que quand le père et la mère sont innocents tous

les deux, on les fait fous. Sans plaisanter, c'est un ouvrage assez

important pour y procéder avec quelque circonspection.

Il a fait une après-dînée charmante. Nos jardins étaient couverts

d'ouvriers et vivants. J'ai été voir planter des buis, tracer des

plates-bandes, fermer des boulingrins. J'aime à causer avec le paysan;

j'en apprends toujours quelque chose. Ces toiles qui couvrent en un

instant cent arpents de terre sont filées par de petites araignées dont

la terre fourmille: elles ne travaillent que dans cette saison et que

certains jours.

À gauche de la maison, nous avons un petit bois qui la défend du vent

du nord; il est coupé par un ruisseau qui coule naturellement à travers

des branches d'arbres rompues, à travers des ronces, des joncs,

de la mousse, des cailloux. Le coup d'œil en tout à fait pittoresque

et sauvage. C'est là qu'on allait chercher, il y a deux mois, le frais

contre les chaleurs brûlantes de la saison. Il n'y a plus moyen d'en

approcher; il faut tourner autour et prendre le soleil.

Nous avons été à Amboile[32]: nous avons vu la folie d'un homme à qui

il en coûte cent mille écus pour augmenter son château de douze pieds,

et nous avons ri. Ce château, avec les eaux qui l'entourent et les

coteaux qui le dominent, a l'air d'un flacon dans un seau de glace....

Vous êtes bien hardie de lire deux pages d'une de mes lettres à votre

mère; mais cela vous a réussi. À la bonne heure pour cette fois, ma

mie; croyez-moi, n'y revenez plus.... Je viens de recevoir votre lettre

qui finit par ces mots: «Mercredi, à onze heures. Bonsoir, mon tendre

ami; je dors plus d'à moitié, et je ne vous en aime pas moins.» Je

me trompe: c'est, mon amie, que je les ai toutes sous les yeux. La

dernière est de jeudi, à minuit. Dieu veuille que vous n'en ayez point

écrit depuis. M. Hudet m'a fait dire que la première qui lui viendrait

sous enveloppe serait renvoyée à Paris. Je me hâte de vous prévenir,

adressez dans la suite: <i>A M. Hudet, pour remettre à M. Diderot</i>; ou

bien envoyez chez le Baron, ou chez M. d'Aine, maître des requêtes, rue

de l'Université, avec mon adresse au Grandval; mais le plus sûr est M.

Hudet, pourvu qu'il n'y ait point d'enveloppe: l'enveloppe fait perdre

le port au fermier et le bénéfice au directeur. Si ce n'est pas leur

compte, ce n'est pas mon intention.

Vos conjectures sur Villeneuve et d'Alembert ne sont pas tout à fait

sans fondement. Me voilà hors d'un grand souci. Le paquet errant est

arrivé à sa destination; j'y répondrai, au reste, quand j'en aurai

le temps et l'espace; je ne saurais m'empêcher de vous dire que la

fin celui-ci est de la plus grande beauté. J'en suis touché jusqu'aux

larmes. Je coucherai aussi sur cette urne. Adieu, ma tendre, ma

respectable amie; je vous aime avec la passion la plus sincère et la

plus forte. Je voudrais vous aimer encore davantage, mais je ne saurais.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 36 / 189 题