XXV

Le 30 octobre 1759.

Voici, mon amie, la lettre que je vous ai promise. Ayez la patience de

la lire jusqu'à la fin; vous y trouverez peut-être des choses qui ne

vous déplairont pas.

Il fit dimanche une très-belle journée; nous allâmes nous promener sur

les bords de la Marne; nous la suivîmes depuis le pied de nos coteaux

jusqu'à Champigny.

Le village couronne la hauteur en amphithéâtre. Au-dessous, le lit

tortueux de la Marne forme, en se divisant, un groupe de plusieurs

îles couvertes de saules. Ses eaux se précipitent en nappes par les

intervalles étroits qui les séparent. Les paysans y ont établi des

pêcheries. C'est un aspect vraiment romanesque. Saint-Maur, d'un côté,

dans le fond; Chennevières et Champigny, de l'autre, sur les sommets;

la Marne, des vignes, des bois, des prairies entre deux. L'imagination

aurait peine à rassembler plus de richesse et de variété que la nature

n'en offre là. Nous nous sommes proposé d'y retourner, quoique nous

en soyons revenus tous écloppés. Je m'étais fiché une épine au doigt;

le Baron était entrepris d'un torticolis, et un mouvement de bile

commençait à tracasser notre mélancolique Écossais.

Il était temps que nous regagnassions le salon. Nous y voilà, les

femmes étalées sur le fond, les hommes rangés autour du foyer; ici l'on

se réchauffe; là on respire. On est encore en silence, mais ce ne sera

pas pour longtemps. C'est Mlle d'Holbach qui a parlé la première, et

elle a dit:

--Maman, que ne faites-vous une partie?--Non; j'aime mieux me reposer

et bavarder.--Comme vous voudrez. Reposons nous et bavardons.

Il est inutile que je vous nomme dans la suite les interlocuteurs, vous

les connaissez tous.

--Eh bien! philosophe, où en êtes-vous de votre besogne?--J'en

suis aux Arabes et aux Sarrasins[33].--À Mahomet, le meilleur ami

des femmes?--Oui, et le plus grand ennemi de la raison.--Voilà une

impertinente remarque.--Madame, ce n'est point une remarque, c'est un

fait.--Autre sottise; ces messieurs sont montés sur le ton galant.

--Ces peuples n'ont connu l'écriture que peu de temps avant

l'hégire.--L'hégire! quel animal est-ce là?--Madame, c'est la grande

époque des musulmans.--Me voilà bien avancée; je n'entends pas plus son

époque que son hégire, et son hégire que son époque. Ils ont la rage de

parler grec.

--Antérieurement à cette époque, c'étaient des idolâtres grossiers;

celui à qui la nature avait accordé quelque éloquence pouvait tout

sur eux. Ceux qu'ils honoraient du nom de <i>chated</i> étaient pâtres,

astrologues, musiciens, poètes, médecins, législateurs et prêtres,

caractères qu'on ne trouve guère réunis dans une même personne que chez

les peuples barbares et sauvages.--Cela est juste.--Tel fut Orphée

chez les Grecs, Moïse chez les Hébreux, Numa chez les Romains.--Point

de nouvelles de Paris, mes buis ne seront pas plantés cet automne. Ce

Berlize[34] est un baguenaudier. Il m'en faut cent cinquante bottes

et il m'en envoie quatre-vingts.--Ces plates-bandes seront fort bien;

qu'en pensez-vous?--À merveille.--Je voudrais bien que M. Charon[35]

revît son jardin.

--Les premiers législateurs des nations étaient chargés d'interpréter

la volonté des dieux, de les apaiser dans les calamités publiques,

d'ordonner des entreprises, de célébrer les succès, de décerner

des récompenses, d'infliger des châtiments, de marquer des jours

de repos et de travail, de lier et d'absoudre, d'assembler et de

disperser, d'armer et de désarmer, d'imposer les mains pour soulager

ou pour exterminer. À mesure qu'un peuple se police, ces fonctions

se séparent... Un homme commande..., un autre sacrifie..., un

troisième guérit..., un quatrième, plus sacré, les immortalise... et

s'immortalise lui-même.

--Madame, ce qu'ils disent là est fort beau.--Je me soucie bien

de ce qu'ils disent; je pense à mes buis. Il y a longtemps que nous

n'avons vu la <i>Parfaite-Union.</i>--Tant mieux.--Ils sont pourtant à

Saint-Maur. Qu'ils y restent...--Cette femme-là est plus femme que

toutes les autres femmes ensemble.--Jamais elle ne sait ce qu'elle

veut.--Pardonnez-moi; mais elle n'est jamais contente de ce qu'elle

a.--Je la trouve plus malheureuse que folle. Il n'y a rien de si

incommode que le désir, si ce n'est la possession.--Cependant il faut

avoir ou manquer.--C'est une assez triste nécessité....

--Ce fut un certain <i>Moramere</i> qui inventa l'alphabet arabe, et la

nation fut partagée en érudits ou gens qui savaient lire, et en idiots.

Le saint prophète ne sut lire ni écrire. De là, la haine des premiers

musulmans contre toute espèce de connaissance; le mépris qui s'en

est perpétué jusqu'à ce jour, et la plus longue durée garantie à ses

impostures.... C'est une observation assez générale que la religion

perd à mesure que la philosophie gagne. On en conclura tout ce qu'on

voudra contre l'inutilité de l'une ou contre la vérité de l'autre.

--Votre madame de *** nous avait promis. Que diable fait-elle à

Paris?--Elle enrage.--De quoi? elle ne manque pas de figure; elle a de

l'esprit; tout le monde l'aime.--Et, ce qui vaut encore mieux, elle

n'aime personne.--Maman, vous riez toute seule.--Je pense à la figure

de son petit magot. Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble au manche

d'une basse de viole? Imaginez cet outil-là entre les jambes de sa

femme.--Allons, mesdames, courage.--Pardi, mon gendre, laissez-nous

médire un peu de notre prochain. Je suis sûre qu'on en fait autant

de nous sans que je m'en chagrine; c'est que je ne me chagrine de

rien.--Et puis, comment pardonner aux défauts de ses amis, si on ne les

connaît pas?--Ma femme.--Qu'avez-vous à dire à cela?--Que vous alliez

prendre votre mandore et que vous nous en jouiez quelques airs. Ce

bruit sera moins désagréable et plus innocent.--Ma fille, je te prie de

n'en rien faire; je ne conçois rien de si maussade que ton mari quand

il est malade. C'est comme les autres quand ils se portent bien. Et que

diantre, radotez de votre philosophie, et ne vous mêlez pas de nous.

Vous étiez dans les sérails, retournez-y.--C'est le plus court....

--Eh bien! philosophe, vous disiez donc que plus il y aura

de penseurs à Constantinople, moins on fera de pèlerinages à la

Mecque.--Oui--Je suis de son avis.--Je pense même que, quand il y

a dans une capitale un acte religieux annuel et commun, on peut le

regarder comme une mesure assez sûre du progrès de l'incrédulité,

de la corruption des mœurs et du déclin de la superstition

nationale.--Comment cela?--Le voici: supposons, par exemple, qu'il y

eût en 1700, trente mille pèlerinages à la Mecque, ou trente mille

communions sur une paroisse, et qu'en 1750 il ne se fît plus que dix

mille pèlerinages et dix mille communions, il est certain que la foi,

et tout ce qui y tient, se serait affaibli de deux tiers.

--Mademoiselle Anselme.--Madame.--Vous avez bien le plus vilain cul

qui se puisse.--En vérité, ma belle-mère, vous êtes d'une folie!--Au

sérail, mon gendre! Oh! mademoiselle, un très-vilain cul.--Je ne m'en

soucie guère; je ne le vois pas.--Mais c'est qu'il est noir, ridé,

maigre, sec, petit, plissé, chagriné! Si saint Pierre le savait, il en

rabattrait un peu.--Elle a un si joli visage! comment aurait-elle un si

vilain cul?--Voilà mon philosophe qui m'a devant lui, et qui conclut du

visage au cul. Tant y a que le sien est fort laid et que je m'en crois,

car je l'ai vu.--Vous l'avez vu, madame?--Oui, je l'ai vu.... toute la

nuit en rêve.

--Eh bien! philosophe?--Je ne sais plus où j'en suis.--Et laissez

là ces folles.--Ma foi, elles parlent d'un cul qui m'a tourné la

tête.--Vous en étiez à l'acte religieux annuel, et au déclin de la

superstition nationale.--M'y voilà. Je pense que ce déclin a un terme;

les progrès de la lumière sont limités; elle ne gagne guère les

faubourgs. Le peuple y est trop bête, trop misérable et trop occupé:

elle s'arrêta là; alors le nombre de ceux qui satisfont, dans l'année,

à la grande cérémonie est égal au nombre de ceux qui restent, au

milieu de la révolution des esprits, aveugles ou éclairés, incurables

ou incorruptibles, comme il vous plaira.--Ainsi voilà le troupeau de

l'Église.--Il peut s'accroître, mais non diminuer.--La quantité de la

canaille est à peu près toujours la même.

--Écoutez, madame, écoutez.--Je m'ennuie assez sans cela. Il ne me

fallait plus que la <i>Socoplie</i>.... J'étais faite cette année pour voir

de vilains culs.... Il y a deux mois que j'étais seule ici; je ne

savais que devenir; je me fis mener à Bonneuil, et dare, dare, dare,

voilà un homme qui vient en cabriolet, comme si le diable l'emportait.

Vous savez ce tournant vers l'église, il avait là une femme montée sur

un âne, entre deux paniers; et crac, le moyeu du cabriolet accroche

un panier, et voilà l'âne, les quatre fers en l'air d'un côté, et

les paniers et la femme, les quatre fers en l'air, de l'autre. On

s'amasse, on redresse les paniers, on relève l'âne par la queue;

cependant on laissait là cette pauvre femme qui criait comme une femme

troussée.--Mais il y en a qui ne crient pas trop.--Aux sérails.--Là

comme ailleurs.

L'Alcoran fut le seul livre de la nation pendant plusieurs siècles; on

brûla les autres, ou parce qu'ils étaient superflus, s'il n'y avait

que ce qui est dans l'Alcoran, ou parce qu'il étaient pernicieux,

s'ils contenaient autre chose que ce qui y est. Ce fut d'après ce

raisonnement qu'on chauffa pendant six mois les bains d'Alexandrie des

ouvrages du temps précédent. L'imposteur n'était plus, lorsque des

fanatiques remplis de son esprit damnaient le calif Almamon pour avoir

accueilli la science au détriment de la sainte ignorance des fidèles

croyants. Ils disaient: Si quelqu'un ose l'imiter, il faut l'empaler

et le porter de tribu en tribu, précédé d'un héraut qui criera: C'est

ainsi qu'on traitera l'impie qui préférera la philosophie profane à la

divine tradition, la raison au miraculeux Alcoran.

Cependant les Omméades firent peu de chose pour les savants. Les

Abbassides osèrent davantage. Un d'entre eux institua des pèlerinages,

éleva des temples, prescrivit des prières publiques et se montra si

religieux qu'il put, sans irriter les dévots, attacher près de lui un

astrologue et deux médecins chrétiens. Il n'y a point de sectes que les

musulmans haïssent autant que la chrétienne. Cependant les lettrés que

les derniers Abbassides appelèrent à leur cour étaient tous chrétiens.

Le peuple n'y prit pas garde.--C'est qu'il était heureux sous leur

gouvernement. Je dirais volontiers à un prince...--Est-ce qu'on dit

quelque chose aux princes? Mais voyons, père Hoop, ce que vous leur

diriez.--Soyez bons; soyez justes; soyez victorieux; soyez honorés de

vos sujets et redoutés de vos voisins.--Rien que cela?--J'ajouterais:

Ayez une armée nombreuse à vos ordres, et vous établirez la tolérance

universelle; vous renverserez ces asiles de l'ignorance, de la

superstition et de l'inutilité.--Voulez-vous vous taire! vous ne savez

donc pas que je veux fonder un couvent au Grandval?--Beau projet!...

Vous réduirez à la simple condition de citoyens ces hommes de droit

divin qui opposent sans cesse leurs chimériques prérogatives à votre

autorité; vous reprendrez ce qu'ils ont extorqué de l'imbécillité de

vos prédécesseurs; vous restituerez à vos malheureux sujets la richesse

dont ces dangereux fainéants regorgent; vous doublerez vos revenus,

sans multiplier les impôts; vous réduirez leur chef orgueilleux à sa

ligne et à son filet; vous empêcherez des sommes immenses d'aller se

perdre dans un gouffre étranger d'où elles ne reviennent plus; vous

aurez l'abondance et la paix; et vous régnerez, et vous aurez exécuté

de grandes choses, sans exciter un murmure, sans verser une goutte de

sang.--Pardi c'est un bel instrument que la langue; comme il enfile

cela!--Mais il faudrait, avant tout, qu'un souverain fut bien persuadé

que l'amour de ses peuples est le seul véritable appui de sa puissance.

Si, dans la crainte que les murs de son palais ne tombent en dehors,

il leur cherche des étais, il y en a certains qui tôt ou tard les

renverseront en dedans. Un souverain prudent isolera sa demeure de

celle des dieux. Si ces deux édifices sont trop voisins, le trône sera

gêné par l'autel, l'autel par le trône; et il arrivera quelque jour

que, portés l'un contre l'autre avec violence, ils s'ébranleront tous

les deux.--Il ne serait pas difficile à un prince politique de soulever

le haut clergé contre la cour de Rome, ensuite le bas clergé contre le

haut, puis d'avilir le corps entier.--Les voilà-t-il pas qui rêvent

comment on pourrait traîner la sainte Église de Dieu dans la boue!

Voulez-vous vous taire, vilains athées que vous êtes!--Mais à propos,

le petit Croque-Dieu de Sussy ne vient-il pas souper?--Pardi, mon

gendre, s'il vient, ménagez un peu ses oreilles; comment voulez-vous

qu'il dise la messe, quand il a ri de vos ordures?--Qu'il ne la dise

pas.--Il ne lui est pas aussi facile de se passer de la dire qu'à vous

de l'entendre.--Je ne doute point que cela n'arrive un jour.--Pardi,

je le voudrais bien; c'est un petit homme; il rit de si bon cœur.--Il

ne s'agit que de persuader aux évêques de se passer du pape, et aux

curés de partager avec les évêques.--Si vous me renvoyez là, il a la

mine d'attendre longtemps... Mademoiselle Anselme, écoutez tout

contre: si vous ne voulez pas que je vous voie avec le vilain cul de

mon rêve, montrez-nous celui que vous portez.

--Les musulmans sont divisés en une multitude incroyable de sectes.

On en compte jusqu'à soixante-treize. Ils ont des jansénistes,

des molinistes, des pyrrhoniens, des sceptiques, des déistes, des

spinosistes, des athées.--Les voilà bien lotis!... C'est comme parmi

nous. La belle couvée!--On les vit éclore du mélange de la religion

avec la philosophie.--Cette philosophie gâte tout.--Lorsqu'ils

quittèrent le glaive tranchant dont ils prouvaient la divinité de

l'Alcoran, et qu'ils se mirent à raisonner.--C'est encore une mauvaise

chose que la raison: aussi j'en use le moins que je peux... Il y paraît

quelquefois.--Aux autres il n'y paraît pas tant; mais c'est tout un.

--Ils ont des espèces de manichéens et d'optimistes. Un des premiers

disait un jour à son antagoniste: Un père eut trois enfants.--Mesdames,

voici un conte; il faut l'entendre.--L'un de ces enfants vécut dans

la crainte de Dieu.--Et fit bien. Il n'y en a guère aujourd'hui de

ceux-là. On ne sait plus ce que le monde devient; les enfants sont

aussi méchants que les vieilles gens.--Le second vécut dans le crime,

et le troisième mourut tout jeune. Quel sera leur sort dans l'autre

vie? L'optimiste répondit que le premier serait récompensé dans le

ciel, le second puni dans les enfers, et que le troisième n'aurait

ni châtiment ni récompense. Mais, reprit le manichéen, si ce dernier

disait à Dieu: Seigneur, il n'a dépendu que de toi que je vécusse plus

longtemps, et que je fusse assis dans le ciel à côté de mon frère;

cela eût été mieux pour moi. Que lui répondrait le Seigneur? Il lui

répondrait: J'ai vu que si je t'accordais une plus longue vie, tu

tomberais dans le crime, et qu'au jour de mes vengeances, tu mériterais

le supplice du feu. Mais, ajouta le manichéen, n'entendez-vous pas le

second qui réplique au Seigneur: Eh! que ne m'ôtais-tu la vie dans mon

enfance? Pourquoi m'accorder les jours malheureux que tu as refusés

à mon frère? Si je ne me réjouissais pas dans le ciel avec mon frère

aîné, du moins je sommeillerais en paix auprès de mon frère cadet; cela

eût été aussi bien pour moi que pour lui. Comment le Seigneur s'en

tira-t-il?--Ma foi, je n'en sais rien; il y a de quoi le foire affoler.

Mais nous saurons cela quand nous y serons; il faut y aller tôt ou

tard.... Il lui dira: J'ai prolongé ta vie afin que tu méritasses la

félicité éternelle, et tu me reproches une faveur que je t'ai faite....

Si c'était une faveur, dira le troisième que ne me la faisais-tu donc

aussi?--Voilà trois enfants bien incommodes; ils ont dû donner bien

du chagrin à leurs parents. Mais il faut prendre la charge avec les

bénéfices. Allons souper.

--Il y en a qui nient tout rapport du Créateur à la créature. Selon

eux, Dieu est juste parce qu'il est tout-puissant. Ses attributs

n'ont rien de commun avec les nôtres; et nous ne savons pas par quels

principes nous serons jugés à son tribunal.--Maman, tant mieux pour

votre amie Mme de ***.--N'en partons pas. Laissons notre prochain

pour ce qu'il est. La fille est noire comme une taupe; mais mon fils

dit qu'elle a les pieds blancs. Blancs ou noirs, qu'est-ce que cela

me fait? Pour la mère, elle eût été mieux avisée de garder ses yeux

qu'elle avait beaux et bons, et de laisser assommer son mari; mais ce

qui est fait est fait.--Ils disent: Qu'est-ce qu'un être passager d'un

instant, d'un point, devant un être éternel, infini? Que deviendraient

les autres hommes pour un de leurs semblables à qui Dieu aurait accordé

seulement une durée éternelle? Croit-on qu'il eût le moindre scrupule

de s'immoler tout ce qui lui résisterait? Ne dirait-il pas à ses

victimes: Qu'êtes-vous en comparaison de moi? Dans un moment il ne

sera non plus question de vous que si vous n'aviez point été, vous ne

jouirez ni ne souffrirez plus; mais il s'agit d'une éternité pour moi.

Je me dis à moi-même et à vous, selon ce que je suis et ce que vous

êtes, périssez donc sans murmurer; je suis juste.--Il est incroyable

tout ce qui leur croît dans la tête. En vérité, il y a de quoi déranger

la mienne.--Cependant quelle distance plus grande encore de Dieu à

un homme, que d'un homme, quel qu'on le suppose, à un autre! Qu'il

soit immortel, cet homme, je le veux; combien ne lui restera-t-il pas

encore d'infirmités qui le rapprocheront de la condition commune? Toute

notion de justice s'anéantit entre un homme et son semblable par le

privilège d'un seul attribut divin, et nous osons en supposer entre

Dieu et l'homme! Il n'y a que le brachmane, qui craignit de blesser la

fourmi, qui puisse dire à Dieu: Seigneur, pardonnez-moi si j'ai fait

remonter mes idées jusqu'à vous; je les ai fait descendre jusqu'à

la fourmi: traitez-moi comme j'ai traité le plus misérable des insectes.

Au milieu de ces sectaires, il y en a qui se moquent de tout.... Ils

n'en sont ni plus heureux ni plus sages.--Madame de Saint-Aubin,

vous avez une femme de chambre qui ne l'est guère.--Qu'est-ce que

cela me fait?--Pardi, cela me ferait à votre place. Je veux, croire

que ceux qui me touchent ont en tous temps les mains nettes.--Et

voilà un éclat de rire qui part en un instant de tous les coins du

salon.--Qu'appelez-vous les mains nettes?...--Oui, madame, les mains

nettes... Je sais ce que j'ai vu, et je m'entends.

--Ils ont des intolérants, comme madame.--Pardi, je n'empêche rien

de ce que je ne vois pas; c'est comme madame chose... Ma fille,

aide-moi donc à trouver son nom.--Maman, il ne faut pas dire

cela.--Ils viennent ici, je les loge porte à porte...--Père Hoop, je

vous prie de continuer.--Un islamite intolérant avait attenté à la

vie d'un philosophe dont il suspectait la croyance. Ce philosophe

était puissant; il aurait pu châtier l'islamite ou le perdre par son

crédit; il se contenta de le réprimander doucement et de lui dire: Tes

principes te commandent de m'ôter la vie, les miens me commandent de

te rendre meilleur, si je puis. Viens, que je t'instruise, et tu me

tueras après, si tu veux.--Ma foi, cela est joli--Que pensez-vous qu'il

apprit?--Son catéchisme; car tout prêtre qu'il était, il ne le savait

pas.--L'arithmétique et la géométrie.... C'est peut-être ainsi qu'il

en faudrait user avec tous les peuples à convertir... Faire précéder

le missionnaire du géomètre.--Et pourquoi pas du <i>chimicien</i> aussi

avec ses <i>curbitudes?</i>--Madame, cela n'en serait pas plus mal. Qu'ils

sachent d'abord combiner des unités, ensuite on leur fera combiner

des idées plus difficiles.--Tenez, voilà la meilleure chose que vous

ayez dite de toute la soirée. Si ce projet prend, mon amoureux Montamy

partira pour la Cochinchine, et je n'en serai plus ennuyée. Allons

souper là-dessus, et que le petit Croque-Dieu, qui ne vient point, s'en

aille au diable.

--Et voilà, mon amie, comme le temps se passe. Je n'ai à vous dire que

de ma tendresse et de nos entretiens. Au milieu de ces entretiens,

moitié sérieux et moitié comiques, je soupire quelquefois, et je dis

tout bas: Ah! si ma Sophie et sa sœur étaient ici! et puis je

soupire encore. M. de Berlize partit hier pour Paris; il vous porte une

lettre. Je raccompagnai jusqu'à Charenton, où j'espérais en prendre

une de vous, et je ne fus pas trompé. Je revins à sept heures; on

m'attendait pour faire un piquet. Je jouai gaiement et heureusement.

Nous perdons l'Écossais demain. J'en suis fâché; c'est un homme de bien

qui a du sens et des connaissances. Sa mélancolie l'a promené dans tous

les coins du monde, et je tirais parti de ses voyages. Mme d'Aine est

la meilleure femme du monde, c'est la prévenance en personne; mais elle

estropie tous les noms; elle appelle un chimiste un <i>chimicien</i>; une

cucurbite, une <i>curbitude</i>; l'<i>Encyclopédie</i>, <i>Socoplie</i>, et ainsi du

reste. La <i>Parfaite-Union</i> est une Mme de B***, qui a la fantaisie de

fonder une coterie femelle sous ce titre. Mme de ***, la mère, est la

femme d'un directeur des aides, à Bordeaux, à qui elle a sauvé la vie

dans une émeute populaire: elle se jeta au milieu des séditieux. Une

femme échevelée, qui errait, qui s'exposait aux pierres qui volaient de

toutes parts, étonna les séditieux et suspendit leur fureur. Elle était

dans un temps critique, et elle en perdit les yeux, et depuis l'infâme

époux et son horrible fille se sont ligués pour tourmenter cette

infortunée. Il y a des années qu'ils font couler des larmes amères de

ces yeux qui ne voient plus. Le petit Croque-Dieu est le <i>pussatni</i> de

Mlle de Sussy. Il dit la messe le dimanche, et le reste de la semaine

il fait le bouffon. Il avait été de la promenade; il devait être du

souper; mais il ne vint qu'après. Nous avions dévoré, les femmes

surtout; nous étions en train de dire des folies et d'en faire lorsque

le cher petit prêtre arriva. «Ah! te voilà, l'abbé; sais-tu bien que

je n'aime pas qu'on me manque.--Madame n'y est-elle pas encore faite?--

Point du tout.» Le Croque-Dieu ne hait pas les femmes; il leur ferait

volontiers cet honneur. Mme de *** était assise et accoudée sur une

table; il alla se pencher et s'accouder sur la même table, vis-à-vis

d'elle, car il est familier. Mme de ***, invitée par la commodité de sa

posture et la largeur de sa croupe, prend un fauteuil, l'approche de

lui, lui dit: «L'abbé, tiens-toi bien», et d'un saut elle enfourche

l'abbé.... L'abbé ne se fâcha point et fit bien. C'était encore une

figure à voir que Mlle Anselme. C'est l'innocence, la pudeur et la

timidité mêmes. Elle ouvrait ses grands yeux, elle regardait à

terre une mare énorme, et elle disait d'un ton de surprise: Mais!

madame.--Eh! mais, oui.... C'est moi, c'est l'abbé: des souliers, des

bas, des cotillons, du linge.

Mme de *** est honorable; le petit prêtre est pauvre. Dès le lendemain

il eut ordre d'acheter un habit complet. Comment trouverez-vous cela,

mesdames de la ville? Pour nous, grossiers habitants du Grandval, il ne

nous en faut pas davantage pour nous amuser et le jour et le lendemain.

Oui, mon amie, oui, j'ai reçu toutes vos lettres; je suis tranquille;

je suis heureux autant qu'on peut l'être loin de celle qu'on aime bien.

Je souhaite que la lecture de <i>l'Esprit</i> continue de vous plaire. Si

l'auteur n'a pas eu le suffrage de Grimm, et qu'il vous connût, il s'en

consolerait un peu par le vôtre. Je vous vois, vous et votre mère;

j'entends d'ici les mots qui rompent par intervalle le silence de votre

retraite. Vous vous trompez; Mme de Saint-Aubin ne pense plus à moi;

elle a découvert, au bout de trente ans, que le bruit du trictrac lui

faisait mal à la tête, et nous n'y jouons plus. Je vous rends tout ce

qui se fait ici mot à mot; et vous vous en amuserez parce que c'est

votre ami qui vous parle.

Il est vrai que j'attendais M. de Berlize avec impatience. Il a mis de

l'importance et du mystère à sa fonction; il m'a donné la lettre de

Grimm devant tout le monde, et il a attendu que nous fussions seuls

pour me remettre la vôtre. Encore un petit moment, et j'accourrai, et

je vous porterai une bouche innocente, des lèvres pareilles, et des

yeux qui n'ont rien vu depuis un mois. Que nous serons contents de nous

retrouver!...

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 37 / 189 题