Langres, le 27 juillet 1759.
Je vous écrivis à Nogent, où je couchai le premier jour. J'en partis
le lendemain entre trois et quatre heures du matin, et, après environ
vingt-quatre heures de route continue, je suis arrivé à la porte de
la maison paternelle; j'ai trouvé ma sœur et mon frère en assez bonne
santé, mais d'une telle différence de caractère, que j'ai bien de la
peine à croire qu'ils puissent jamais se faire une vie douce. L'homme
qui les liait et qui les contenait n'est plus. Mon frère avait tout mis
en ordre; ainsi, j'espère que nos affaires s'arrangeront sans délai
et sans difficulté. Je suis bien pressé de vous revoir, mon amie; je
sens à tout moment qu'il me manque quelque chose, et quand j'appuie
là-dessus, je trouve que c'est vous. J'ai apporté avec moi
quelques livres qui ne seront pas ouverts, des papiers sur lesquels
je ne jetterai pas seulement les yeux. Que je suis heureux d'avoir à
traiter avec d'honnêtes gens! D'autres tireraient bon parti de l'ennui
qui m'obsède. Je trouve tout bien, parce que tout est bien, je crois,
et que ce que je gagnerais à discuter ne vaut pas le temps que j'y
mettrais. Lorsque j'entreverrai la fin de mon séjour, je demanderai à
madame votre mère ses ordres. J'attends de vos nouvelles. Tout ce que
vous me dites de Mme Le Gendre et de sa peine m'intéresse vivement:
l'image de cette mère tendre tenant entre ses bras son enfant malade,
et le reposant sur son sein, et cela pendant des heures entières et par
des chaleurs insupportables, me revient quelquefois avec l'émotion la
plus douce. Que je serais content, si je lui avais inspiré pour moi la
plus petite partie des sentiments que j'ai pris pour elle! En vérité,
c'est une femme rare. Ne lui lisez pas cela, je vous en prie. Adieu,
ma tendre et bonne amie: quand me retrouverai-je à côté de vous? Ce
sera sûrement le plus tôt possible. Je vous avais promis l'histoire de
la dernière matinée que j'ai passée à Paris: à présent je n'ai plus
le courage de vous en entretenir. Je voudrais oublier tous les torts
que les autres ont avec moi. Portez-vous bien. Ménagez votre santé;
songez combien elle m'est chère. Je suis accablé de visites; je suis
interrompu à chaque ligne, et je ne souffre pas patiemment qu'on vienne
me distraire quand je suis avec vous. Adieu, adieu, il faut que je
vous quitte pour des prêtres, des moines, des avocats, des juges, des
animaux de toute espèce et de toute couleur; mais je ne vous quitterai
pas sans vous protester que je ne vis que par la tendresse que j'ai
pour vous. Je veux être aimé de ma Sophie; je veux être aimé et estimé
de Grimm; je veux être aimé et estimé de Mme Le Gendre. Qu'on m'assure
le suffrage de ces trois êtres, et que je puisse m'avouer à moi-même
que je le mérite un peu, et tout sera bien.