Langres, le 31 juillet 1759.
À peine y a-t-il quatre jours que je suis ici, et il me semble qu'il y
ait quatre ans. Le temps me dure; je m'ennuie. Je vais vous entretenir
un peu de nos affaires domestiques, puisque vous me l'avez permis.
D'abord, il m'est impossible d'imaginer trois êtres de caractères plus
différents que ma sœur, mon frère et moi. Ma sœur est vive, agissante,
gaie, décidée, prompte à s'offenser, lente à revenir, sans souci, ni
sur le présent ni sur l'avenir, ne s'en laissant imposer ni par les
choses ni par les personnes; libre dans ses actions, plus libre encore
dans ses propos; c'est une espèce de Diogène femelle. Je suis le seul
homme qu'elle ait aimé; aussi m'aime-t-elle beaucoup! Mon plaisir la
transporte; ma peine la tuerait.
L'abbé est né sensible et serein. Il aurait eu de l'esprit; mais la
religion l'a rendu scrupuleux et pusillanime. Il est triste, muet,
circonspect et fâcheux. Il porte sans cesse avec lui une règle
incommode à laquelle il rapporte la conduite des autres et la sienne.
Il est gênant et gêné. C'est une espèce d'Héraclite chrétien, toujours
prêt à pleurer sur la folie de ses semblables. Il parle peu, il écoute
beaucoup: il est rarement satisfait.
Doux, facile, indulgent, trop peut-être, il me semble que je tiens
entre eux un assez juste milieu. Je suis comme l'huile qui empêche ces
machines raboteuses de crier, lorsqu'elles viennent à se toucher. Mais
qui est-ce qui adoucira leurs mouvements quand je n'y serai plus? C'est
un souci qui me tourmente. Je crains de les rapprocher, parce que si
elles venaient un jour à se séparer, ce serait avec éclat. L'équité et
le désintéressement sont deux qualités qui nous sont communes. Dieu
merci, tout finira promptement et bien, sans que je m'en mêle. Mon
père nous a laissé 50,000 francs en contrats, deux cents émines[7] en
grain ou la valeur de 10,000 livres, une maison à la ville, deux
jolies chaumières à la campagne, des vignes, des marchandises, quelques
créances et un mobilier tel à peu près qu'il convenait à un homme de
son état. Mon frère et ma sœur seront mieux partagés que moi, et je
m'en réjouis. Qu'ils s'approprient tout ce qui leur conviendra, et
qu'ils me renvoient. Pourquoi m'accommodais-je autrefois si bien de la
vie qu'on mène ici, et ne puis-je la supporter aujourd'hui? C'est, ma
Sophie, que je n'aimais pas, et que j'aime.
Les choses ne sont rien en elles-mêmes; elles n'ont ni douceur ni
amertume réelles: ce qui les fait ce qu'elles sont, c'est notre âme;
et la mienne est mal disposée pour elles. Tout ce qui m'environne me
lasse, m'attriste et me déplaît. Mais qu'on me promette ici mon amie,
qu'elle s'y montre, et tout à sa présence s'embellira subitement. Si
les objets ont changé pour moi, il s'en manque beaucoup que je sois
le même pour eux. On me trouve sérieux, fatigué, rêveur, inattentif,
distrait. Pas un être qui m'arrête; jamais un mot qui m'intéresse;
c'est une indifférence, un dédain qui n'excepte rien. Cependant on a
des prétentions ici comme ailleurs, et je m'aperçois que je laisse
partout une offense secrète. Plus on m'estime, plus on souffre de mon
inadvertance; et moi, j'admire combien sottement les autres s'accusent
ou se félicitent de notre humeur bonne ou mauvaise; ils s'en font
honneur, et ils n'y sont pour rien. Ah! si j'osais les détromper,
je leur dirais: Vous me plairiez tous, si j'avais ici ma Sophie; et
pourtant elle vous déparerait. La comparaison que je ferais de vous
avec elle ne serait pas à votre avantage; mais je serais heureux, et
l'homme heureux est indulgent. Venez donc me réconcilier avec cette
ville... Mais cela ne se peut. Il faut que je la haïsse jusqu'au moment
où j'en sortirai pour retourner à vous. Je sens davantage que cette
idée embellira mes derniers jours.
J'ai reçu vos deux lettres à la fois. Tout ce que vous y peignez, je
l'éprouve; j'ai payé le tribut à l'eau et à l'air de ce pays; mais
peut-être ne m'en porterai-je que mieux. N'est-ce pas à M... qu'il faut
adresser les lettres pour Isle? Je reviendrai donc avec madame votre
mère! Je m'y attendais. Ce n'était pas par Roger que j'espérais un
mot de vous: mais je l'ai cherché dans le paquet de madame votre mère
et dans les poches de la chaise, et j'ai été surpris de ne rien
trouver. Grimm me sait ici; pourquoi donc ne m'a-t-il pas écrit? Il me
néglige, mon amie; réparez sa faute. Parlez-moi de vous, parlez-moi de
votre chère sœur. Si pendant mon absence il vous arrive quelquefois de
retourner au petit château, que j'y sois avec vous[8]. Je rêve aussi
de mon côté à perfectionner cet établissement, et je trouve qu'on y
aurait besoin d'un personnage qui fût le confident de tous, et qui fit
entre eux le rôle de conciliateur commun. Qu'en pensez-vous? Tout bien
considéré, j'aimerais mieux que cette fonction fut confiée à une femme
qu'à un homme. Adieu, ma bonne, ma tendre amie. Je vous serre entre
mes bras, et je vous réitère tous les serments que je vous ai faits.
Soyez-en témoin, vous, chère sœur. Si je manque jamais à son bonheur,
haïssez-moi, méprisez-moi, haïssez, méprisez tous les hommes. Sophie,
je vous aime bien, et je révère votre sœur autant que je vous aime.
Quand vous rejoindrai-je toutes deux? Bientôt, bientôt.
P. S. Ne me laissez point oublier de M. de Prisye, de l'abbé Le
Monnier, de M. Gaschon, si vous l'avez encore; et présentez mon respect
à Mlle Boileau. Aurez-vous encore l'inhumanité de ne pas dire un mot de
l'enfant[9]? Je la vois d'ici Je vois aussi la mère, et cette image me
touche toujours.
J'ai vu, depuis que je suis ici, tous les fermiers de mon père, et je
n'en ai pas vu un seul sans les larmes aux yeux. Combien cet homme a
laissé de regrets!
Vous aimeriez beaucoup ma sœur; c'est la créature la plus originale
et la plus tranchée que je connaisse; c'est la bonté même, mais avec
une physionomie particulière. Ce serait la ménagère du petit château.
Je n'y veux point de chapelain. Adieu, ma Sophie! adieu, respectable
et digne sœur de ma Sophie! Tournez un peu vos yeux de ce côté, et
tendez-moi votre main.