VI

... Juillet 1759.

Je ne saurais m'en aller d'ici sans vous dire un petit mot. Hé bien!

mon amie, vous comptez donc beaucoup sur moi! votre bonheur, votre

vie sont donc liés à la durée de ma tendresse! ne craignez rien,

ma Sophie, elle durera, et vous vivrez et vous vivrez heureuse. Je

n'ai point encore commis le crime, et je ne commencerai point à le

commettre: je suis tout pour vous, vous êtes tout pour moi; nous

supporterons ensemble les peines qu'il plaira au sort de nous envoyer;

vous allégerez les miennes, j'allégerai les vôtres. Puissé-je vous

voir toujours telle que vous êtes depuis quelques mois! pour moi,

vous serez forcée de convenir que je suis comme au premier jour: ce

n'est pas un mérite que j'aie, c'est une justice que je vous rends.

L'effet des qualités réelles, c'est de se foire sentir plus vivement

de jour en jour. Reposez-vous de ma constance sur les vôtres et sur

le discernement que j'en ai. Jamais passion ne fut plus justifiée par

la raison que la mienne. N'est-il pas vrai, ma Sophie, que vous êtes

bien aimable? Regardez au dedans de vous-même; voyez-vous bien? voyez

combien vous êtes digne d'être aimée, et connaissez combien je vous

aime. C'est là qu'est la mesure invariable de mes sentiments.

Bonsoir, ma Sophie, je m'en vais plein de joie, la plus douce et la

plus pure qu'un homme puisse ressentir. Je suis aimé, et je le suis de

la plus digne des femmes.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 17 / 189 题