Paris, le 10 juillet.
J'écris sans voir. Je suis venu; je voulais vous baiser la main et
m'en retourner. Je m'en retournerai sans cette récompense; mais ne
serai-je pas assez récompensé si je vous ai montré combien je vous
aime? Il est neuf heures, je vous écris que je vous aime. Je veux du
moins vous l'écrire; mais je ne sais si la plume se prête à mon désir.
Ne viendrez-vous point pour que je vous le dise et que je m'enfuie?
Adieu, ma Sophie, bonsoir; votre cœur ne vous dit donc pas que je
suis ici? Voilà la première fois que j'écris dans les ténèbres: cette
situation devrait m'inspirer des choses bien tendres. Je n'en éprouve
qu'une: je ne saurais sortir d'ici. L'espoir de vous voir un moment m'y
retient, et j'y continue de vous parler, sans savoir si j'y forme des
caractères. Partout où il n'y aura rien, lisez que je vous aime.
V
Paris, le 15 juillet.
Voilà la lettre de Grimm. Je l'ai relue avant que de vous l'envoyer.
Imaginez sa douleur lorsqu'il aura appris que celui qui lui disait en
l'embrassant, il y a quelques mois: «Voilà pour mon fils, voilà pour
ma fille, voilà pour ma petite-fille», n'est plus. Il s'est endormi
entre les bras de deux de ses enfants, sans douleur, sans agonie et
sans efforts. Mon père n'était pas un de ces hommes qu'on oubliait
quand on l'avait connu. Grimm se ressouviendra de lui et le pleurera.
Vous adoucirez l'idée que j'en garderai, elle ne me quittera pas même
à côté de vous; mais ce qu'elle a de touchant et de mélancolique se
fondant avec les impressions de tendresse que je reçois de vous, il
résultera de ce mélange un état tout à fait délicieux. Ah! s'il pouvait
devenir habitude! il ne s'agit que d'être bon amant et bon fils,
homme bien reconnaissant et bien tendre, et il me semble que j'ai
ces deux qualités. On n'éprouverait plus cette joie bruyante; l'âme
ne s'ouvrirait que par intervalle; mais le rayon de gaieté qui s'en
échapperait, semblable au rayon de lumière qui descend du ciel dans
un jour nébuleux et couvert, n'en aurait que plus d'éclat et d'effet.
Celui de notre tristesse sur les autres est bien singulier. N'avez-vous
pas remarqué quelquefois à la campagne le silence subit des oiseaux,
s'il arrive que dans un temps serein un nuage vienne à s'arrêter sur
un endroit qu'ils faisaient retentir de leur ramage? Un habit de
deuil dans la société, c'est le nuage qui cause en passant le silence
momentané des oiseaux. Il passe et le chant recommence.
Comment vous portez-vous aujourd'hui? Avez-vous bien dormi? Dormez-vous
quelquefois comme moi, les bras ouverts? Que vos regards étaient
tendres hier! combien ils le sont depuis quelque temps! Ah! Sophie,
vous ne m'aimiez pas assez, si vous m'aimez aujourd'hui davantage...
Si vous m'avez écrit un petit mot, je saurai comment le reste de la
soirée d'hier s'est passé... Mais lisez donc l'histoire de cet abbé de
Prades[6]... Quel abominable homme! malheureusement il y en a beaucoup
de pareils... Bonjour, ma tendre amie; je vous embrasse; je vous aime
toujours; ils n'en croiront rien; mais cela sera en dépit de tous les
proverbes, fussent-ils de Salomon! Cet homme-là avait trop de femmes
pour entendre quelque chose à l'âme de l'homme de bien, qui n'en estime
et n'en aime qu'une.