»En se livrant à ce petit sport attrayant, il arriva qu’un de ces

insectes sut vendre sa vie plus chèrement que les centaines d’autres

victimes faites par cette femme. Cette araignée, en effet, tomba dans le

suif fondu de la chandelle, tout contre la flamme; elle ne put dégluer

ses pattes et devint la proie du feu, à la grande joie de son bourreau,

qui regardait avec délices la flamme accomplir son œuvre de destruction.

Soudain l’araignée éclata avec un crépitement sinistre et lui cracha son

venin dans les yeux et sur les lèvres; la femme, jetant sa chandelle,

hurla au secours et se crut perdue. Le soir même, ses lèvres enflèrent

énormément, et un de ses yeux se boursoufla, sa langue et ses gencives

en firent autant, soit que l’appréhension d’avoir reçu du venin dans la

bouche, soit que le poison ait impressionné les fibrilles nerveuses du

ventricule par l’intermédiaire des mêmes fibrilles de la bouche, cette

femme fut prise de vomissements violents. Pour les arrêter, j’ordonnai,

dès mon arrivée, un verre de vin d’Espagne chaud et fortement épicé,

avec un soupçon de sel d’absinthe, et quelques heures plus tard un bol

de thériaque qu’elle rendit aussitôt. Je frictionnai ses lèvres avec une

mixture d’huile de scorpion et d’essence de rose; quant à l’ophtalmie,

je me demandais si la chaleur du venin, surchauffé par la flamme de la

chandelle avant l’explosion de l’insecte, n’avait pas pu à elle seule,

tout autant que le venin lui-même, causer ce désordre. Je veux bien que

la deuxième hypothèse se trouve suffisamment confirmée par l’exemple que

cite M. Boyle, d’une personne aveuglée par une goutte de venin provenant

d’une araignée en vie. Quoi qu’il en soit, en présence de la grande

tuméfaction des lèvres et d’autres symptômes qui ne pouvaient être

attribués vraisemblablement à une simple brûlure, je crus pouvoir

conclure à un réel empoisonnement. Je n’osai pas cependant faire

pratiquer la saignée au bras (oh! dans le bon vieux temps...

eussiez-vous le cou coupé qu’il se serait encore trouvé un médecin pour

vous saigner à l’autre extrémité!) mais je lui appliquai très

heureusement des sangsues aux tempes, et l’inflammation s’en vit

diminuée; ses souffrances furent également calmées par l’injection dans

l’œil d’une décoction de graines de coings et de pavots blancs dans de

l’eau de rose. Comme l’enflure de ses lèvres augmentait, j’y fis

appliquer, dans la nuit, un cataplasme de farine de vesces délayée dans

une infusion de feuilles de scordium, et de fleurs de sureau. En même

temps, comme ses vomissements s’étaient arrêtés, on lui fit prendre, de

distance en distance, une petite potion de carduus Benedictus et de

scordium additionnée d’un peu de thériaque. Au moment même où les

symptômes inquiétants venaient de céder à cette médication, survint une

vieille femme qui, avec l’aplomb ordinaire des gens de son espèce,

enleva tous les pansements et garantit la guérison en deux jours. Bien

qu’elle y mît en réalité deux semaines tout le mérite de cette cure lui

revient. Elle s’était bornée à appliquer des compresses de feuilles de

plantain hachées avec des toiles d’araignée, à injecter dans l’œil

malade des gouttes de cette drogue, et à en administrer quelques

cuillers, deux ou trois fois par jour.»

Ainsi finit cette prodigieuse aventure. Notre sage, avant de passer

outre, ne perd pas l’occasion de décocher à son M. Turner cette remarque

judicieuse, qu’il écrit en italiques pour lui donner plus de portée:

«Je dois faire observer, au sujet de cette histoire, que le plantain par

sa vertu rafraîchissante était plus indiqué que les pansements chauds et

les autres remèdes.»

Avouez que le récit semble peu ordinaire de nos jours; il est

parfaitement dans la bouche d’un médecin de haut renom qui envisage ce

fait comme une découverte précieuse pour la science médicale! Voilà bien

des embarras, pendant deux semaines, pour une femme qui s’est échaudé un

œil et les lèvres avec le suif de sa chandelle!... La pauvre créature

est droguée à fond, saignée, frictionnée, turlupinée dans tous les sens,

comme si tout cela pouvait y faire quelque chose; et quand une

charitable vieille matrone vient, après tout ce grabuge, apporter à ce

cas très banal les soins de son gros bon sens, le savant ignorantin

semble rire de son ignorance, dans la sereine inconscience de sa propre

nullité. Voilà bien une preuve flagrante de l’encroûtement de la

médecine d’autrefois: cette terreur inspirée par les araignées pendant

trois mille ans ne s’est dissipée que depuis trente ou quarante ans!...

Voyez un peu ce que l’imagination peut faire. Il paraît que «cette même

jeune femme» était d’ordinaire si impressionnée par l’odeur forte,

d’ailleurs complètement imaginaire, répandue par les araignées, «en

brûlant», que tout lui semblait «tourner autour d’elle», et qu’elle

s’évanouissait avec des sueurs froides, accompagnées souvent de légers

vomissements. C’est à se demander s’il n’y avait pas, dans cette cave de

la bière plutôt que des araignées?

Voici, d’autre part, des effets d’imagination encore plus surprenants:

«Sennertus indique comme signes caractéristiques de la morsure et de la

piqûre de cet insecte: la stupeur et l’engourdissement de l’endroit

piqué, une sensation de froid, de frisson et d’enflure à l’abdomen, la

pâleur de la face, des larmes spontanées, un tremblement nerveux, des

contractions, des convulsions, des sueurs froides (ces derniers

symptômes apparaissant surtout lorsque le poison a été avalé).» Or, les

médecins actuels soutiennent qu’un oiseau ou qu’un homme peuvent avaler

des araignées sans en souffrir le moins du monde.

Il faut noter que ces symptômes ne sont pas exclusivement les

caractéristiques de la morsure des araignées; ils peuvent provenir d’une

simple frayeur. J’ai vu une personne qui, sentant un frelon dans son

pantalon, les présentait tous et au plus haut degré.

«Quant au traitement, sans négliger les procédés spéciaux à l’usage

interne, il convient de laver la morsure immédiatement avec de l’eau

salée, ou avec une éponge imbibée de vinaigre chaud. On peut encore

employer une décoction de mauves, d’origanum et de thym. Après quoi, on

appliquera un cataplasme de feuilles de laurier, de ronce et de

poireaux, ou bien de farine d’orge bouillie dans du vinaigre, ou encore

d’oignons et d’ail pilés avec de la fiente de chèvre et des grosses

figues. En même temps le patient devra manger autant d’ail et boire

autant de vin que possible.»

Pour ce qui est de moi, j’aimerais mieux être remordu par l’araignée.

Pour clore cette récapitulation, je ne citerai plus qu’un ou deux

exemples des mélanges détonants que les médecins d’autrefois avaient

coutume de faire avaler à leurs victimes suivant la capacité de chacun.

Dans le genre, nous avons «l’Antidote d’or d’Alexandre», qui est

merveilleux pour tout ce qu’on voudra.

C’est vraisemblablement la première en date des panacées universelles,

brevetées sans garantie. En voici la recette:

«Prenez Afaraboca, jusquiame, carpobalsamum, deux drachmes et demi de

chaque; clous de girofle, opium, myrrhe, cyperus, deux drachmes de

chaque; opobalsanum, feuilles des Indes, cinnamone, zedoarie, gingembre,

coftus, corail, cassia, euphorbe, gomme adragante, encens, styrax

calamita, celtique, nard, spignel, séséli, moutarde, saxifrage, anet,

anis, un drachme de chaque; xylalos, rheum, ponticum, alipta moschata,

castor, nard indien, souchet odorant, opoponax, anacardium, mastic,

soufre, pivoine, eringo, pulpe de dattes, hermodactyles rouges et

blancs, roses, thym, glands, pouliot, gentiane, écorce de racine de

mandragore, germandrée, valériane, herbe d’évêque, baies de laurier,

poivre long et blanc, xylobalsamum, carnabadium, macodonian, graine de

persil, angélique, graine de rue et sinone, un drachme et demi de

chaque; or vierge, argent pur, perles imperforées, blatta byzantina,

corne de cerf, avec équivalent de quatorze grains de blé; saphir,

émeraude, pierre de jaspe, un drachme de chaque; pellitory d’Espagne,

poudre d’ivoire, calamatus odoratus, avec équivalent de 29 grains de

blé; joignez-y du miel et du sucre en quantité suffisante.»

Après une préparation aussi compliquée, on pourrait s’attendre à avaler

une entière pelletée de ce mélange. Eh bien, non! La dose prescrite ne

dépasse pas la quantité d’une noisette. C’est tout! La faiblesse de la

dose tient sans doute à la grande quantité de métaux précieux et de

pierres entrés dans cette préparation.

«Aqua Limacum.--Prenez un peck d’escargots de jardin, lavez-les dans une

forte quantité de bière; nettoyez votre cheminée et préparez un boisseau

de charbon de bois que vous allumerez. Quand le feu a bien pris, écartez

les charbons incandescents, placez au centre les escargots et

recouvrez-les de feu; vous les laisserez cuire jusqu’à ce qu’ils

commencent à chanter. Retirez-les, puis avec un couteau et un morceau de

toile grossière débarrassez-les de leur écume. Écrasez-les ensuite avec

leur coquille dans un mortier. Après cela, prenez un quart de vers de

terre, saupoudrez-les de sel abondamment. Placez au fond du récipient

deux poignées d’angélique et recouvrez le tout de deux poignées de

célandine. Mélangez deux poignées de pieds d’ours et d’agrimony, une

once de safran, de bardane, d’oseille et d’épine-vinette. Placez les

escargots et les vers sur ce lit d’herbes mélangées; recouvrez-les de

fiente d’oie et de mouton dans la proportion de deux poignées. Versez

sur le tout trois gallons de bière forte et placez le récipient sur le

feu où vous le laisserez séjourner toute une nuit. Le matin vous

ajouterez trois onces de clous de girofle bien pilés et une petite

quantité de safran en poudre, puis six onces de corne de cerf râpée.

Au-dessus du récipient fixez un alambic et un chapeau, et laissez la

distillation se faire normalement.»

Et voilà! Le livre ne spécifie pas s’il faut avaler le tout en une seule

fois, ou si vous avez la faculté de boire la drogue à deux reprises (en

admettant que vous ne soyez pas mort aux premières gorgées). Il n’est

pas non plus mentionné à quelle maladie ce remède s’applique. Cela n’a

d’ailleurs aucune importance.

En feuilletant un peu plus loin, j’apprends que cette drogue fantastique

a pour but de «provoquer des flatuosités dans l’estomac». Je suppose

qu’on a voulu dire «faire évacuer les flatulences de l’estomac»?

Ainsi quand il arrivait par hasard à nos ancêtres d’avaler de travers un

soupir mal rentré, ils n’avaient d’autre ressource que d’ingurgiter un

de ces produits immondes pour mettre ce soupir à la porte! Autant dire

que pour déloger les vers d’un fromage il faut amener une batterie

d’artillerie.

En songeant à toutes les horreurs que votre père a dû avaler comme

médecines, et à toutes celles que vous eussiez absorbées vous-même de

nos jours, si l’homéopathie n’avait pas fait son apparition en ce monde,

obligeant les médecins de la vieille école à secouer leur torpeur et à

se meubler l’esprit de connaissances rationnelles, vous devez vous

estimer bien heureux que l’homéopathie ait pu résister aux assauts des

allopathes qui voulaient sa mort.--Quoi qu’il en soit, mieux vaut

n’avoir recours à aucun médecin, fût-il homéopathe, voire allopathe.

ESSAIS HUMORISTIQUES SUR DES SUJETS VARIÉS

BATEAUX MODERNES ET VIEUX BATEAUX

On croit assez généralement que, pour se faire une juste idée des

progrès actuels, il suffit de parcourir les articles et revues qui

paraissent à tout bout de champ.

Pour ma part, j’étais bien loin de supposer qu’un bateau moderne pût me

causer quelque étonnement, et pourtant me voici aussi surpris d’en avoir

visité un que si je n’avais jamais rien lu sur la question.

Je parcours ce grand bâtiment, «le Havel», pendant qu’il creuse son

sillon à travers l’Atlantique, et chaque détail qui me tombe sous les

yeux me rappelle son pendant en miniature, tel qu’il existait sur les

petits bateaux à bord desquels j’ai traversé l’Océan voici 14, 17, 18 et

20 ans.

Sur «le Havel», on peut sous bien des rapports trouver plus de confort

que dans les meilleurs hôtels du vieux continent.

Ainsi, ce bateau dispose de plusieurs salles de bain, aussi commodes et

bien aménagées que celles d’une belle maison particulière en Amérique,

tandis que dans les hôtels du Continent on se contente d’une seule salle

de bain, généralement mal tenue et reléguée dans un recoin de la

maison;--par-dessus le marché, il faut commander son bain une heure

d’avance.

Dans les hôtels, impossible de dormir tant il y a de bruits de toutes

sortes; de ma cabine, à bord, je n’entends pas un son. Dans les hôtels,

l’électricité s’éteint d’habitude à minuit; à bord, on l’a dans sa

chambre toute la nuit.

Sur «le Batavia», il y a vingt ans, une bougie fixée dans la cloison

était chargée d’éclairer deux cabines; en réalité elle n’éclairait ni

l’une ni l’autre. On l’éteignait à onze heures, en même temps que toutes

les lampes du salon, à l’exception d’une ou de deux, qui restaient

allumées pour montrer aux passagers le meilleur endroit où se rompre le

cou en rôdant dans l’obscurité.

Les passagers s’asseyaient, à table, sur des longues banquettes faites

du bois le plus dur; à bord du «Havel», ce sont des chaises tournantes,

à dos capitonné.

Dans ces temps reculés, le menu du dîner ne changeait pas: une pinte de

potage ordinaire, soupe de ménage ou autre, de la morue bouillie avec

des pommes de terre, une semelle de bœuf bouilli,--comme dessert, de la

compote de prunes, le dimanche «dog-in-a-blanket», le jeudi «plum-duff».

Sur les bateaux d’à présent, menu soigné et de choix variant tous les

jours. Autrefois, le dîner était lugubre; maintenant, musique charmante

par un orchestre invisible. Autrefois, les ponts étaient toujours

mouillés, aujourd’hui, ils sont presque continuellement secs, car le

pont-promenade est couvert et les paquets de mer ne balayent que

rarement les ponts. Dans l’ancien temps, dès qu’il y avait un peu de

mer, un «terrien» pouvait à peine se tenir sur ses jambes, alors qu’à

présent les ponts restent aussi d’aplomb qu’une table.

L’intérieur d’un vieux bateau personnifiait la chose la plus laide, la

plus négligée, la plus sombre et la moins confortable qu’on pût

imaginer; un bâtiment moderne est au contraire une merveille de

décoration, de luxe et de bon goût. On y trouve des appartements

somptueux, et rien de ce que la dépense peut ajouter à toutes les

commodités du confort n’a été épargné. Tandis qu’autrefois il n’existait

pas d’autre lieu de réunion que la salle à manger, aujourd’hui les

passagers peuvent disposer de plusieurs salons spacieux élégants. A

bord des vieux bateaux on ne pouvait fumer que dans le seul endroit

appelé «violon», sorte de réduit sordide construit en planches mal

équarries et à peine jointes. On n’y voyait pas clair; pas de sièges;

pour toute lumière, une lampe à mèche infectant l’huile rance; il y

faisait froid aussi, et toujours humide, car les embruns, cinglant à

travers les fentes, inondaient parfaitement bien ce taudis. De nos

jours, on trouve à bord trois ou quatre grands fumoirs, pourvus de

tables à jeu et de sofas bien rembourrés, chauffés à la vapeur, éclairés

à l’électricité. Peu d’hôtels en Europe en ont d’aussi bien aménagés.

Les bâtiments du vieux temps, construits en bois, avaient dans la cale

deux ou trois compartiments étanches avec des portes, et ces portes

restaient souvent ouvertes, de préférence lorsque le bateau venait à

donner sur un récif.

Le léviathan moderne est en acier, et ses cloisons étanches n’ont pas de

portes; elles partagent le bâtiment en neuf ou dix compartiments

hermétiques qui le rendent aussi dur à crever qu’un chat. A preuve

l’accident mémorable survenu, il y a un an ou deux, à la «City of

Paris».

Une chose curieuse qui frappe de suite dans un bateau moderne, c’est

l’absence de tapage, de bruit de pas, de cris de commandement. Tout

cela a disparu. Les manœuvres nécessaires pour amener à quai le bâtiment

se déroulent sans bruit; on ne peut rien voir de l’opération, on

n’entend pas passer un ordre. Un calme d’une solennité imposante

remplace le tumulte infernal d’autrefois. Sur la passerelle spacieuse,

tout encadrée de toile, avec son parquet grillagé et ses deux kiosques

avant et arrière bien fermés où cent cinquante hommes pourraient tenir

assis, il y a trois gouvernails indépendants; chacun d’eux suffit à

commander la direction, si les autres viennent à manquer. Toute la

conduite et la manœuvre se font de la passerelle. La manœuvre n’est plus

commandée à la voix ni au sifflet, mais à l’aide de signaux à timbre

automatique, trois axiomètres munis de cadrans à lettres bien apparentes

assurent la direction, la manœuvre et la transmission des ordres aux

aides invisibles qui assurent l’accostage ou le démarrage. L’officier

qui est à l’avant est hors de vue, trop loin pour entendre les ordres au

porte-voix, mais, à ses côtés, le timbre lui signifie de tirer, de

filer, d’amarrer, de lâcher, etc... Il entend tout, les passagers

n’entendent rien et, de cette façon, le bateau semble accoster de

lui-même, sans le secours d’un homme.

Cette grande passerelle est à 30 ou 40 pieds au-dessus de l’eau, ce qui

n’empêche pas la mer d’y monter de temps en temps; aussi y a-t-il une

autre passerelle perchée à 12 ou 15 pieds plus haut, pour servir dans

les occasions critiques. La force de l’eau est une chose étrange. Elle

vous glisse entre les doigts comme de l’air, mais dans d’autres cas elle

agira comme un corps solide, pliera en deux une tige de fer. Sur «le

Havel», elle brisa une lourde rampe de chêne et en fit des éclats aussi

menus que les brins d’un balai, au lieu de la casser en deux comme on

aurait pu s’y attendre. Au moment de l’affreuse catastrophe de

Johnstown, au dire de plusieurs témoins, des rochers furent entraînés

assez loin sur le parcours du prodigieux torrent. A Sainte-Hélène, il y

a plusieurs années, un raz-de-marée fit gravir à toute une batterie un

remblai escarpé de quarante pieds, et y déposa les canons en rang comme

des oignons. Mais l’eau a opéré un prodige encore plus extraordinaire

dont l’authenticité est absolument garantie. On appelle «épissoire» un

outil long d’un pied environ qui va en s’effilant du talon à la pointe

qui se termine très aiguë. Cet outil est en fer et fort lourd. Dans une

tempête, une vague embarqua à l’arrière, déferla de toute sa hauteur en

emportant avec elle un épissoire, la pointe en avant, avec une violence

et une rapidité si foudroyante qu’il entra de trois à quatre pouces dans

le corps d’un matelot et le tua net.

A tous points de vue, le moderne «lévrier de l’océan» semble important

et impressionnant à quiconque n’est pas familiarisé avec les gravures

récentes de bateaux. Pour la taille, il pourrait se comparer à l’Arche

de Noë, et pourtant cette masse monstrueuse d’acier abat ses cinq cent

milles à travers les flots en vingt-quatre heures. Il me souvient du

tour de force accompli par un paquebot sur lequel j’ai traversé jadis le

Pacifique, et il ne s’agissait alors que de deux cent neuf milles en

vingt-quatre heures; un an plus tard, ou à peu près, j’avais pris

passage sur «le Quaker City», un «raffiot» de touristes, et, une seule

fois, on nous proclama que nous venions de faire deux cent onze milles

de midi à midi, par une vraie mer d’huile; encore avait-on légèrement

forcé le point.

Ce petit vapeur, avec ses soixante-dix passagers et son équipage de

quarante hommes, avait l’air d’une ruche d’abeilles; aujourd’hui, à bord

du «Havel», nous passons ces douces journées d’été dans une sorte de

solitude, tantôt avec une centaine de passagers éparpillés à de grandes

distances, tantôt sans une âme en vue; et pourtant, dans les flancs du

navire, il y a là, équipage compris, près de mille cent personnes.

Ces vers, très majestueux dans la poésie de la mer, peignent bien la

situation actuelle.

L’Angleterre n’a besoin ni de remparts,

Ni de tours haut perchées; elle marche sur

La montagne des flots, elle demeure stable sur l’abîme.

C’est bien ce qui se passe maintenant! Alors que, jadis, les petits

bateaux bondissaient sur la crête des vagues et s’effondraient dans le

creux des lames, les gigantesques navires d’à présent n’escaladent plus

les montagnes de la mer; ils creusent une tranchée et les traversent.

Leur poids formidable, leur masse et leur élan maîtrisent les flots les

plus déchaînés.

Comme les hommes de la génération actuelle sont ingénieux! Aujourd’hui,

à bord du «Havel», j’ai trouvé accroché dans la chambre des cartes un

cadre rempli de fiches mobiles en bois; ces fiches portaient les

inscriptions que voici:

Caisse à eau vide

Double-fond nº 1 plein

Double-fond nº 2 plein

Double-fond nº 3 plein

Double-fond nº 4 plein

Pendant que j’essayais de deviner à quel jeu pouvaient bien servir ces

morceaux de bois, un matelot entra et retourna la première fiche «vide»;

au revers apparut l’inscription «plein». Il fit d’autres changements que

j’ai oublié du noter, et je compris alors le rôle joué par ce cadre à

fiches. Son rôle était d’indiquer la répartition du lest dans le bateau,

et, chose remarquable, le lest était de l’eau. J’ignorais qu’un navire

se fût jamais lesté avec de l’eau. J’avais lu seulement, un jour par

hasard, qu’on devait mettre le procédé à l’essai. Ceci vous prouve que

de nos jours entre l’essai d’un procédé nouveau et son adoption, il

s’écoule très peu de temps, lorsque l’essai a paru concluant.

Accroché au mur, à côté du cadre à fiches, il y avait un plan du navire,

montrant qu’il existait à bord vingt-deux grands «ballast» destinés à

contenir de l’eau. Ces ballast sont dans la cale, entre la vraie coque

du bâtiment et une fausse coque. Ils sont séparés par des cloisons

étanches perpendiculaires à l’axe; un compartiment également étanche

coupe la cale en deux, aux quatre cinquièmes de la longueur du bateau en

partant de l’avant. Ces cloisons forment un chapelet de «ballast» sur

une longueur de quatre cents pieds et d’une profondeur de cinq à sept

pieds. Quatorze de ces bassins contiennent de l’eau fraîche prise à

terre (environ quatre cents tonnes). Le reste est rempli d’eau salée,

(six cent dix-huit tonnes). Le tout ensemble donne un peu plus de mille

tonnes.

Voyez la commodité de ce lest. Le navire quitte le port tous bassins

remplis. S’allégeant en route de la consommation de son charbon, il perd

son assiette, lève le nez et donne de l’arrière. Alors on vide un des

bassins de l’arrière et l’équilibre est rétabli. L’opération se répète

chaque fois qu’il en est besoin. De même, l’eau d’un bassin situé à un

bout du navire peut être transvasée dans un bassin à l’autre bout par

des siphons et des pompes à vapeur. C’est un déménagement de cette

nature que voulait marquer mon matelot en manipulant ses fiches.

La mer ayant grossi, le bateau avait besoin de prendre du poids à

l’avant pour pouvoir couper l’eau sans monter à la lame; dans ce but, on

fit passer vingt-cinq tonnes d’eau d’un bassin tout à fait à l’arrière,

à l’avant du navire.

On garde les compartiments à eau entièrement pleins ou tout à fait

vides: il faut que la masse liquide reste compacte, sans le moindre

ballant. Il est évident qu’il ne faut pas de jeu dans le lest.

De toutes les ingénieuses inventions dont se sont vu doter les bateaux

modernes, celle-là me semble constituer le «clou du genre». J’aimerais

mieux l’avoir trouvée à moi tout seul que toutes les autres. Il est

probable que jusqu’alors on n’avait jamais pu assurer complètement

l’équilibre des navires. Or, un bateau déséquilibré ne peut gouverner,

perd sa vitesse, fatigue à la mer. Pauvres bateaux! Dire que, depuis six

mille ans, il sont si mal à l’aise! Depuis six mille ans, on les faisait

voguer à travers le meilleur lest, le plus économique qui soit au monde;

ils nageaient au milieu de ce lest (c’est bien le cas de le dire), mais

comme ils ne pouvaient le dire à leurs maîtres, ceux-ci n’étaient pas

assez malins pour s’en apercevoir.

Ne trouvez-vous pas étrange qu’un navire puisse se remplir de presque

autant d’eau qu’il en déplace, et cela sans danger!...

L’ARCHE DE NOÉ

Les progrès faits dans l’art de la construction navale depuis Noë sont

bien remarquables. Il faut avouer que, de son temps, les lois de la

navigation étaient quelque peu négligées, et que, par contre, de nos

jours, elles se trouvent réglées comme papier à musique. Le pauvre Noë

ne pourrait guère entreprendre aujourd’hui ce qu’il se permit alors, car

l’expérience nous a enseigné la nécessité de prendre, avec plus de

scrupules, soin de la vie de nos semblables. A l’heure présente, Noë se

verrait refuser la permission de sortir du port de Brême. Les

inspecteurs venus pour passer la visite de l’arche lui feraient toutes

sortes d’objections. Quiconque connaît l’Allemagne peut aisément

s’imaginer la scène et tous les détails du colloque qui s’engagerait.

Voici l’inspecteur, dans son superbe uniforme militaire, impressionnant

de majesté et de correction, parfait gentleman, mois aussi immuable que

l’étoile polaire dans la fidèle exécution de sa consigne. Il obligerait

Noë à lui décliner: son lieu de naissance, son âge, la secte religieuse

à laquelle il appartient, le chiffre de ses revenus, son grade et sa

position sociale, le genre de ses occupations, le nombre de ses femmes,

de ses enfants et de ses domestiques, ainsi que le nom, le sexe et l’âge

de chacun d’eux. Au cas où il n’aurait pas de passe-port, il serait

requis de s’en faire délivrer un sur l’heure. Puis, on passerait à

l’arche.

--Sa longueur?

--Six cents pieds.

--Son tirant d’eau?

--Soixante-cinq.

--Entre baux?

--Cinquante à soixante.

--Construit en...

--Bois.

--Quelle essence?

--Cèdre et acacia.

--Décorations extérieures et intérieures?

--Goudronnée au dedans et au dehors.

--Passagers?

--Huit.

--Leur sexe?

--Quatre mâles, quatre femelles.

--Ages?

--Les plus jeunes, cent ans.

--Et les plus vieux?

--Six cents ans.

--Ah! vous allez à Chicago. Bonne idée. Le nom du médecin du bord?

--Il n’y a pas de médecin.

--Il faut vous en procurer un, et aussi un entrepreneur de pompes

funèbres, c’est absolument indispensable. Des personnes aussi âgées

doivent s’entourer de tout ce qui est nécessaire pour vivre. L’équipage?

--Les mêmes huit personnes.

--Les mêmes huit personnes?

--Parfaitement.

--Et là-dessus, quatre femmes?

--Oui, Monsieur.

--Ont-elles déjà servi dans la marine?

--Non, Monsieur.

--Et les hommes?

--Non plus.

--Un de vous a-t-il jamais navigué?

--Non, Monsieur.

--Où donc avez vous été élevés?

--Dans une ferme, tous.

--Ce navire, n’étant pas à vapeur, doit avoir un équipage de 800 hommes.

Il faut vous les procurer. Il doit avoir aussi quatre seconds et neuf

cuisiniers. Qui est le capitaine?

--C’est moi, Monsieur.

--Il faut que vous ayez un capitaine, voire même une femme de chambre,

et des gardes-malades pour les personnes âgées. Qui a dessiné ce bateau?

--C’est moi, Monsieur.

--C’est votre début dans le genre?

--Oui, Monsieur.

--Je m’en doutais un peu. Quelle cargaison avez-vous?

Un pari de milliardaires et autres nouvelles · 第 8 / 9 段