--Des bêtes.

--De quelle espèce?

--De toutes les espèces.

--Sauvages ou domestiques?

--Surtout sauvages.

--Exotiques ou du pays?

--Surtout exotiques.

--Quelles sont vos principales bêtes sauvages?

--Megatheriums, éléphants, rhinocéros, lions, tigres, loups, serpents,

toutes les espèces sauvages de tous les climats,--et une paire de

chaque.

--Leurs cages sont-elles solides?

--Mais il n’y a pas de cages...

--Il vous faut des cages en fer. Qui donne à boire et à manger à toute

cette ménagerie?

--Mais nous...

--Comment, vous, de si vieilles gens?

--Oui, Monsieur.

--C’est dangereux pour les bêtes et pour les gens. Il faut que ces bêtes

soient soignées par des gaillards qui s’y entendent. Combien d’animaux

avez-vous là?

--Des gros, sept mille; gros et petits, tout ensemble,

quatre-vingt-dix-huit mille.

--Il vous faut douze cents gardiens. Par combien d’ouvertures le navire

reçoit-il le jour?

--Par deux fenêtres.

--Où sont-elles situées?

--Sous les rebords du toit.

--Deux fenêtres pour un tunnel long de 600 pieds et profond de

soixante-quinze?... Il faut mettre la lumière électrique, quelques

lampes à arc et 1500 lampes à incandescence. Que feriez-vous pour parer

à une voie d’eau? Combien de pompes y a-t-il à bord?

--Il n’y en a pas, Monsieur.

--Il vous faut des pompes.--Comment prenez-vous de l’eau pour les

passagers et les animaux?

--Avec des seaux, par les fenêtres.

--Ce n’est pas admissible--quelle est votre force motrice?

--Ma force... quoi?

--Force motrice.--De quoi vous servez-vous pour faire marcher votre

bateau?

--Mais de rien.

--Il vous faut des voiles ou la vapeur.--Comment est fait votre

gouvernail?

--Nous n’en avons pas.

--Vous n’avez pas une barre?

--Non, Monsieur.

--Alors, comment gouvernez-vous?

--Nous ne gouvernons pas.

--Il vous faut un gouvernail, convenablement installé. Combien d’ancres?

--Pas une.

--Il vous en faut six.--Il est défendu de laisser partir un navire de

cette dimension sans cette garantie. Combien de canots de sauvetage?

--Pas un, Monsieur.

--Il en faut vingt-cinq. Combien d’appareils de sauvetage?

--Pas un.

--Il en faut deux mille.--Combien de temps votre voyage va-t-il durer?

--Onze ou douze mois.

--Onze ou douze mois. C’est un peu long, mais vous arriverez encore pour

l’Exposition.--Avec quoi votre bateau est-il doublé? Avec du cuivre?

--Sa coque n’est pas doublée du tout.

--Mon brave homme, les petites bêtes de la mer qui rongent le bois vont

vous percer votre bateau comme un crible et vous le couler avant trois

mois. Il ne peut pas partir dans ces conditions; il faut le faire

doubler.--Encore un mot.--Avez-vous réfléchi que Chicago est une ville

de l’intérieur et qu’un bateau comme celui-ci ne peut pas y arriver?

--Chicargo? Qu’est-ce ça, Chicargo? Je ne vais pas à Chicargo.

--Vraiment?--Alors puis-je vous demander ce que vous voulez faire de

toutes ces bêtes?

--Mais les faire reproduire.

--Oh! n’en avez-vous pas assez comme cela?

--Il y en a assez pour les besoins actuels de la civilisation, mais

comme tous les autres animaux vont être noyés par le déluge, ceux-ci

serviront à en perpétuer l’espèce.

--Un déluge?

--Oui, Monsieur.

--Vous en êtes sûr?

--Absolument sûr.--Il va pleuvoir quarante jours et quarante nuits.

--Ne vous en effrayez pas, cher Monsieur, cela arrive assez souvent ici.

--Pas ce genre de pluie. Celle-là recouvrira la cime des montagnes, et

on ne verra plus la terre.

--Entre nous,--(mais là, tout à fait officieusement)--je regrette que

vous me fassiez cette révélation. Je suis obligé de ne pas vous laisser

le choix entre la voile et la vapeur, et de vous imposer la vapeur.

Votre bateau ne peut pas porter la centième partie de ce qu’il faudrait

d’eau pour les animaux pendant onze mois.--Il vous faut une machine à

distiller l’eau.

--Mais puisque je vous dis que j’en puiserai par les fenêtres avec des

seaux.

--Belle réponse! Avant que le déluge n’ait recouvert la crête des

montagnes, l’eau douce par infiltration de l’eau de mer sera devenue

salée. Il vous faut la vapeur pour distiller de l’eau. Je vous présente

mes civilités, Monsieur. Ai-je bien compris que c’est là votre premier

essai d’architecture navale?

--Mon tout premier, Monsieur, parole d’honneur. J’ai construit cette

arche sans posséder la moindre notion des constructions navales.

--C’est un ouvrage bien remarquable, Monsieur, bien remarquable.

J’estime qu’il n’y a pas un bateau sur mer d’un caractère aussi nouveau

et aussi étrange.

--Vous me flattez infiniment, cher Monsieur, infiniment. Croyez bien que

je garderai de votre visite un impérissable souvenir. Tous mes devoirs,

Monsieur, encore grand merci et... adieu!

Adieu? non pas! L’inspecteur allemand, avec une courtoisie infatigable,

ferait à Noë toutes sortes de protestations d’amitié, mais ne lui

permettrait jamais de prendre la mer sur son arche.

LA CARAVELLE DE CHRISTOPHE COLOMB

De Noë à Christophe Colomb, l’architecture navale subit quelques

modifications, et passa d’une médiocrité ineffable à une condition un

peu moins précaire. J’ai lu quelque part, je ne sais quand, qu’un des

bateaux de Colomb jaugeait quatre-vingt-dix tonnes. En comparant ce

navire aux modernes «lévriers» de l’Océan, on peut se faire une idée de

la petitesse des barques espagnoles, et convenir qu’elles seraient mal

outillées pour soutenir de nos jours la concurrence et transporter des

passagers à travers l’Atlantique. Il en faudrait soixante-quatorze pour

représenter le tonnage du «Havel» et avaler une de ses fournées. Autant

que je m’en souviens, il leur fallut dix semaines pour faire la

traversée. Avec nos idées actuelles, ce serait peu goûté comme vitesse

de marche. La caravelle avait probablement un capitaine, un second,

quatre matelots et un mousse pour tout équipage. L’équipage d’un

«lévrier» moderne comprend deux cent cinquante personnes.

Le navire de Christophe Colomb étant petit et très vieux, nous pouvons à

coup sûr en déduire certains détails secondaires qui ont échappé à

l’histoire. Par exemple, nous nous doutons un peu, qu’avec ses faibles

dimensions il devait rouler, tanguer et «faire bouchon» en mer calme,

pour ne plus poser que sur la tête ou sur la queue, et se coucher les

oreilles dans l’eau, au moindre coup de mer; nous supposons que les

lames devaient s’y promener comme chez elles et balayer son pont de

l’avant à l’arrière; que les «violons» étaient installés à table en

permanence, ce qui n’empêchait pas la soupe des hommes de passer plus

souvent sur leurs genoux que dans leur estomac; que la salle à manger

pouvait avoir dix pieds sur sept, était sombre, étouffée, puant l’huile

à plein nez; que la seule cabine du bord,--grande comme une

tombe--contenait une rangée de deux ou trois couchettes, étroites et

étranglées comme des cercueils, et qu’une fois la lumière éteinte il y

faisait une obscurité lugubre si compacte qu’on aurait pu mordre dedans

et la mâcher comme un morceau de caoutchouc. Nous en déduirons encore

qu’on ne pouvait se promener que sur le pont supérieur du gaillard

d’arrière (car le bateau était taillé comme un soulier à haut-talon); en

réalité cette promenade ne comportait qu’un piste de seize pieds de long

sur trois de large, car tout le reste du navire était encombré de

cardages et inondé par les flots.

Tout cela n’est pan douteux. Si nous considérons que ce petit bateau

était un vieux «raffiot», il faut nous rendre à certaines autres

évidences. Par exemple, il était infesté de rats et de cancrelais; par

les gros temps, il y avait autant de jeu dans ses jointures qu’entre les

doigts de votre main et il prenait l’eau comme un panier. Qui dit «voie

d’eau» dit eau dans la cale; or, de l’eau dans la cale, c’est la mort

sans phrases, l’asphyxie à bref délai provoquée par une odeur à côté de

laquelle un fromage de Limbourg est un parfum exquis.

D’après ces données rigoureusement exactes, nous pouvons suffisamment

nous figurer la vie journalière du grand explorateur. De grand matin il

accomplissait ses dévotions devant le reliquaire de la Vierge. Sur le

coup de huit heures, il faisait son apparition sur le pont-promenade du

gaillard d’arrière. S’il faisait froid, il montait tout bardé de fer,

depuis le casque à plume jusqu’à ses talons éperonnés, revêtu de

l’armure damasquinée d’arabesques en or qu’il avait pris soin de

chauffer auparavant au feu de la galère. S’il faisait chaud, il portait

le costume ordinaire de la marine de l’époque: un grand chapeau rabattu

en velours bleu, avec un panache ondoyant de plumes d’autruche blanches,

retenu par une agrafe resplendissante de diamants et d’émeraudes; un

pourpoint de velours vert tout brodé d’or, avec manches à crevés

cramoisis; une large collerette et des manchettes de dentelles riches et

souples; des chausses de velours rose, avec de superbes jarretières en

ruban de brocart jaune; des bas de soie gris-perle élégamment brodés,

des brodequins citron en chevreau mort-né, dont les tiges en entonnoir

se rabattent pour faire valoir la coquetterie du bas gris-perle;

d’amples gantelets en peau d’hérétique taillés par la Sainte-Inquisition

dans la peau veloutée d’une grande dame; une rapière au fourreau

incrusté de pierreries, retenue par un large baudrier rehaussé de rubis

et de saphirs.

Christophe Colomb faisait les cent pas en méditant; il notait l’aspect

du ciel et la vitesse du vent; il jetait un regard inquisiteur sur les

herbes flottantes et les autres indices de la terre prochaine; puis, par

manière de passe-temps, il gourmandait l’homme de barre; il sortait de

sa poche un faux œuf, histoire de s’entretenir la main en le faisant

tenir sur son gros bout (son tour classique); de temps en temps, il

jetait une amarre à un matelot en train de se noyer sur le gaillard

d’arrière; le reste de son quart, il bâillait et s’étirait, en jurant

qu’il ne recommencerait pas ce voyage, fût-ce pour découvrir six

Amériques. Car tel était Colomb dans sa simplicité naturelle, quand il

ne posait pas pour la galerie.

A neuf heures, il faisait le point et déclarait avec aplomb que son

brave navire avait fait trois cents yards en vingt-quatre heures, que

désormais il était certain de «gagner la poule».--Tout un chacun peut

gagner «la poule», quand personne d’autre que lui n’a le droit de

toucher à la direction du bateau.

L’amiral déjeunait tout seul, en grande cérémonie: jambon, haricots et

gin; à neuf heures, il dînait seul, en grande cérémonie: jambon,

haricots, gin; à dix heures, il soupait seul, en grande cérémonie:

jambon, haricots et gin; à onze heures du soir, il prenait son en-cas de

nuit seul et en grande cérémonie: jambon, haricots et gin. Pendant aucun

de ces festins, il n’y avait de musique; l’orchestre à bord est

d’introduction moderne.

Après son dernier repas, l’amiral remerciait le ciel de toutes ses

bénédictions, avec peut-être plus de gratitude qu’elles n’en valaient la

peine, puis il dépouillait ses soyeuses splendeurs ou sa ferblanterie

dorée, et s’introduisait dans son petit cercueil; là, après avoir

soufflé son lumignon peu odorant, il commençait à se rafraîchir les

poumons en aspirant par petites bouffées, alternativement, l’huile rance

et l’eau de cale. Puis sa respiration se faisait plus sonore: il

ronflait, et alors rats et cancrelats de surgir par brigades, divisions

et corps d’armée pour danser en rond autour de lui. Telle était la vie

journalière du grand explorateur dans son «saladier aquatique» pendant

les quelques semaines qui ont fait de lui un grand homme; il me semble

que la différence entre son navire, si confortable, et nos bateaux

actuels n’échappe à aucun œil.

A son retour, nous dit l’histoire, le roi d’Espagne, émerveillé, lui

dit:

--Ce navire me paraît faire eau quelque peu. Réellement, faisait-il eau

tant que cela?

--Sire, jugez-en. Pendant ma traversée, j’ai vu pomper seize fois tout

l’océan Atlantique.

C’est le chiffre donné par le Général Horace Porter. D’autres personnes

fort autorisées disent quinze fois seulement.

Il est évident que les contrastes entre ce bateau et celui d’où j’écris

cet article sont remarquables à plus d’un point de vue. Prenons le

chapitre de la décoration, par exemple. En regardant de nouveau autour

de moi, hier et aujourd’hui, j’ai noté plusieurs détails qui

n’existaient certes pas à bord du navire de Colomb, ou au moins qui

laissaient fort à désirer. Voici les portes du grand salon en bon chêne

ciré, de trois pouces d’épaisseur. Voici les vestibules avec, aux murs,

aux portes et aux plafonds, des panneaux de bois dur également ciré,

tantôt clairs, tantôt foncés, d’une même série élégante et délicate,

d’un ajustage rigoureusement hermétique; de belles mosaïques en carreaux

bleus y sont incrustées,--quelques-unes de ces mosaïques ne comprennent

pas moins de soixante carreaux,--et l’assemblage de ces carreaux est

parfait. Voilà bien de hardies innovations. On aurait pu craindre qu’au

premier jour de gros mauvais temps ces carreaux ne vinssent à se

décoller et à tomber en miettes. Eh bien! non, il n’en est rien. Ceci

est la preuve évidente que l’art de la menuiserie n’a pas mal progressé

depuis le temps primitif où les bateaux étaient si mal ficelés qu’à la

moindre poussée d’une mer un peu forte, toutes les portes se mettaient à

battre. Passons à la salle à manger: les murs en sont ornés de gaies

tapisseries, et au plafond je vois des fresques peintes à l’huile. Dans

les autres endroits de réunion, voici de grands panneaux en cuir de

Cordoue repoussé, avec dessins où l’on n’a ménagé ni l’or ni le bronze.

Partout, je découvre de riches assemblages de couleurs,--de la couleur,

partout de la couleur; tous les tons, toutes les teintes, toutes les

variétés de couleurs.

Il en résulte que le bateau est clair et gai à l’œil, et que cette gaîté

vous gagne l’âme en vous rendant joyeux. Pour bien apprécier la profonde

impression que vous donne cette radieuse débauche de couleurs, il faut

se tenir dehors, la nuit, dans l’épaisseur des ténèbres et la pluie, et

regarder tout cela par un hublot, à la splendeur aveuglante de

l’éclairage électrique.

Les vieux navires étaient sombres, laids, sans aucune grâce, d’une

tristesse affreusement déprimante. Ils vous poussaient à un spleen

inévitable. L’idée moderne est la bonne: entourer les passagers de

confort, de luxe et d’une profusion de couleurs agréables à l’œil. Dans

ces conditions, vous êtes presque tentés de dire qu’on ne se trouve

nulle part mieux qu’à bord,--sauf peut-être chez soi.

UN SENTIMENT DISPARU

Une chose a passé, qui ne reviendra plus: la poésie de la mer. La

sentimentalité suave que la mer évoquait a disparu devant l’activité de

la vie actuelle, et ne comptera plus que comme un souvenir, déjà

lointain et bien atténué, mais chaque individu de notre génération avait

cette sentimentalité au fond de l’âme; plus il vivait loin de l’eau

salée, et plus il en faisait provision. Elle était aussi pénétrante,

aussi ambiante que l’atmosphère elle-même. Devant ce seul mot: la mer,

«la mer romanesque», vous voyiez, dans n’importe quelle réunion, tout le

monde prendre des airs penchés et tomber dans la sensiblerie. La grande

majorité des anciennes chansons pour jeunes gens à la mode avaient pour

motif l’insaisissable mélancolie, et pour refrain des fioritures sur la

mer. Dans les pique-nique en canot, en barbotant dans quelque petite

crique, il était très bien porté de chanter, aux approches du

crépuscule:

Cinglant vers sa patrie,

D’un rivage étranger, etc...

Cette chanson était d’ailleurs très populaire dans l’Ouest à bord des

petits bateaux à roues. Il y en avait une autre:

Mon navire est près de terre,

Et ma barque est à la mer,

Mais avant de lever l’ancre, Tom Moore,

Buvons deux fois à ta santé!

Et encore celle-ci:

Pilote, en cette nuit terrible,

L’Océan dangereux...

Ou bien:

Je vis sur les flots de la mer,

J’habite un abîme mouvant,

Où gémit l’onde et où le vent

Roule en ses jeux le flot amer.

Ou celle-ci:

Mouillons l’écoute au sein des flots.

Un joli vent nous court après.

Ou encore!

Sous mes pieds, mon vaillant navire!...

Le corsaire est bien libre encor.

Et la chanson «Au quart! Bâbord!», où le héros est grimpé à la pomme du

mât, ou quelque part très haut dans ces environs:

Oh! qui dira sa joie immense

Quand, le vaisseau roulant sur l’écume,

Il sent ses paupières lourdes de sommeil,

Et qu’enfin éclate le bienheureux appel:

«Au quart! Bâbord!... Oh! oh!»

Et cette réplique invariable était braillée par quelque jeune gars:

Bercé par l’abîme

Je dors en paix!

D’autres chansons très en vogue portaient des titres suggestifs: «la

Tempête», «l’Oiseau de mer», «le Rêve du mousse», «les Pleurs du

prisonnier du Pirate», «Loin du pays, sur l’océan furieux», etc...

etc... la liste n’en finirait plus.--Dans chaque ferme, tout le monde

vivait en pleins dangers de l’océan... en imagination. Ah! le bon temps!

Mais tout cela est loin. Il n’en reste plus trace. Le cuirassé, avec son

aspect peu sentimental et le positivisme de sa mission, a banni la

romance de la marine de guerre; le steamer pratique en a fait autant

pour la marine de commerce. Les dangers et les incertitudes qui

rendaient si romanesque la vie des gens de mer ont disparu en emportant

avec eux tout élément de poésie. De nos jours, les passagers ne chantent

plus à bord de chansons de mer, et l’orchestre n’en joue pas davantage.

Les chansons pathétiques sur les navigateurs qui errent en d’étranges

pays loin de leur patrie, chansons jadis si populaires qui empruntaient

à l’imagination tout leur feu et leur couleur locale, les chansons ont

perdu tout leur charme et sont réduites au silence de l’oubli; car tout

le monde aujourd’hui est un errant des lointains pays; cette carrière

est devenue banale.--Personne ne s’inquiète plus de cet errant: il n’a

plus ni périls de mer, ni imprévus à craindre. Il est à bord,

probablement, aussi en sûreté que chez lui, où il pourrait bien lui

arriver d’avoir un ami à enterrer, et de poser, tête nue, par un bon

petit grésil, devant la tombe de cet ami,--ce qui lui vaudrait une

pneumonie, d’ailleurs bien méritée.--Dans sa traversée, au contraire,

que risque-t-il? D’arriver au jour dit, dans l’après-midi, ou bien

d’avoir à attendre jusqu’au lendemain matin.

Le premier navire sur lequel je montai était un voilier.--Il avait mis

vingt-huit jours pour aller de San-Francisco aux Iles Sandwich. La

principale cause de cette lenteur est qu’il avait rencontré le calme

plat, et fait le bouchon sur place pendant quatorze jours au beau milieu

du Pacifique, à deux milles de la terre. Aujourd’hui, sur «le Havel», je

n’entends pas de chansons de mer; mais sur mon voilier j’en avais les

oreilles cassées.--Sur ce bateau se trouvaient une douzaine de jeunes

gens--qui doivent être, hélas! passablement vieux aujourd’hui--et qui

avaient la douce habitude de se réunir à l’arrière, chaque soir, au

clair de la lune ou des étoiles, pour chanter ces fameuses complaintes;

ils miaulaient jusqu’après minuit, au milieu de ce calme étouffant et

morne. Le sentiment de l’à-propos leur manquait totalement, à tel point

qu’ils chantaient en chœur: «Au quart! Bâbord!» sans s’apercevoir

combien ce chant était ridicule et déplacé pendant que nous restions là

sans pouvoir avancer dans aucune direction.--Pour comble de grotesque,

ils terminaient généralement par cette stance: «Sommes-nous presque

arrivés, sommes-nous presque arrivés? disait la jeune fille en

approchant de sa patrie.»

C’étaient de plaisants compagnons que ces jeunes gens, et je me demande

ce qu’ils sont devenus. Qui pourrait me le dire? Et l’éclat, la grâce et

la beauté de leur jeunesse, où tout cela a-t-il passé? Parmi eux se

trouvait un incorrigible menteur que personne n’était arrivé à guérir de

son défaut. Aussi l’avait-on laissé complètement à l’écart et personne

ne voulait-il lui tenir compagnie. Depuis, j’ai souvent revu en

imagination sa silhouette dans sa pose abandonnée, appuyé au bastingage

de l’arrière; et je me suis demandé si, en nous montrant plus

persévérants dans nos efforts, nous ne serions pas arrivés à le guérir

de son défaut par persuasion. Malheureusement, ce garçon était tellement

vicieux qu’il nous paraissait à tous incorrigible.

--Pour ma part, j’ai conscience d’avoir fait tout mon possible pour le

remettre dans le droit chemin.

Notre histoire eut un singulier épilogue. Le navire, immobilisé par le

calme plat, n’avait pas bougé depuis quinze jours, quand se leva une

belle brise qui éventa toute la mer. Aussitôt nous déployâmes nos

blanches ailes pour prendre notre vol, mais le bateau ne bougea pas. Les

voiles étaient gonflées à plein ventre, les cordages tendus à craquer et

le navire n’avançait pas de l’épaisseur d’un cheveu. Le capitaine n’en

revenait pas. Il nous fallut plusieurs heures pour découvrir la cause de

ce phénomène que nous finîmes par attribuer aux anatifes. Ces animaux

abondent dans cette région du Pacifique et, en bons mollusques, ils

s’étaient cramponnés aux flancs du navire; à la première grappe formée,

d’autres anatifes étaient venus s’ajouter pour en former une seconde, et

ainsi de suite, en descendant toujours, jusqu’au fond de la mer où la

dernière grappe s’était collée, fixant solidement toute cette colonne de

mollusques sur une hauteur de cinq milles!... Et ainsi le bateau n’était

plus que la poignée d’une gigantesque canne de cinq milles; malgré le

vent qui gonflait ses voiles, il était devenu aussi inébranlable que la

terre ferme.

On s’accorde pour trouver ce fait peu ordinaire.

Ce qui n’empêche que, la semaine prochaine, Sandy Hook sera en vue....

TABLE

UN PARI DE MILLIARDAIRES 7

UNE PÉTITION A LA REINE D’ANGLETERRE 53

LA CHICAGO ALLEMANDE 65

LA TÉLÉGRAPHIE MENTALE 93

UN COURRIER AMATEUR 129

UN MAJESTUEUX FOSSILE 163

ESSAIS HUMORISTIQUES SUR DES SUJETS VARIÉS 191

Bateaux modernes et vieux bateaux 193

L’Arche de Noé 205

La Caravelle de Christophe Colomb 215

Un sentiment disparu 223

_ACHEVÉ D’IMPRIMER_

le vingt-cinq mai mil neuf cent cinq

par

BLAIS & ROY

A POITIERS

pour le

MERCVRE

de

FRANCE

Un pari de milliardaires et autres nouvelles · 第 9 / 9 段