entendre parler de cette grotesque équipée, et que j’avais par-dessus la
tête de toutes leurs histoires. Je ne me gênai pas pour leur dire que je
ne consentirais plus jamais à faire le courrier, même s’il s’agissait de
sauver la vie à quelqu’un. Je vous réponds que si je vis assez longtemps
ils verront que je tiens parole... Au fond, ce métier de courrier est
des plus ingrats, c’est un vrai casse-tête, une source d’affolement et
de tracas odieux. En l’exerçant on ne peut récolter qu’une maladie de
cœur ou un beau ramollissement du cerveau.
UN
MAJESTUEUX FOSSILE LITTÉRAIRE
Supposons que l’on me donne à deviner à brûle-pourpoint, sans me laisser
le temps de me documenter sur la question, quelle est la cause
fondamentale des prodigieux progrès matériels et intellectuels réalisés
pendant le demi-siècle qui vient de s’écouler. Je répondrais
probablement qu’il faut les attribuer au fait que les hommes
d’aujourd’hui, contrairement à ce qui se passait autrefois, veulent bien
reconnaître qu’une idée nouvelle peut avoir quelque valeur. Prenez la
liste fort longue des grands noms que l’histoire peut évoquer. Il n’est
pas douteux que dans un passé de vingt à trente siècles les générations
n’aient enfanté des intelligences capables des inventions et créations
qui font de notre époque une merveille; alors, pourquoi ne pas en
déduire que si ces génies n’ont pas révélé au monde ces merveilles,
c’est qu’ils ont été maintenus dans l’ornière de la médiocrité par le
culte tenace du public pour les vieilles idées et son aversion pour
toute nouveauté, obstacles qu’ils n’ont ni franchis ni renversés.
La note qui domine dans les vieux livres, chaque fois qu’il s’agit
d’idées nouvelles, est un sentiment de méfiance, d’inquiétude, voire
parfois de mépris. Au contraire, de nos jours, on ne fait aucun cas des
vieilles idées; on les apprécie d’autant moins qu’elles sont plus
anciennes; mais s’agit-il d’une idée nouvelle, on saute dessus avec
enthousiasme, et grand espoir, et, fait curieux, cet espoir a rarement
été déçu.
Je ne prétends pas indiquer le moment précis où cette tendance a fait
son apparition parmi nous, mais elle est le propre de notre époque;
aucun siècle ne l’accuse avant nous, elle est le signe caractéristique
du nôtre; et voilà pourquoi, sans doute, nous sommes actuellement une
race de petits Mercures, aux talons ailés, fiers de leur
émancipation--au lieu d’être restés, comme nos ancêtres, une race de
cancres balourds, fiers de leur balourdise.
Et la transition entre ce demi-jour, qui dura trente ou quarante
siècles, et l’éclatant grand jour d’à présent est si récente que j’ai pu
vivre sous ces deux régimes bien que je ne sois pas vieux. Rien de ce
qui se passe aujourd’hui ne ressemble à ce que je voyais quand j’étais
gamin; par contre, ce que je voyais dans mon enfance n’était pas très
différent de ce qui avait toujours existé dans ce monde. Je prends pour
exemple les remèdes. Galien, en personne, aurait pu entrer dans ma
chambre quand j’étais malade, à n’importe quel jour de mes sept
premières années (il s’agit naturellement des jours où, le vent n’étant
pas bon pour la pêche, il ne me restait qu’à choisir entre l’école ou
mon lit),--il aurait pu s’asseoir à mon chevet et assister sans surprise
à la consultation de mon médecin. En fourrant son nez dans la collection
de tasses, de bouteilles, de fioles qui traînaient sur la table et sur
les rayons, il aurait retrouvé toutes les drogues qui lui étaient chères
il y a deux cents ans, sans en découvrir une seule qui fût plus récente.
En m’examinant, il aurait constaté à sa grande stupeur qu’on m’avait
déjà fait saliver! Oui, ne lui en déplaise, je salivais abondamment; le
calomel est si bon marché!--S’il lui avait pris fantaisie de tirer sa
lancette, il aurait été encore bien attrapé; le médecin de ma famille ne
tolérait pas les embarras sanguins dans l’organisme. Il ne lui serait
plus resté qu’à s’armer de pochons et de cuillers pour me faire
ingurgiter quelques-unes de ces vieilles potions conservées depuis le
père Adam jusqu’à son temps... et au mien. Au surplus, il aurait encore
pu aller se promener au jardin avec une brouette pour ramasser des
mauvaises herbes et des plantes mortes. Et si notre respectable docteur
avait reconnu Galien, il en serait devenu muet d’émotion, et se serait
précipité à ses pieds en l’adorant. Mais si d’aventure Galien
reparaissait de nos jours, personne ne ferait attention à lui, personne
n’aurait pour lui la moindre considération. On lui dirait qu’il est
«vieux jeu» et on le traiterait de parfaite baderne. Il se perdrait au
milieu de nos remèdes et de nos procédés. Et la première fois qu’il
essaierait d’offrir ses services à l’humanité on le pendrait sans autre
forme de procès.
Cette introduction m’amène à parler de ma relique littéraire. C’est un
_Dictionnaire médical_ composé par le docteur James, de Londres, et le
docteur Samuel Johnson, médecin ordinaire de M. Boswell; le livre a cent
cinquante ans, et date de l’insurrection de 1745. Si l’on en avait fait
usage contre les troupes du Prétendant, il est probable qu’il n’en
serait pas resté un homme vivant. En 1861, ce livre meurtrier se
chargeait encore de peupler les cimetières de Virginie. Pendant trois
générations et demie, il a contribué paisiblement à enrichir la terre de
ses victimes. Malgré cela il continuait à régner sur la crédulité
publique, et l’on suivait toujours avec confiance ses avis dévastateurs,
ainsi qu’en témoignent les annotations insérées dans ses feuillets. Mais
nos soldats mirent la main sur cet ouvrage et le rapportèrent dans leurs
foyers; depuis, on l’a retiré de la circulation. Les considérations qui
vont suivre, tirées de la préface de ce livre, sont bien dans la note du
vieux temps; elles respirent le culte de l’antiquité et le dédain de la
nouveauté:
«En constatant les progrès modernes, nous devons reconnaître que nous
sommes d’autant moins autorisés à nous estimer supérieurs aux anciens,
et à les mépriser, que ces progrès mêmes constituent les preuves les
plus flagrantes de notre ignorance et de notre vanité.
«Parmi tous les écrivains systématistes, Jérôme Fabrizio d’Aquapendente
est incontestablement le moins discutable comme érudition et jugement;
eh bien! il ne rougit pas de déclarer à ses lecteurs que Celsus, chez
les Latins, Paul d’Egine, chez les Grecs, et Albucasis, chez les
Arabes,--que je ne puis ranger parmi les modernes, bien qu’il ne vécût
qu’il y a six cents ans,--sont les trois lumières auxquelles il a eu le
plus souvent recours pour composer son éminent volume.»
Et les auteurs du _Dictionnaire médical_, qui, dans un paragraphe
précédent, s’étaient répandus en tirades sur Galien, Hippocrate, et
autres débris de la période silurienne de la médecine, terminent leur
préface par cette péroraison:
«Combien peut-on citer d’opérations, en usage aujourd’hui, qui n’aient
pas été connues des anciens?»
C’est, ma foi, vrai! Les savants d’un pays n’ont pas de plus sûr moyen
pour cacher leur vanité et leur ignorance que de prétendre avoir
découvert quelque chose de neuf dans l’espace de dix siècles. Evidemment
les peuples, à l’époque où a paru ce livre, se regardaient comme des
enfants, et considéraient leurs ancêtres comme les seuls êtres parvenus
à l’état de développement complet. Au contraire, nos savants modernes
peuvent, sans leur faire injure et sans trop de forfanterie, regarder
leurs grands-pères comme des enfants et s’estimer eux-mêmes de parfaits
adultes.
Voilà peut-être la transformation la plus radicale que puisse
enregistrer l’histoire de l’humanité.
Nous avons assisté, dans l’intervalle d’une ou deux générations, au
renversement complet de principes qui, depuis les temps les plus
reculés, étaient conservés dans toute leur intégrité. C’est comme si
l’homme s’était vu tout à coup créer une seconde fois sur un nouveau
modèle: avant, il n’était qu’un chaland bon à flotter sur les canaux
d’eau douce; maintenant, le voici devenu le lévrier de l’océan. La
transformation du reptile en oiseau n’est pas plus prodigieuse, mais
elle exigea plus de temps.
Chose curieuse: lisez entre les lignes écrites par l’auteur que je viens
de citer sur Bred Albucasis. Vous aurez l’impression que, tout en
cherchant à le glorifier, il s’y reprend à deux fois, et cela parce
qu’Albucasis, qui vivait voici seulement 600 ans, était de ce fait
entaché de modernisme, on ne pouvait donc pas l’admirer sans courir
soi-même un certain risque.
La Phlébotomie et la Vénésection,--termes alors usités pour la
saignée--sont d’un usage inconnu aujourd’hui parce que nous avons cessé
de croire que le meilleur procédé pour assurer la prospérité d’une
banque,--ou la santé du corps,--est d’en gaspiller le capital. Mais au
temps de notre auteur, tout médecin portait sur lui un boisseau de
lancettes et crevait la peau de tous ses clients pour peu qu’il leur
restât un souffle de vie, à chacun, il enlevait d’un seul coup des
litres de sang. En lisant ce livre, on en a la chair de poule. On y voit
que même les bien portants n’y échappaient pas: douze saignées par an,
à un jour spécial de chaque mois et, par-dessus le marché, une purgation
complète.
Voulez-vous un échantillon des traitements énergiques du bon vieux
temps? Prenons notre auteur dans l’apologie qu’il fait d’un certain
docteur Arétée, assassin patenté, au temps d’Homère, ou vers ces
environs-là:
«Pour une esquinancie, il fit la Vénésection et laissa le sang couler
jusqu’à presque complète défaillance du patient.»
On essaie couramment, de nos jours, de faire passer une migraine. On n’y
arrive pas, mais ces petites expériences sont toujours assez amusantes,
et relativement inoffensives; généralement, on en sort assez vivant pour
pouvoir en parler; c’est un résultat à considérer. Il y a quelques cents
ans, on avait aussi une collection de remèdes contre la migraine, mais
quant à pouvoir en essayer deux, il ne fallait pas y compter. Du premier
coup, on était nettoyé. Ecoutez plutôt:
«Les autopsies de personnes mortes de sérieuses migraines, qu’on peut
trouver relatées dans les auteurs, sont trop nombreuses pour prendre
place ici. Force nous est donc de résumer quelques-unes des observations
les plus curieuses et les plus importantes recueillies à ce sujet par
le célèbre Bonetus.»
L’«Observation nº 1» du célèbre Bonetus me semble offrir un échantillon
suffisant de ce que, depuis la création du monde jusqu’à la naissance de
nos pères, l’espèce humaine avait le courage de supporter à chaque «mal
de tête» dont elle se voyait affligée.
«Un certain marchand, âgé de quarante ans environ, que les soucis de la
vie avaient rendu profondément hypocondriaque, fut pris, pendant les
chaleurs de la canicule, d’un violent mal de tête qui l’obligea bientôt
à garder le lit.
«Appelé près de lui, j’ordonnai la vénésection des bras, l’application
de sangsues aux narines, au front et aux tempes, ainsi que derrière les
oreilles.--Je prescrivis également l’application de ventouses dans le
dos, avec scarification.--Mais, malgré toutes ces précautions, il
mourut. Si j’avais eu sous la main un chirurgien expert en artériotomie,
j’aurais également fait pratiquer cette opération.»
Ayant cherché dans ce même dictionnaire le mot «Artériotomie», j’y
trouvai cette définition:
«Ouverture d’une artère en vue d’en tirer le sang.»
Voici donc un pauvre diable saigné aux bras, au front, aux narines, au
dos, aux tempes et derrière les oreilles, et avec cela le célèbre
Bonetus, ne se déclarant pas satisfait, parlait de lui ouvrir une artère
«en vue» d’y introduire....... un siphon, j’imagine.--Et «malgré toutes
les précautions il mourut». Est-il une réflexion plus comique pour
figurer la déconvenue naïve de ce boucher? A en juger par tous les
expédients qu’employa le célèbre Bonetus pour venir à bout d’un mal de
tête, il nous est permis de supposer que si son patient avait souffert
de l’estomac, il l’aurait tout bonnement étripé?...
Je n’ai cité qu’un «cas», un simple cas de migraine; mais le célèbre
Bonetus en donne plus de onze. Sans m’attarder davantage sur ce
chapitre, je noterai cette simple coïncidence, c’est que tous ces cas
furent mortels. Pas un des patients n’échappa, et pourtant cette
sinistre hyène ne nous fait pas grâce du moindre détail, de la plus
petite goutte de sang; on dirait qu’il croit vraiment faire œuvre utile
et méritoire en perpétuant le principe de ses assassinats!--Ce sont les
«observations», assure-t-il--oui, ma foi! je trouve plutôt que ce sont
des aveux concluants!!--D’après ce même livre, «la cendre de sabot d’âne
délayée dans du lait de femme guérit des engelures». Le temps requis
par l’efficacité du remède n’est pas indiqué. On y lit encore: «L’usage
constant du lait est néfaste aux dents; il en cause la carie et
déchausse les gencives.»--Cependant, de nos jours, les bébés en usent
couramment sans aucun préjudice.--L’auteur ajoute qu’il faut se rincer
la bouche avec du vin avant de se risquer à boire du lait.--Or, en
songeant aux immondes décoctions que les gens de cette époque
s’introduisaient dans l’estomac sous forme de médecines, n’est-on pas en
droit d’admirer qu’ils aient eu si peur du lait?
Il paraît qu’à cette époque-là on portait déjà des fausses dents. Elles
étaient soit en ivoire, soit en os, encastrées dans les alvéoles
naturelles et reliées les unes aux autres, ainsi qu’aux dents d’à-côté,
par des fils de fer ou de soie. Défense de manger ou de rire avec, car
elles se déchaussaient au moindre mouvement. Avec un peu d’entraînement,
on pouvait se permettre de sourire sans les perdre. Mais ce n’étaient
pas des dents de service, c’étaient des dents de parade.
L’auteur de notre livre assure que «la viande de porc est la plus
nutritive de toutes les viandes comestibles». Après l’énumération de
différentes denrées, il ajoute: «Toutes ces choses sont très faciles à
diréger; le porc l’est autant.»
Voilà un beau mensonge, il me semble. Mais il est passé maître dans
l’art d’en faire, et quand il n’en a plus dans son sac, il en emprunte à
d’autres compères.
Ainsi, dans un chapitre intitulé «Matières aspirantes», il nous met en
présence de Paracelse qui affirme qu’un certain «spécifique» mystérieux
a le pouvoir (à une dose indéterminée d’ailleurs) d’attirer à lui (à
quelle distance, on n’en sait rien) environ «cent livres de viande». Et
il ajoute: «Il est arrivé tout dernièrement qu’un spécifique de cette
nature a fait remonter les poumons d’un homme dans sa bouche; le
malheureux en mourut étouffé.» Avouez que c’est un peu raide!
Primo, jamais la bouche de cet homme n’aurait pu contenir ses poumons;
son chapeau n’y eût pas suffi.--Secundo, son cœur, se trouvant aux
premières loges pour déguerpir, aurait vraisemblablement commencé le
mouvement, et, comme il est moins lourd que les poumons, il serait
arrivé bon premier pour occuper la place.--Tertio, je mets en principe
qu’un homme qui a déjà le cœur dans la bouche, n’y peut plus loger ses
poumons; il a largement son compte. Enfin, où diable ce pauvre homme
pouvait-il avoir placé la fameuse «matière aspirante»? Dans son chapeau,
je pense? Alors, en voyant ce qui allait lui arriver, il l’aurait bien
vite ôtée pour s’asseoir dessus, et, dans ce cas, ses poumons ne
pouvaient plus l’étouffer! Non, vraiment, je ne saisis pas
l’enchaînement de cette histoire.
Paracelse toutefois revient à la charge: «J’ai vu, de mes yeux vu,
dit-il, un certain plâtre capable d’aspirer assez d’eau pour en remplir
une citerne. Et par ces «matières aspirantes» les branches peuvent être
arrachées des arbres, et, chose encore plus surprenante, une vache peut
monter dans les airs.»
Aujourd’hui, Paracelse est mort!!!
Dans le bon vieux temps, on aimait assez mêler une pointe de mystère aux
remèdes; et les médecins de l’époque, à l’instar des charlatans de nos
tribus indiennes, s’y prêtaient de leur mieux.
Je cite, à l’appui, quelques définitions:
«Arcane.--Sorte de remède dont le mode de préparation et la remarquable
efficacité sont tenus soigneusement cachés, pour en rehausser la valeur.
Les chimistes entendent généralement par là une chose mystérieuse,
immatérielle, impérissable, que l’homme ne peut apprécier que par
l’expérience; la vertu de chaque chose en effet est mille fois plus
efficace que la chose elle-même.»
Pour moi, voici une explication qui manque quelque peu de clarté.
Dans mon Dictionnaire, on trouve encore çà et là des échantillons des
connaissances de cet âge primitif en histoire naturelle:
«Araignée.--Se trouve en abondance dans les maisons et y est assez mal
vue. L’araignée et la toile d’araignée sont d’un usage courant en
médecine. L’araignée, appliquée sur le pouls ou sur la tempe, aurait la
propriété de calmer les accès de fièvre; contre la fièvre quarte on
recommande tout spécialement de l’employer, renfermée sous une coquille
de noisette.
»Parmi les remèdes les plus autorisés, je citerai pour les blessures,
l’eau secrétée par l’araignée noire. C’était une des recettes favorites
de sir Walter Raleigh.
»L’araignée, communément appelée attrapeuse ou loup, écrasée dans un
mortier puis cousue dans un morceau de linge, et appliquée sur le front
ou les tempes, préserve du retour de la fièvre tierce.
»Il est une autre sorte d’araignée qui tisse une toile blanche, fine et
belle. En en roulant une dans du cuir et en se l’accrochant au bras, on
arrête les accès de la fièvre quarte. Pour les maux d’oreilles, cette
araignée bouillie dans de l’essence de rose constitue un excellent
calmant. (_Dioscorides_, liv. II, chap. 68.)
»Nous voyons par là que de tout temps l’araignée a été réputée par ses
qualités fébrifuges. Il est bon de remarquer qu’on donne généralement
des araignées aux singes, comme remède souverain aux affections
auxquelles sont sujets ces animaux.»
Puis vient un long récit pour prouver qu’une femme moribonde, qui huit
semaines durant souffrait d’une fièvre intermittente et qu’on avait
saignée à blanc une douzaine de fois sans succès apparent, vit son état
s’améliorer et recouvra la santé grâce à l’ingestion forcée d’un paquet
de toile d’araignée. Et notre savant de s’extasier sur les mérites de la
toile d’araignée! Il mentionne pourtant en passant qu’on avait cessé la
saignée quotidienne; et dans sa naïveté il n’a pas l’air de se douter
que cette sage mesure a peut-être provoqué la guérison.
«Quant au venin des araignées, Scaliger rapporte qu’une certaine espèce
de ces animaux (dont le nom lui échappe) secrète un poison si violent
qu’un nommé Vincentinus en ressentit les effets, à travers la semelle de
sa chaussure, rien que pour avoir écrasé un de ces insectes.»
Notre savant accepte cette assertion sans sourciller, mais ce qui suit
lui semble plus difficile à digérer. Voyez plutôt:
«En Gascogne, prétend Scaliger, il y a une toute petite araignée qui, en
passant sur un miroir, le fait craquer par la seule force de son venin.»
Il s’empresse d’ajouter entre parenthèses: «Ceci me paraît une pure
fable.»
Mais, par contre, il ne trouve rien à redire aux faits suivants:
«La haine de l’araignée pour le serpent et le crapaud est curieuse. Si
le serpent, assure-t-on, vient à se coucher à l’ombre d’un arbre, s’y
croyant en sûreté, l’araignée se laisse glisser au bout de son fil et le
pique à la tête avec sa trompe ou son dard; la puissance du venin
qu’elle lui inocule est telle qu’après s’être tordu en tous sens le
serpent est pris tout d’un coup de vertige et meurt presque aussitôt.
»Quant au crapaud, s’il se fait mordre ou piquer dans un combat avec une
araignée, un lézard, une vipère ou autre bête venimeuse, il se sert du
plantain comme contre-poison. L’araignée, pour combattre le crapaud, use
du même stratagème que pour le serpent; elle se pend à la branche d’un
arbre par son fil et pique de son dard la tête de son ennemi qui
devient enragé, enfle subitement et quelquefois en éclate.
»A l’appui de cette théorie, voici une anecdote qu’Erasme prétend tenir
d’un témoin oculaire: Une personne étendue sur le parquet de sa chambre
y faisait la sieste par une lourde journée d’été. Un crapaud, sortant
d’une touffe de joncs qui garnissaient la cheminée, lui monta sur la
figure et s’accroupit sur ses lèvres. Ecraser le crapaud c’était risquer
de tuer net le dormeur, insinue l’historien: le laisser là c’était bien
dangereux. Après mûre réflexion, on se décida à dénicher une araignée
qui avait tendu sa toile au travers d’un carreau. Avec mille
précautions, on apporta l’araignée et la vitre à laquelle elle était
accrochée et on renversa le tout au-dessus de la tête de l’homme.
Aussitôt l’araignée, apercevant son ennemi, se laissa glisser, le perça
de son dard et regrimpa bien vite au bout de son fil. Le crapaud se mit
à enfler sans quitter sa position. L’araignée revint à la charge sans
plus de succès: le crapaud enflait toujours mais ne crevait pas. A la
troisième piqûre, le crapaud, retirant ses pattes de la bouche de
l’homme, roula raide mort.»
Notre sage éprouve le besoin de faire cette grave remarque: «Ceci
s’applique au côté historique de la question.» Puis il passe à une
étude des «effets produits par le Poison et des remèdes pour le
combattre».
Une des choses les plus curieuses à noter est le double sexe du crapaud
et de l’araignée.
Enfin notre sage cite le cas suivant qu’il tient d’un certain Turner:
«Jadis, quand je faisais mes premières armes dans la médecine
opératoire, je fus un jour appelé près d’une femme qui avait l’habitude,
quand elle descendait à la cave avec sa chandelle, d’y faire la chasse
aux araignées; elle mettait le feu à leurs toiles et les grillait avec
sa chandelle après les avoir poursuivies.