que ce télégramme fût oublié. Pourquoi ne l’avez-vous pas expédié?
--Oh! vous savez, j’avais tant de choses à faire et à penser... Et puis,
à la poste, ils sont si bizarres qu’après avoir écrit le télégramme
je...
--C’est bon, n’y pensons plus, aucune explication ne pourrait réparer...
Oh! que doit-il penser de nous là-bas?
--Ça ne fait rien, je vous assure. Il pensera que nous avions donné le
télégramme aux gens de l’hôtel et qu’ils n’ont...
--Vraiment! Mais pourquoi ne l’avez-vous pas donné à l’hôtel? C’était la
seule chose raisonnable à faire.
--Je sais bien, mais je croyais que ce serait plus sûr de faire cela
moi-même, et j’ai été à la banque pour toucher de l’argent...
--Bon! il faut vous savoir gré d’avoir tout de même pensé à cela....
Allons! je ne veux pas me montrer trop dur envers vous, bien que vous
reconnaissiez, n’est-ce pas, que vous nous valez là bien des ennuis qui
pouvaient s’éviter. Combien avez-vous touché?
--Dame! j’ai idée que...
--Que quoi?
--Que,--dame! je crois bien que dans ces circonstances,--que beaucoup
d’entre nous, vous savez... enfin...
--Qu’est-ce que vous avez à bafouiller?... Ah! regardez-moi en face,
n’est-ce pas?... Enfin, vous n’avez pas touché d’argent?
--Dame! le banquier a dit...
--Je me moque de ce qu’a dit le banquier. Vous devez avoir une raison
quelconque, une raison à vous, ou quelque chose qui y ressemble pour...
--Eh bien! c’est tout bonnement parce que je n’avais pas ma lettre de
crédit.
--Vous n’aviez pas votre lettre de crédit?
--Je n’avais pas ma lettre de crédit.
--Ne répétez pas tout ce que je dis.--Où était-elle, cette lettre?
--A la poste.
--Qu’est-ce qu’elle y faisait?
--Tiens, je l’y avais oubliée, parbleu!
--Parole d’honneur, j’ai vu bien des courriers dans ma vie, mais jamais,
jamais, de tous les courriers que j’ai...
--J’ai fait de mon mieux pourtant.
--Allons, c’est vrai, mon pauvre ami. J’ai tort de vous maltraiter, et
d’oublier que vous vous êtes échiné, pendant que nous restions là, à
nous faire du mauvais sang, au lieu de vous voter des remerciements pour
tout le mal que vous vous donniez pour nous. Tout cela s’arrangera. Nous
pouvons très bien prendre le train de sept heures trente demain matin.
Vous avez les tickets?
--Oui, et une belle occasion encore. Des tickets de seconde.
--Bon, très bien. Tout le monde voyage en seconde, et cela nous fera
économiser un surcroît de dépense très appréciable. Qu’avez-vous payé
pour les billets?
--22 dollars chacun, directs pour Bayreuth.
--Comment? Je croyais qu’on ne pouvait se procurer des billets directs
qu’à Londres et à Paris.
--Il y a des gens qui ne peuvent s’en procurer que là, et d’autres qui
peuvent s’en procurer ailleurs. C’est mon cas, paraît-il.
--Dites donc, c’est pas mal cher!
--Pas du tout, le marchand m’a fait la remise de sa commission.
--Le marchand?
--Oui, je les ai achetés dans une boutique de cigares.
--Ah! pendant que j’y pense, puisqu’il faut nous lever de bonne heure
demain, il ne faut pas attendre jusque-là pour faire nos paquets.
Voyons, votre parapluie, vos caoutchoucs, vos cigares... Eh! bien,
qu’est ce qui vous prend?
--Diable! j’ai laissé les cigares à la banque.
--Allons, bon! Et votre parapluie?
--Je le retrouverai, ça ne presse pas.
--Qu’est-ce que vous voulez dire?
--C’est bon, je vais m’en occuper.
--Où est ce parapluie?
--C’est simple comme bonjour, je n’ai qu’à...
--Où est-il?
--Oh! je crois que je l’ai laissé dans la boutique de cigares, mais...
--Otez-moi vos pieds de là! C’est bien ce que je pensais. Où sont vos
caoutchoucs?
--Ah! ça... dame!
--Où sont vos caoutchoucs?
--Oh! il fait si sec aujourd’hui! Tout le monde dit qu’il ne tombera pas
une goutte de...
--Où-sont-vos-caoutchoucs?
--Attendez, attendez un peu!... D’abord l’agent a dit.
--Quel agent?
--L’agent de police... Mais quant au commissaire, il a...
--Le commissaire? Quel commissaire?
--Le commissaire de Genève... Mais moi, j’ai répondu.
--Assez! qu’est-ce qui vous prend?
--Moi, rien! Tous les deux voulaient me persuader de rester...
--Rester où?
--Et le fait est que...
--Où avez-vous été? Pourquoi êtes-vous resté dehors jusqu’à dix heures
et demie ce soir?
--Vous allez voir. Après avoir perdu ma lettre de crédit, j’ai...
--Assez de bafouillages! Répondez à mes questions sans détours. Où sont
ces caoutchoucs?
--Les caoutchoucs?... A la prison municipale.
Je risquai un sourire placide, mais il se figea sur mes lèvres.
L’atmosphère ambiante portait d’ailleurs peu au rire. Et mes amis ne
trouvèrent pas drôle du tout que j’aie pu passer trois ou quatre heures
au violon. Au fond, cela ne m’avait pas non plus paru si drôle que cela!
Il me fallut tout expliquer après cela, il devint évident qu’on ne
pourrait pas prendre le premier train, sous peine de laisser en plan ma
lettre de crédit. Je crus que nous allions nous quitter pour aller nous
coucher tout à fait brouillés et grincheux, mais heureusement il n’en
fut rien, car lorsque mes amis me parlèrent des bagages, je pus leur
affirmer que je n’avais pas oublié cette grave question.
Cette déclaration me valut des paroles réconfortantes:
--Vous êtes aussi bon, aussi attentif, intelligent et dévoué que
possible.--Allons! qu’il ne soit plus question de nos reproches.--Vous
m’en voyez tout honteux.--Tout est très bien, admirablement
arrangé.--Encore toutes mes excuses de ce que j’ai pu vous dire de
désagréable!...
Ces paroles de paix m’émurent plus profondément que toutes les sottises
que j’avais reçues avant; j’en éprouvai quelque gêne, car je ne me
sentais pas la conscience si tranquille sur cette affaire de
bagages.--Il me semblait bien un peu qu’elle clochait de quelque part,
sans pouvoir préciser où; et je préférais ne pas voir agiter cette
question pour le moment, trouvant qu’il était bien temps d’aller nous
coucher.
Bien entendu, le lendemain, la caravane fit une certaine musique en
s’apercevant qu’il devenait impossible de prendre le premier train.
Mais je n’avais pas le loisir de m’attarder, et après avoir subi les
premières mesures de l’ouverture, je filai à la recherche de ma lettre
de crédit.
Auparavant il me parut prudent d’éclaircir cette histoire de bagages et
de la mettre au point, si besoin en était; mais il était trop tard.--Le
concierge me dit qu’il avait fait filer les malles sur Zurich dès hier
soir.--Je lui demandai comment il avait pu faire cette expédition sans
les billets.--Il répondit:
--Ce n’est pas nécessaire en Suisse.--Vous payez pour vos bagages et les
envoyez quand il vous plaît.--Rien ne va en franchise que vos bagages de
main.
--Combien avez-vous payé pour le tout?
--140 francs.
--28 dollars! Sûrement, il y a quelque erreur dans les malles.
Un moment après, je rencontrais le portier, qui me dit:
--Vous n’avez pas bien dormi, n’est-ce pas? Vous semblez éreinté. Si
vous vouliez un courrier, il en est arrivé un cette nuit qui est libre
depuis cinq jours.--Il s’appelle Ludi.--Nous vous le recommandons, ou
plutôt c’est le grand hôtel Beau-Rivage qui vous le recommande.
Je refusai froidement. Tout mon courage n’était pas abattu encore, et il
me déplaisait de me voir ainsi couper l’herbe sous le pied.--Je partis
pour la prison municipale à neuf heures, espérant que le commissaire
serait en avance, mais il s’en garda bien. Je ne m’amusai pas
précisément en l’attendant. Quoi que je voulusse toucher, ou regarder,
ou faire, ou ne pas faire, toujours l’agent de police me disait: «C’est
défendu!»--J’essayai, en son honneur, de sortir tout ce que je savais de
français, mais il ne s’y prêta pas davantage. On eût dit qu’il lui était
particulièrement désagréable d’entendre parler sa propre langue.
Enfin le commissaire arriva, et mit fin à mes ennuis.--Dès qu’il eut
réuni la cour suprême--ce qui se fait pour régler tout litige en
suspens--disposé tout en ordre, fait placer des factionnaires, invité
l’aumônier à réciter la prière, on apporta mon enveloppe décachetée, on
l’ouvrit et on ne trouva dedans que quelques photographies.--Cela venait
de ce que j’en avais retiré ma lettre de crédit pour la remplacer par
lesdites photographies, et que--je m’en souvins tout à coup--j’avais
remis la susdite lettre de crédit dans une de mes poches.
Je le prouvai d’ailleurs immédiatement, à la satisfaction générale en
fouillant dans ma jaquette et en exhibant la précieuse lettre d’un air
plutôt joyeux.
Les membres du tribunal se regardèrent non sans un certain ahurissement,
puis me regardèrent, puis se regardèrent de nouveau; finalement on me
congédia, en insinuant qu’il était peut-être peu prudent de me laisser
en liberté. Ils me demandèrent aussi ma profession. Je répondis que
j’étais courrier. Alors ils levèrent les yeux au ciel, avec componction,
en disant: «Du lieber Gott!» Après les avoir remerciés en peu de mots,
et très poliment, de l’admiration qu’ils me témoignaient, je filai à la
banque.
Toutefois, ma qualité de courrier m’obligeant à procéder par ordre, et à
faire systématiquement chaque chose en son temps, je brûlai la banque et
aiguillai dans la direction des deux membres de la caravane que j’avais
laissés la veille dans le pétrin. Je pris un fiacre qui se trouvait
flâner par là.
Je ne m’attendais pas à faire de la vitesse, le cheval me paraissait un
animal de tout repos, et puis, au fond, un peu de farniente ne me
déplaisait pas. On était au plus beau moment de la grande semaine de
réjouissances en l’honneur du six centième anniversaire de
l’indépendance suisse et de la signature de la Convention. Toutes les
rues étaient pavoisées de drapeaux flottant au vent.
Le cheval et le cocher étaient sur pied depuis trois jours et trois
nuits et, pendant tout ce temps-là, n’étaient pas plus rentrés l’un dans
son écurie que l’autre dans son lit. Ils avaient l’air piteux et
éreintés, mais leur mine cadrait assez avec mon état d’âme. Nous finîmes
cependant par arriver. J’entrai, je sonnai, et demandai à une femme de
chambre de faire vite descendre mes vieux clients. Elle marmotta quelque
chose que je ne compris pas: je redescendis et regagnai ma voiture.
Cette fille m’avait peut-être dit que ces gens ne logeaient pas à cet
étage, et en homme avisé j’aurais dû monter plus haut et sonner d’étage
en étage jusqu’à ce que je les aie trouvés; dans ces appartements
suisses, en effet, quand on veut dénicher les gens qu’on cherche, il
faut s’armer de patience et fureter, le nez en avant, à travers les
escaliers.
Je fis le calcul que j’aurais un quart d’heure à attendre mes clients,
le quart d’heure représentait le temps moralement nécessaire pour les
trois opérations suivantes, inévitables en pareil cas: premièrement,
mettre son chapeau, descendre et remonter; deuxièmement, rentrée de la
première personne pour chercher «son autre gant»; troisièmement, rentrée
de la deuxième personne pour chercher son livre oublié: _les Verbes
français en un clin d’œil_. Je devais donc avoir quinze minutes à flâner
et à ne pas me faire de bile.
Ici, une lacune dans mes souvenirs: une paix profonde, un calme
absolu... et puis la sensation d’une main qui, se posant sur mon épaule,
me fit tressaillir d’effroi. L’intrus était un agent de police. D’un
seul coup d’œil je mesurai l’impromptu de ce changement de décor. Il y
avait autour de moi un attroupement assez respectable, avec cette
physionomie satisfaite et béate que prennent les foules lorsqu’elles
contemplent un être humain victime d’une fâcheuse aventure. Pendant que
mon cheval et mon cocher dormaient, des gamins les avaient enguirlandés
(comme moi aussi d’ailleurs) d’ornements criards arrachés aux
innombrables mâts pavoisés. C’était un spectacle scandaleux.
L’agent me dit:
--Je regrette beaucoup, mais impossible de vous laisser dormir là toute
la journée.
Je fus blessé et répondis d’un air froissé:
--Pardon, je ne dormais pas, je réfléchissais.
--Dans ce cas vous auriez dû commencer par réfléchir au scandale que
vous causez! Vous ne voyez donc pas que vous ameutez toute la rue!
La plaisanterie était de mauvais goût, mais fit rire toute la foule. Je
savais bien que je ronflais quelquefois la nuit, mais je ne me serais
jamais douté que cela pût m’arriver dans la journée et en pleine rue.
L’agent nous débarrassa de nos guirlandes, il eut même l’air de prendre
en pitié notre situation et s’efforça de nous traiter avec affabilité;
mais il nous déclara que nous ne pouvions rester là davantage; qu’il
fallait circuler; sans cela il serait obligé de nous appliquer la taxe.
C’était la loi, disait-il; il ajouta, non sans une certaine ironie, que
j’avais l’air plutôt abruti et qu’il voudrait bien savoir ce que
j’avais...
Je l’arrêtai net en disant que j’espérais bien qu’il était permis de
fêter un peu cet anniversaire, surtout quand il vous touchait
personnellement.
--Personnellement? demanda-t-il... Comment cela, personnellement?
--Parce que, répondis-je, il y a 600 ans qu’un de mes ancêtres a signé
la Convention.
Il réfléchit un moment, me regarda en dessous, puis me dit:
--Un de vos ancêtres? Etes-vous sûr que ce n’est pas vous-même. Car de
tous les vieux débris que j’ai jamais... Enfin, passons!
Qu’attendez-vous là depuis si longtemps?
--D’abord, je n’attends pas depuis si longtemps, répondis-je. J’ai
attendu quinze minutes qu’ils aient été chercher un gant et un livre
qu’ils avaient oubliés.
Et puis je lui expliquai qui j’étais venu chercher.
Il fut plein d’obligeance, et commença à interpeller les rangées
d’épaules et de têtes qui émergeaient des fenêtres au-dessus de nous.
Alors du 5ᵉ étage une femme se prit à glapir:
--Oh! ces gens-là... mais je leur ai cherché une voiture et il y a beau
temps qu’ils ont déguerpi! Ils sont même partis à 8 heures 1/2!
C’était très vexant. Je regardai ma montre sans répliquer. L’agent me
dit:
--Il est midi moins le quart, savez-vous. Il aurait fallu mieux vous
informer. Vous avez dormi là trois quarts d’heure en plein soleil!...
Vous devez être sec comme un hareng... C’est épatant! Et vous allez
probablement manquer votre train. Décidément, vous m’intéressez
beaucoup. Que faites-vous, de votre métier?...
Je répondis que j’étais courrier. Il en tomba à la renverse et avant
qu’il soit revenu à lui, mon cocher, mon cheval et moi, nous avions
disparu.
En arrivant à l’hôtel, je montai trois étages pour ne trouver plus
personne dans nos appartements. Je n’en fus pas autrement surpris; il
suffit qu’un courrier perde une minute de vue ses clients pour qu’ils
aillent immédiatement rôder dans les boutiques. Et cela, généralement,
au moment de prendre le train. Je m’assis pour réfléchir à ce qu’il y
avait de mieux à faire, mais aussitôt le groom du hall vint me trouver
pour m’annoncer que toute la bande était partie à la gare depuis une
demi-heure. C’était bien la première fois que ces gens faisaient quelque
chose de sensé, mais l’aventure n’en était que plus déconcertante pour
moi. La vie d’un courrier est remplie de difficultés et de surprises de
cette nature, et c’est généralement au moment où tout semble marcher sur
des roulettes, que ses clients se permettent d’intervenir dans un accès
de lucidité, en dérangeant toutes ses combinaisons.
Le train devait partir à midi précis. Il était alors midi dix. Je
pouvais me rendre à la gare en dix minutes. Evidemment il ne fallait pas
s’amuser en route, d’autant que c’était un rapide, et que, sur le
continent, les rapides ont le mauvais goût de partir parfois à la date
annoncée. De tous les voyageurs mes clients restaient seuls dans la
salle d’attente, tout le monde était déjà «monté dans le train», suivant
l’expression du pays. Ils étaient au paroxysme de la nervosité et de
l’affolement, mais je leur mis un peu de baume sur le cœur et nous nous
dépêchâmes de passer sur le quai.
Là, nouvel accroc. Le contrôleur trouva à redire à nos billets. Il les
examina soigneusement, sur toutes les faces, avec un air de soupçon,
puis me regarda en dessous et appela un autre employé. Celui-ci en
appela d’autres, et tous ensemble se mirent à discuter, à gesticuler et
à ergoter; je leur fis observer que le temps pressait et les invitai à
nous laisser passer. Alors ils me dirent très poliment qu’il y avait
quelque chose de louche dans ces billets et ils me demandèrent où je les
avais pris.
Du coup, je devinai la cause de leur embarras. Vous vous souvenez que
j’avais acheté ces tickets chez un marchand de cigares; naturellement
ils devaient sentir un peu le tabac. Alors, sans aucun doute, ils se
demandaient s’il ne fallait pas les signaler à la douane et me faire
payer des droits pour leur odeur. Je me décidai donc à user de
franchise, ce qui souvent est le meilleur moyen; je leur dis donc:
--Messieurs, je ne cherche pas à vous tromper. Ces billets de chemin de
fer, je les ai...
--Ah! pardon, Monsieur, ce ne sont pas des billets de chemin de fer!
--Comment! c’est pour cela que vous faites tant d’histoire?
--Mais parfaitement, Monsieur. Ce sont tout bonnement des billets de
loterie, et encore d’une loterie qui a été tirée, il y a deux ans...
J’eus l’air de très bien prendre la chose; je n’avais que cela à faire,
mais ce simulacre de bonne humeur et de gaieté ne mène pas à
grand’chose; on a beau faire le malin, personne ne s’y laisse prendre,
et tout le monde vous regarde avec pitié et est rempli de confusion pour
vous.
Je ne crois pas qu’il existe au monde une position plus pénible que
n’était la mienne: la mort dans l’âme, sous l’impression d’une aussi
pitoyable déconfiture, il me fallait faire bonne contenance et laisser
croire à une exubérante gaîté pendant que je sentais que mes propres
compagnons, ces amis si chers à mon cœur, à l’estime et au respect
desquels je tenais tant, que mes compagnons, dis-je, rougissaient de
honte devant des étrangers en me voyant devenir un objet de risée et de
compassion...
Oui! J’étais marqué d’un vrai stigmate, d’une flétrissure indélébile;
c’était affreux pour moi de perdre tout droit à la considération de mes
semblables!...
J’assurai d’un air dégagé que tout allait très bien, que ce n’était là
qu’un de ces petits accidents qui arrivent à tout le monde.
Je produirais les bons tickets dans deux minutes, et nous aurions tout
le temps de prendre le train. Cette aventure nous amuserait au moins
pour tout le voyage. Je me fis délivrer des billets bien timbrés, bien
en règle, et encore à temps, somme toute; mais ne voilà-t-il pas qu’il
me fut impossible de les retirer du guichet parce que, dans toute cette
bousculade occasionnée par la recherche des deux personnes restées à la
pension, j’avais oublié la banque et n’avais pas d’argent! Pendant ce
temps-là le train partit; il ne restait plus qu’à rentrer à l’hôtel,
c’est ce que nous fîmes, avec une certaine mélancolie et sans échanger
beaucoup de paroles. J’essayai bien, pour rompre la glace, d’aborder
quelques sujets généraux de conversation en m’étendant sur les beautés
du paysage, les mystères de la transsubstantiation, et autres choses de
ce genre, mais mes efforts ne réussirent pas à dissiper l’orage qui
grondait au-dessus de ma tête.
On avait donné à d’autres voyageurs nos bonnes chambres de la veille; on
nous en procura d’autres qui, bien qu’un peu éparpillées dans l’hôtel,
suffisaient amplement à nos besoins. Je croyais que l’on allait pouvoir
se dérider un peu, quand le chef de la caravane me dit: «Faites monter
les bagages!» Ceci me refroidit un peu. Il devait y avoir quelque chose
de louche dans cette histoire des bagages, j’en avais le pressentiment.
Je me disposais à tenter une nouvelle insinuation, quand une main
impérieuse me fit signe de me taire, et je fus avisé que nous allions
séjourner trois jours ici, et voir si nous ne pourrions pas y rester
tout à fait.
--Très bien, fis-je. Inutile de sonner. Je descends m’occuper moi-même
des bagages.
Je pris un fiacre, filai droit chez M. Natural, et lui demandai quels
ordres je lui avais laissés. Il me dit:
--Vous m’avez commandé d’envoyer sept malles à l’hôtel.
--Et ne vous ai-je pas dit d’en reprendre d’autres?
--Non.
--Etes-vous sûr que je ne vous aie pas dit de reprendre sept malles que
vous trouveriez empilées sous le hall?
--Absolument sûr que vous ne me l’avez pas dit.
--Alors toutes les quatorze sont parties pour Zurich, ou Jéricho, ou
ailleurs... et cela nous promet encore plus de «casse», tout à l’heure à
l’hôtel, quand...
Je n’achevai pas; car toutes mes idées se mirent à tourbillonner dans ma
tête; généralement, quand on se trouve en pareil pétrin, on s’imagine
avoir fini une phrase, on la laisse inachevée, et on s’en va droit
devant soi en rêvant à la lune; alors la première chose qui vous en fait
descendre est un camion, une vache ou tout autre objet contre lequel on
est allé se cogner.
Je laissai là mon fiacre,--à vrai dire, je l’oubliai tout à fait,--et en
m’en retournant je méditai sur mon triste sort: ma conclusion fut qu’il
me fallait donner ma démission, faute de quoi je me verrais certainement
remercier dans un très proche délai. Il me sembla préférable de ne pas
remplir moi-même cette pénible mission et d’employer la voie d’un
message. Je fis donc chercher M. Ludi, et lui expliquai que je
connaissais un courrier qui devait quitter sa place, pour raison de
mécontentement, de fatigue, etc..., et que, puisque lui était disponible
pour quatre ou cinq jours, je lui procurerais volontiers cette place
pour ce laps de temps, s’il croyait pouvoir faire l’affaire. Quand tout
fut arrangé, je l’expédiai à l’hôtel prévenir mes clients que, par suite
d’une erreur de M. Natural, nous nous trouvions ici sans malles, mais
que, nous en trouverions une collection à Zurich; que par conséquent, ce
que nous avions de mieux à faire, c’était de prendre le premier train,
avec armes et bagages, pour aller droit là-bas.
Il s’acquitta de la commission et revint pour me dire qu’on me priait de
revenir à l’hôtel,--comment donc, avec plaisir!--Au lieu de cela nous
allâmes à la banque retirer l’argent, puis m’approvisionner de cigares
et de tabac; par la même occasion je comptais rendre au marchand de
cigares ses billets de loterie et lui reprendre mon parapluie, puis
payer chez M. Natural le fiacre que je congédierais. Il me restait
encore à passer à la prison municipale, pour retirer mes caoutchoucs et
laisser des cartes p. p. c. au commissaire et à la Cour suprême. Chemin
faisant, M. Ludi me fit une description imagée de l’état de
surexcitation et d’indignation dans lequel se débattait ma caravane,
là-bas à l’hôtel; j’en conclus que je ferais tout aussi bien de rester
là où je me trouvais pour le moment.
Je disparus de la circulation jusqu’à quatre heures de l’après-midi,
pour laisser le vent tomber, et alors je me dirigeai vers la gare, juste
à temps pour prendre l’express de trois heures pour Zurich; je devais
retrouver toute la bande, désormais pilotée par Ludi, qui eut bien aussi
quelque peine à se débrouiller dans tout cet imbroglio. Vous
reconnaissez que j’avais travaillé comme un nègre pendant l’exercice de
mes fonctions; j’avais fait de mon mieux, n’est-ce pas? Croyez-vous que
tous ces gens m’en aient su gré? Non! Ils ne se souvinrent, pour me les
reprocher, que des imperfections de mon administration, et oublièrent
toute la peine que je m’étais donnée pour mener ma mission à bonne fin.
Ils me rabâchaient toujours les mêmes reproches et faisaient des gorges
chaudes à l’infini sur cette malheureuse «gaffe» que j’avais commise.
Ils ne considéraient qu’une chose: c’est qu’après m’être improvisé leur
courrier à Genève, qu’après avoir remué ciel et terre, et m’être donné
plus de mal qu’il n’en fallait pour conduire tout un cirque jusqu’à
Jérusalem, je n’étais pas même arrivé à faire sortir six personnes des
murs de la ville.