Darwin à la découverte de la «Sélection naturelle» et de ses grandes
conséquences venait également de conduire Mr Wallace au seuil de la même
découverte; seulement, dans l’esprit de Mr Wallace, la théorie n’était
pas poussée aussi loin que dans l’esprit de Mr Darwin. Et au cours de la
préface de son charmant livre sur la _Sélection naturelle_, Mr Wallace
reconnaît, avec une rare modestie et une grande franchise, que sa propre
découverte, bien qu’elle ait une valeur incontestable, est largement
surpassée en intérêt et en force par celle de Mr Darwin. C’est
parfaitement vrai, et Mr Wallace a si bien travaillé à l’illustration
future de leur théorie qu’il peut être très satisfait d’avoir la seconde
place dans la propagation de cette thèse.
»La coïncidence, cependant, n’en reste pas moins remarquable quand on
compare les conclusions de Mr Wallace et celles de Mr Darwin. Mais
quand on y réfléchit, des coïncidences de ce genre ne sont pas
surprenantes dans l’histoire des découvertes scientifiques. Et il n’y a
rien d’étonnant à ce qu’elles se produisent de temps à autre; il suffit
de se rappeler en effet qu’une découverte notoire se rapporte toujours à
une question dont l’étude absorbe les grands esprits du monde entier.
C’est ce qui arriva au moment de la découverte du calcul différentiel et
de la planète Neptune. Il en fut ainsi lors de la lecture des
hiéroglyphes égyptiens et de la théorie ondulatoire de la lumière. Le
même fait eut lieu jusqu’à un certain point, au moment de l’introduction
de nouveaux principes de physique, de la découverte de l’équivalent
mécanique, de la chaleur et de la corrélation des forces. De même, pour
l’invention du télégraphe électrique et la découverte du spectre de
l’analyse. Il n’y a donc rien d’extraordinaire à ce que le fait se soit
reproduit pour la doctrine de l’origine des espèces par la sélection
naturelle.»
On attribue ces «coïncidences» au fait que ces graves questions, par
leur origine et leur nature, ont préoccupé à cette époque tous les
grands esprits du monde entier. Je crois plutôt que dans chacune de ces
découvertes un seul homme télégraphie mentalement aux autres savants de
l’univers. Et maintenant j’arrive à une énigme: Comment se fait-il que
des objets inanimés puissent impressionner un esprit?
Le fait se produit; j’ajoute entre parenthèse qu’il se produit
constamment. Je vous cite l’exemple d’une réponse claire et détaillée à
un télégramme qui n’est pas encore arrivé à destination. Ceci se produit
lorsque votre dépêche a été envoyée mentalement d’un esprit à l’autre
avant de passer par la voix lente du fil électrique; vous avez dû
constater ce fait souvent dans votre existence.
Mais revenons aux objets inanimés. Dans les expériences d’extralucidité
non professionnelle pratiquées par la Société psychique, on bande les
yeux du médecin, puis on met dans sa main un objet ayant touché la
personne ou ayant été porté par elle: immédiatement le médium dépeint la
personne, et finit par le récit de quelque événement ou détail auquel
l’objet en question a été mêlé. Si une chose inanimée peut impressionner
et instruire l’esprit du médium, rien n’empêche qu’elle ait la même
vertu dans un domaine de télégraphie mentale. Un jour, une dame de
l’Ouest m’écrivit que son fils venait à New-York pour trois semaines,
qu’il me ferait une visite, et elle me donna son adresse. J’égarai la
lettre, et les trois semaines s’écoulèrent sans que j’y pensasse. Puis,
un remords subit m’envahit et je me hâtai d’écrire à la dame pour lui
demander l’adresse perdue. Mais, après mûre réflexion, je compris que
l’irruption subite de ce souvenir dans mon cerveau n’était pas un pur
accident, et j’ajoutai un post-scriptum à ma lettre, annonçant que
sûrement j’aurais une lettre de son fils dans la soirée. Effectivement
je la reçus; la lettre était arrivée au bureau de poste, mais ne m’avait
pas encore été distribuée; et cependant j’avais subi son influence. J’ai
fait tellement d’expériences de ce genre, une douzaine au moins, que
j’ai actuellement acquis la conviction que les objets n’agissent pas
seulement sur les «voyants» pour les guider, mais qu’ils prêtent encore
leur énergie à la télégraphie mentale.--Je ne sais trop à quelle
catégorie appartient le fait auquel j’arrive maintenant. Je l’ai extrait
d’un journal local, il y a six ou huit ans, et je garantis
l’authenticité des détails qui s’y rapportent, car l’histoire m’a été
racontée dans les mêmes termes par une des deux personnes intéressées
(un pasteur de Hartford), au moment même où cette _chose étrange se
passait_.
«UNE COINCIDENCE REMARQUABLE
»Les coïncidences bizarres servent de thème aux histoires les plus
intéressantes et aux études les plus curieuses. Personne ne peut les
expliquer, mais chacun les constate lorsqu’elles se sont produites.
Celle que je vais relater constitue une des plus frappantes et des plus
véridiques qui se soient produites dans cette ville:
»Au moment de la construction d’une des plus belles résidences de
Hartford, un peintre de la ville fournit la tapisserie de certaines
pièces, et s’engagea en même temps à la poser. On calcula mal les
dimensions d’une des pièces, et au dernier moment on se trouva à court
d’un rouleau de papier. Le peintre demanda un sursis pour le faire venir
de la fabrique; celle-ci répondit qu’il ne lui en restait plus et qu’on
avait détruit les planches originales; elle possédait cependant une
liste des marchands auxquels elle avait fourni ce papier; en leur
écrivant à tous, on finirait par se procurer un rouleau. Cela
demanderait une quinzaine de jours, mais on trouverait certainement ce
qu’on désirait.
»Au bout de ce temps, arriva une lettre disant qu’à leur grand
étonnement il n’existait plus un rouleau de papier. On demanda à la
fabrique un nouveau sursis, disant qu’on allait écrire aux clients
particuliers de la maison, et que certainement l’un d’eux céderait le
rouleau désiré. Mais nouvelle surprise, il fut impossible de se procurer
le moindre bout de ce papier. Un grand laps de temps s’était écoulé, et
il devenait inutile d’attendre davantage. Le fournisseur s’était engagé
à tapisser cette pièce; pour lui, la seule façon de s’en tirer était
d’arracher le papier déjà posé et d’en coller un autre. A cet effet, un
ouvrier fut envoyé pour ôter le papier; ses outils étaient prêts et il
allait se mettre à l’œuvre sous la direction du propriétaire, lorsque
celui-ci fut appelé par un domestique. Quelqu’un demandait
l’autorisation de visiter la maison et, avant de répondre, le domestique
avait cru bon de consulter son maître.
»Cette visite inopinée avait pendant quelques instants interrompu les
préparatifs de l’ouvrier peintre. Le propriétaire alla recevoir
l’étranger, et consentit à lui faire visiter la maison. Mais il lui
demanda la permission de s’arrêter pour donner des ordres à l’ouvrier;
chemin faisant, il raconta la singulière aventure du papier. Ils
entrèrent ensemble dans la pièce; le premier mot de l’étranger, en
apercevant le papier, fut: «Mais, j’ai identiquement le même papier
dans une des chambres de ma maison, et il m’en reste un rouleau que je
mets bien volontiers à votre disposition.»
»Quelques jours après le mur était tapissé du papier choisi dès le
début. Si le propriétaire n’avait pas été chez lui, l’étranger n’aurait
pas visité la maison; en tous cas, s’il était venu vingt-quatre heures
plus tard, et si on ne lui avait pas raconté l’aventure par le plus
grand des hasards, c’en était fait du fameux papier. L’enchaînement de
toutes les circonstances est très remarquable, et je puis affirmer sans
trop m’avancer que cette histoire ne résulte pas d’un pur hasard.»
Un incident qui m’est arrivé l’autre jour vient de me revenir à
l’esprit; je le relate aujourd’hui et le repêche à cette occasion des
profondeurs poussiéreuses de mon bureau.
Une dame me posa à brûle pourpoint cette question: «Avez-vous jamais eu
une vision à l’état de veille?» J’allais répondre sans hésiter, lorsque
les derniers mots de cette question me firent réfléchir en éveillant un
doute dans mon esprit. Cette dame ne pouvait pas deviner la portée de
ces paroles, qui m’ont peu à peu amené à éclaircir un mystère qui
m’avait beaucoup intrigué. Vous allez en juger par vous-même dans
quelques instants:
Depuis que la Société anglaise des Recherches psychiques a commencé à
s’occuper d’histoires de revenants, de maisons hantées, d’apparitions de
vivants et de morts, j’ai lu ces articles avec avidité et une grande
régularité. La question que vous pose le plus fréquemment un voyant à
l’état de veille est celle-ci: «Pouvez-vous affirmer que vous étiez
éveillé à tel moment?» Si la personne interrogée ne peut pas répondre
avec assurance, cela suffit pour jeter un doute sur la véracité de son
récit. Mais si elle affirme avoir été éveillée, et donne des preuves
palpables à l’appui, on accorde généralement une certaine foi à son
histoire. Le commun des mortels n’agit pas autrement et c’est d’ailleurs
ainsi que je procédais jusqu’au moment où, l’autre jour, cette dame m’a
posé la question que je viens de vous soumettre.
Ce point d’interrogation me donna à penser et m’amena à conclure qu’on
peut être endormi, ou tout au moins inconscient, pendant un certain
temps, sans s’en apercevoir, et sans avoir perçu nettement ce qui s’est
passé à ce moment. Un cas mémorable me revient à l’esprit. Il y a un an,
je me tenais un matin sous le porche, lorsque je vis un homme s’avancer
dans ma direction. C’était un étranger; je comptais bien qu’il sonnerait
et entrerait dans la maison sans s’arrêter pour me parler; il lui
fallait pour cela passer devant moi par la grande porte; pour éviter
qu’il m’adresse la parole je pris moi-même l’air d’un étranger. Cela
réussit quelquefois.
Je vis cet homme très nettement au moment où il était à dix pas de la
porte et à vingt-cinq de moi, puis subitement il disparut. Je demeurai
aussi médusé que si j’avais vu une église s’éclipser en un clin d’œil
pour faire place à un terrain vague. J’étais ravi de ce phénomène, car à
n’en pas douter, je venais d’assister à une apparition; je l’avais vue
de mes propres yeux, vue, et au grand jour. Je me promis d’en rendre
compte à la Société. Je courus à l’endroit où j’avais d’abord vu le
spectre, puis à l’autre bout du porche et regardai tout autour de moi.
J’acquis la certitude absolue que je me trouvais bien en présence d’une
apparition. Il ne me restait plus qu’à consigner le fait pendant qu’il
était encore frais à ma mémoire. Ravi de ma découverte, je me dirigeai
vers la maison. Lorsque je pénétrai dans le vestibule, mon cœur cessa de
battre et ma respiration s’arrêta. Je vis l’homme qui m’était apparu,
assis sur une chaise, seul, aussi calme et aussi paisible que s’il
s’était installé là pour un temps indéfini. L’ébahissement m’empêcha de
parler; je me ravisai et lui demandai:
--Etes-vous entré par cette porte?
--Oui.
--Avez-vous ouvert la porte vous-même ou avez-vous sonné?
--J’ai sonné, et le nègre est venu m’ouvrir!
Je pensai en moi-même:--C’est bien étonnant. Il faut à Georges deux
minutes pour répondre à la porte lorsqu’il se presse, et je ne l’ai
jamais vu se dépêcher. Comment cet homme est-il resté deux minutes à la
porte, à sept pas de moi, sans que je l’aperçoive?
Sans la question de la dame:--Avez-vous eu une vision--à l’état de
veille? j’aurais cherché jusqu’à ma mort la solution de cette énigme.
Tout s’explique maintenant. Evidemment, ce jour-là, j’ai été endormi
soixante secondes, ou du moins inconscient sans m’en douter. Dans cet
intervalle, l’homme a passé près de moi, sonné, attendu là, puis il est
entré et a fermé la porte; je ne l’ai pas vu, pas plus que je n’ai
entendu la porte se fermer.
Si, pendant cette minute d’absence mentale, il s’était caché dans la
cave (il avait largement le temps de le faire)--j’aurais fait part de
cette aventure à la Société des Recherches et, en l’amplifiant,
j’aurais crié au miracle; la force déployée par trente bœufs réunis ne
m’aurait pas ôté de la tête que j’étais «un privilégié» de ce monde, et
que je venais d’avoir ma vision--à l’état de veille.
Et maintenant, comment prouver que j’étais conscient ou non? La chose me
paraît impossible et personne n’a encore résolu ce problème.
Je compte sur un rêve pour trouver la clef de ce mystère.
LE COURRIER AMATEUR
L’époque de notre départ d’Aix-les-Bains pour Genève approchait. De là,
nous devions aller à petites journées et par un itinéraire compliqué à
Bayreuth, en Bavière. Pour mener une caravane aussi importante que la
mienne, il me fallait songer à prendre un courrier, bien entendu.
Mais je perdis du temps. Les jours se passaient et, un beau matin, je me
réveillai en constatant que nous étions prêts à partir, mais que je
n’avais pas encore de courrier. Je pris alors un parti qui me parut bien
un peu téméraire, mais je me sentais d’humeur à ne pas m’arrêter en
chemin. Je déclarai que je ferais le premier relais à moi tout seul, et
je le fis.
Oui, je conduisis à moi tout seul, d’Aix à Genève, toute la
bande,--quatre personnes. Il y avait un peu plus de deux heures de
route, et il fallait changer une fois de wagon. Cela se passa sans
aucun accident, à part que j’oubliai sur le quai une valise et quelques
menus objets,--mais on ne peut pas appeler cela un accident. Du coup, je
m’offris à conduire la caravane jusqu’au bout du voyage, à Bayreuth.
Je commis là une «gaffe», bien que la chose parût très faisable à
première vue. L’équipée était beaucoup plus compliquée que je ne le
pensais. Premièrement, il fallait rallier deux personnes que nous
avions, quelques semaines auparavant, laissées dans une pension à
Genève, et les amener à notre hôtel. Deuxièmement, je devais signifier
aux individus qui ramassent les bagages sur le grand quai d’avoir à
porter sept malles à l’hôtel pour en remporter sept autres qu’ils
trouveraient empilées sous le hall. Troisièmement, il me fallait
découvrir dans quelle partie de l’Europe était Bayreuth, et prendre sept
billets de chemin de fer pour cette localité. Quatrièmement, j’avais à
envoyer un télégramme à un ami, dans les Pays-Bas. Cinquièmement, comme
il était deux heures de l’après-midi, il fallait se dépêcher pour être
prêts pour le premier train de nuit, et assurer des places dans le
sleeping. Sixièmement, je devais enfin retirer de l’argent à la banque.
A mon avis, les tickets de sleeping étaient la chose la plus
importante; j’allai donc à la gare moi-même, pour plus de sûreté; les
commissionnaires d’hôtel sont si peu dégourdis en général! Il faisait
très chaud, et j’aurais dû prendre une voiture, mais je crus mieux faire
en économisant une course, et je partis à pied. Mal m’en prit, car je me
perdis et fis trois fois le chemin. Au guichet, on me demanda quel
itinéraire je désirais prendre; cela m’embarrassa fort et tout de suite
je perdis la tête. Il y avait un tas de monde autour de moi, et je ne
connaissais rien aux itinéraires; je ne savais même pas qu’il pût y en
avoir deux. Aussi je jugeai préférable de rentrer pour consulter la
carte et de retourner à la gare ensuite.
Cette fois, je pris un fiacre, mais en remontant l’escalier de l’hôtel,
je me souvins que je n’avais plus de cigares, et je voulus en acheter
pendant que j’y pensais. Le bureau de tabac faisait le coin de la rue;
ce n’était donc pas la peine de prendre le fiacre pour si peu, et je dis
au cocher de m’attendre.
La télégramme me revenant à l’esprit, je le composai dans ma tête en
marchant, et du coup j’oubliai mes cigares et mon fiacre. Je comptais
envoyer ce télégramme de l’hôtel, mais, réfléchissant que je ne devais
pas être loin de la poste, je me décidai à l’y porter moi-même. La
poste était bien plus loin que je ne le pensais. Je finis par la
dénicher, j’écrivis mon télégramme et le remis au guichet. L’employé,
qui avait une tête rébarbative et était un monsieur fort tracassier, me
posa en français un tas de questions si déliquescentes que je
recommençai à patauger et que je perdis le nord de nouveau.
Heureusement, un Anglais qui passait par là m’expliqua que cet employé
désirait savoir où envoyer mon télégramme. Cela, je l’ignorais
totalement, car il ne s’agissait pas de «mon» télégramme, mais bien d’un
télégramme que j’envoyais pour le compte d’un des membres de ma
caravane: je m’évertuai à le faire comprendre à ce maudit employé qui ne
voulut rien savoir. De guerre lasse je lui déclarai que puisqu’il était
aussi bizarre, j’allais revenir et la lui donner, son adresse!
Cependant je pensai que je ferais bien d’aller, auparavant, cueillir à
leur pension les deux personnes qui devaient m’y attendre avec
impatience; il valait certainement mieux suivre le programme que je
m’étais tracé et faire chaque chose en son temps: cette réflexion me
remit en mémoire le fiacre que j’avais laissé à l’hôtel et dont la
location courait toujours; alors, j’appelai un autre fiacre, et lui dis
de descendre chercher le premier et de l’amener à la poste, où il
attendrait que je revienne.
Il me fallut marcher longtemps et par une jolie chaleur pour arriver
chez ces gens; une fois là, je découvre qu’ils ne pouvaient me suivre
illico avec leurs sacs, et qu’il fallait prendre une voiture. Je sortis
pour en chercher une, mais avant d’en avoir trouvé, je m’aperçus que
j’étais tout près du grand quai,--du moins, je me le figurais,--et je
jugeai que ce serait une économie de temps d’y passer pour régler la
question des bagages. Après avoir rôdé près d’un mille, je rencontrai
une boutique de cigares; cela me fit penser à mon projet d’emplette. Je
dis au marchand que j’allais à Bayreuth et qu’il m’en fallait une
provision pour mon voyage. L’homme me demanda quel itinéraire je devais
prendre; je lui répondis que je n’en savais rien. Il me conseilla de
passer par Zurich et un tas d’autres endroits dont il me donna les noms,
et m’offrit de me vendre 7 billets de seconde classe, directs pour
Bayreuth, à 22 dollars chaque, avec le bénéfice de l’escompte que le
chemin de fer lui consentait. Je commençais à en avoir assez de voyager
en seconde avec des billets de 1ʳᵉ, et je lui pris ses billets.
Quelques minutes après, j’avais déniché le bureau des Messageries
Natural Co, et je lui avais passé l’ordre de porter sept de nos malles
à l’hôtel et de les y empiler sous le hall. Il me sembla bien cependant
que j’oubliais quelque chose en donnant mes instructions, mais je me
creusai en vain la tête.
Ensuite, je découvris la banque, et m’y présentai pour avoir de
l’argent; mais comme j’avais oublié, je ne sais où, ma lettre de crédit,
il me fut impossible de rien toucher. Il me revint à l’esprit que
j’avais dû laisser cette lettre sur la table où j’avais écrit mon
télégramme; je pris un fiacre, me fis conduire à la poste, montai
l’escalier, et là on me dit qu’une lettre de crédit avait été en effet
oubliée sur la table, mais qu’elle avait été remise à la police et qu’il
faudrait y aller et prouver qu’elle m’appartenait.--On me donna un
garçon pour me conduire; nous sortîmes tous deux et marchâmes une couple
de milles pour arriver à la police; là je me rappelai mes deux autres
fiacres et demandai au garçon de me les renvoyer quand il rentrerait à
la poste.--La nuit tombait et le commissaire était parti dîner. J’aurais
bien été dîner moi-même, mais l’agent de service m’en dissuada, et
j’attendis. Le commissaire reparut subitement à dix heures et demie,
mais dit qu’il était trop tard pour rien faire, et me renvoya au
lendemain matin, à neuf heures et demie. L’agent voulait me garder
toute la nuit, prétendant que j’avais une mine assez louche; que la
lettre de crédit n’était assurément pas à moi; que je ne savais pas même
ce que c’était qu’une lettre de crédit; que tout simplement j’avais vu
le propriétaire de cette lettre l’oublier sur la table et que je voulais
me la faire remettre, comme font d’ailleurs les individus qui ont la
manie de prendre tout ce qu’ils trouvent, que cela puisse avoir de la
valeur ou non.--Heureusement, le commissaire déclara qu’il ne trouvait
rien de suspect à ma mine, que j’avais l’air assez inoffensif, tout au
plus légèrement timbré.--Je le remerciai beaucoup; il me rendit la
liberté et je retournai à l’hôtel avec mes trois fiacres.
J’étais éreinté, et hors d’état de répondre décemment à un
interrogatoire; aussi, je résolus de ne pas déranger la caravane à une
heure aussi tardive, d’autant que je savais qu’il y avait une chambre
libre à l’autre bout du hall. Mais je n’eus pas le temps de gagner cette
chambre; on me guettait; toute la bande commençait à s’inquiéter à mon
sujet.
Je me trouvais dans de beaux draps!
Avec un air maussade et rébarbatif, la caravane était alignée sur quatre
chaises, siégeant au milieu de châles et d’un tas de choses disparates,
des sacoches et des guides sur les genoux. Il y avait quatre heures
qu’ils étaient là!
Et ils m’attendaient, ils m’at-ten-daient!...
Je compris que seul, un tour de force brillant, heureusement exécuté, et
désopilant, pouvait rompre la glace et créer une diversion en ma faveur;
aussi je lançai mon chapeau au beau milieu d’eux, et, sautant après,
dans une preste cabriole, je m’écriai, plein de gaîté:
--Ah! ah!... nous voici au complet, M. Merryman!
Le plus profond silence remplaça les applaudissements sur lesquels je
comptais.
Force me fut donc de m’expliquer, quoique mon assurance, assez mal
assise jusqu’ici, vînt de recevoir un rude choc, une douche plutôt
glacée. La mort dans l’âme, j’essayais de paraître folâtre; je tentai
d’attendrir ces cœurs de marbre et de dérider ces visages sévères par de
légères et piquantes saillies; je tentai d’enjoliver la sinistre réalité
par une anecdote badine et joyeuse; mais j’avais mal calculé mon effet.
Ce n’était pas la note, oh! pas du tout! Je ne récoltai pas un sourire;
pas un muscle de ces faces crispées ne se détendit; pas un glaçon de ces
regards chargés de banquises ne vint à dégeler. Je tentai de nouveau un
pauvre petit effort, mais le chef de la caravane m’arrêta net par ces
mots:
--Où avez-vous été?
Je vis à son ton qu’il fallait cette fois ramener la question au
terre-à-terre des affaires. Je commençai donc l’exposé de mes démarches,
mais aussitôt il m’interrompit:
--Où sont les deux autres? Nous avons été mortellement inquiets à leur
sujet.
Oh! ils vont très bien, répliquai-je. C’est ce maudit fiacre que j’avais
dû chercher... Venez, je vais y aller tout droit...
--Asseyez-vous! Vous ne vous doutez pas qu’il est onze heures... Où les
avez-vous laissés?
--A la pension.
--Pourquoi ne les avez-vous pas ramenés?
--Parce que nous ne pouvions pas porter leurs sacoches. Alors, j’ai
réfléchi...
--Réfléchi! Vous ne deviez pas essayer de réfléchir. Il y a deux milles
d’ici à cette pension. Vous n’y étiez pas allé à pied, je pense?
--Moi?... Ce n’était pas mon intention, mais c’est tout de même ce qui
est arrivé!
--Et comment est-ce arrivé?
--Voilà. J’étais à la poste, et je me suis rappelé que j’avais laissé un
fiacre ici, à m’attendre. Alors, pour arrêter les frais, j’ai envoyé un
autre fiacre au... à...
--Où ça, au... à?...
--Allons bon! J’ai oublié maintenant. Toujours est-il que la nouvelle
voiture était chargée de faire régler la première à l’hôtel, et de la
renvoyer ensuite.
--A quoi bon?
--A quoi bon? Mais pour arrêter les frais, vous dis-je...
--Vraiment? en prenant un nouveau fiacre pour les augmenter encore,
n’est-ce pas?
A cela je ne répondis rien. L’autre reprit:
--Pourquoi n’avez-vous pas dit au nouveau fiacre de venir vous
rechercher?
--Mais, c’est ce que j’ai fait! Je m’en souviens à présent, c’est bien
cela. Oui, je me rappelle que lorsque j’ai...
--Eh! bien alors, pourquoi la voiture n’est-elle pas allée vous
reprendre?
--A la poste?... Mais elle est venue...
--Eh! bien alors, comment se fait-il que vous ayez été à pied à la
pension?
--Dame, je ne vois plus du tout comment cela s’est fait. Attendez, j’y
suis. Après avoir écrit la dépêche pour les Pays-Bas, j’ai...
--Enfin, Dieu merci, vous avez donc fait quelque chose! Je tenais tant à
ce que ce télégramme partît... Mais pourquoi regardez-vous comme cela?
Vos yeux cherchent à éviter les miens. Cette dépêche était la chose la
plus importante que.... Vous n’avez pas fait partir cette dépêche?...
--Je n’ai pas dit que je ne l’avais pas fait partir.