L’année dernière, arrivé à Washington un soir, je descendis à

Arlington-Hôtel et gagnai ma chambre. Je lus et fumai jusqu’à dix heures

puis, n’éprouvant aucune envie de dormir, j’eus l’idée de prendre l’air.

Je sortis malgré la pluie, et j’errai à travers les rues, en goûtant

tout le plaisir de l’inconnu. Je savais que mon ami M. O... habitait la

ville, et j’avais le désir de le rencontrer; mais je ne pouvais songer

à le trouver à cette heure avancée, d’autant plus que j’ignorais son

adresse. Vers minuit les rues étaient si désertes que j’eus l’impression

de la solitude; j’entrai alors dans un bureau de tabac assez loin dans

l’Avenue, et j’y restai environ un quart d’heure à écouter quelques

énergumènes qui parlaient politique.

Tout d’un coup, sous l’effet d’une inspiration subite je me dis: «Je

vais sortir d’ici, tourner à gauche et, après avoir fait dix pas, je

rencontrerai mon ami O...

--Ce que j’avais présumé arriva! Je ne vis pas son visage, caché par son

parapluie, et dissimulé par l’obscurité, mais je reconnus sa voix

lorsqu’il interrompit son compagnon de promenade, et je l’arrêtai net.

Ma sortie et ma rencontre avec M. O... pourraient paraître chose

naturelle mais, avoir pressenti cette rencontre, voilà certes le plus

curieux. En y réfléchissant, le fait est singulier. J’étais au fond du

bureau de tabac lorsque je formulai ma prophétie: je sortis, et fis cinq

pas derrière la porte; je l’ouvris, la fermai derrière moi; je descendis

trois marches, tournai à gauche, refis quatre ou cinq pas et me trouvai

nez à nez avec mon individu. Je répète que la chose en elle même n’a

rien de surprenant; le seul côté bizarre est d’avoir pressenti cette

rencontre.

J’ai si souvent cassé du sucre sur le dos des absents et découvert

ensuite, à ma grande confusion, que je parlais devant leurs parents, que

je suis devenu superstitieux à ce sujet, et que maintenant je tiens ma

langue. On se sent si bête après une gaffe de cette espèce!

Constamment, nous parlons de gens qui au même instant surgissent devant

nous. Nous rions en disant: «Lorsqu’on parle du loup, etc.»; nous n’y

faisons plus attention, et ne voyons là qu’une simple coïncidence. C’est

une manière commode de donner une solution à un problème grave et

complexe, et de mettre cette particularité sur le compte d’une

coïncidence banale.

J’arrive maintenant à la chose la plus singulière qui me soit arrivée.

Il y a deux ou trois ans, j’étais couché paresseusement un matin.

C’était le deux mars--lorsque, subitement, une idée me traversa l’esprit

et s’y implanta avec une telle insistance que toutes mes autres pensées

s’évanouirent devant elle. Cette idée, accapareuse de mon cerveau,

semblait simple au premier abord: je pensais tout uniment qu’il était

temps de préparer un livre à mettre en vente, un livre sensationnel qui

offrirait un intérêt particulier pour le public. Il s’agissait d’un

livre sur les mines d’argent du Névada.

Le «Great Bonanza» était la grande merveille actuelle, et tout le monde

en parlait. Il me semblait que nul ne serait plus autorisé à traiter ce

sujet que Mr William H. Wright, journaliste de Virginia (Névada) sous la

direction de qui j’avais écrit pendant de longs mois comme reporter, il

y a dix ou douze ans. Etait-il mort ou vivant? Je l’ignorais, mais à

tout hasard je lui écrirais. Je commençai par lui suggérer timidement

l’idée d’écrire un livre, puis je m’enhardis, et me hasardai à lui

indiquer ce qui, à mon avis, devrait être le plan de l’ouvrage; enfin,

je lui demandai d’excuser mon outrecuidance, en le priant de n’y voir

que de très bonnes intentions d’un ami. Je lui fournis force détails,

lui indiquant même l’ordre dans lequel il pourrait les relater. J’étais

sur le point de mettre mon élaboration sous enveloppe, lorsque je

réfléchis que si aucun éditeur ne voulait publier ce livre suggéré par

moi, je serais fort contrarié; et je me décidai à garder ma lettre

jusqu’à ce que j’aie l’acceptation d’un éditeur. Je serrai donc mon

document dans mon bureau, et j’adressai un mot à mon éditeur lui

demandant de m’indiquer un jour pour un rendez-vous d’affaires. Comme il

était en voyage, mon mot demeura sans réponse, et au bout de trois ou

quatre jours je perdis mon affaire de vue. Le neuf mars, le facteur

m’apporta plusieurs lettres; parmi elles, j’en trouvai une plus lourde

que les autres et dont l’écriture m’était à peine connue. Je ne

découvris pas tout d’abord d’où elle venait, mais j’eus comme un

pressentiment, et je dis à un parent qui se trouvait là:

--Vous allez assister à un miracle. Je vais vous exposer tout le contenu

de cette lettre, date, signature, tout en un mot--et cela sans briser le

cachet. Elle est d’un Mr. Wright de Virginia (Névada) et datée du deux

mars, c’est-à-dire qu’elle remonte à sept jours. Mr. Wright me propose

d’écrire un livre sur les mines d’argent du Bonanza, et me demande mon

opinion, en vrai ami. Il expose son sujet, l’ordre et la suite de ses

détails, et annonce qu’il finira par un historique sur l’avenir de Great

Bonanza. C’est même le sujet principal du livre.

Je décachetai la lettre, et montrai l’exactitude de ce que j’avais

annoncé. La lettre de Mr. Wright contenait tout ce que contenait la

mienne, écrite le même jour; seulement cette dernière était restée dans

mon bureau, depuis une semaine, depuis le deux mars.

Il n’y a aucune «extralucidité» là-dedans si nous voulons bien donner à

ce mot la vraie signification qui lui appartient.

En effet le «voyant» se flatte de percevoir réellement l’écriture cachée

et de la lire mot pour mot; ce n’est pas mon cas. Je savais seulement le

contenu de la lettre, j’en connaissais tous les détails ainsi que

l’ordre dans lequel ces détails étaient présentés, mais il me fallait

encore les exposer moi-même, les traduire, pour ainsi dire, du langage

de Wright dans le mien.

La lettre de Wright et celle que j’avais écrite sans l’envoyer étaient

bien identiques quant à la substance.

Sans aucun doute nous n’étions pas en présence d’un simple accident, et

je prétends que des coïncidences aussi complètes ne peuvent se produire.

Le hasard aurait pu expliquer un ou deux faits isolés, mais pas une

continuité de faits aussi soutenue.

A n’en pas douter, l’esprit de Mr. Wright avait été en communication

immédiate et directe avec le mien, à travers trois mille lieues de

montagnes et de désert, dans la matinée du deux mars. Je n’en conclus

pas que nos deux esprits engendrèrent en même temps cette succession

d’idées, mais que l’un d’eux conçut et la télégraphia tout simplement à

l’autre. Curieux de savoir quel cerveau avait influencé l’autre,

j’écrivis pour tirer l’affaire au clair. La réponse de Mr Wright

démontra qu’il avait conçu le plan, que mon cerveau n’avait été que

l’appareil récepteur. Partant de cette constatation vous comprendrez

aisément combien d’idées géniales ont pu être volées inconsciemment à

des distances de trois mille lieues et plus!

Si l’on admet cette hypothèse, il suffit d’étudier l’encyclopédie pour

rencontrer une fois de plus dans l’histoire des inventions ces

coïncidences bizarres qui ont toujours frappé les esprits clairvoyants:

on sera frappé de la fréquence avec laquelle une machine ou une

invention quelconque a été imaginée simultanément par plusieurs

personnes sur différents points du globe.

Le télégraphe électrique a été méconnu pendant plusieurs milliers

d’années; puis il a été découvert en même temps, par un Américain, le

Professeur Henry, par l’Anglais Wheatstone, par Morse sur mer, et par un

Allemand à Munich.

La manière d’utiliser la vapeur a été trouvée la même année dans deux ou

trois pays. N’est-il pas admissible, alors, que les inventeurs se volent

constamment et inconsciemment leurs idées quoique séparés par des

milliers de lieues?

Au printemps dernier, un littérateur de mes amis, Mr D. Howells, qui

demeurait à cent lieues de moi, vint me voir et, au cours de la

conversation, il me raconta qu’il venait de faire une découverte,

d’arrêter son esprit sur une idée nouvelle qui n’avait certainement

jamais été exploitée en littérature. Il me l’expliqua. Je lui tendis

alors un manuscrit, et lui dis qu’il y trouverait en substance la même

idée: j’avais écrit le manuscrit huit jours avant. L’idée m’était venue

à l’esprit à l’automne précédent, tandis que mon ami ne l’avait conçue

qu’au moment où je la transcrivais, il y a de cela 8 jours. Il n’avait

pas encore commencé son travail, de sorte qu’il abandonna son projet et

me laissa très gracieusement la paternité de ladite idée.

L’exemple suivant, que j’ai trouvé dans un journal, est véridique. Je

tiens le fait de la bouche de Mr Howells au moment où l’épisode a eu

lieu:

--On relate un fait étonnant de coïncidence littéraire dans la revue

_Atlantic Monthly_ de Mr Howells: Une dame de Rochester (New-York),

soumit à la revue qui publiait la nouvelle _Dʳ Breen Practice_, un

manuscrit qui ressemblait tellement à celui de Mr Howells que celui-ci

crut nécessaire d’aller la trouver pour lui expliquer qu’il ne

s’agissait nullement d’un cas de plagiat. Il lui montra les brouillons

de sa nouvelle, et lui prouva que la similitude entre leurs écrits était

due à une de ces coïncidences étranges qui se rencontrent de temps à

autre dans le monde littéraire.

J’avais lu moi-même des extraits de la nouvelle de Mr Howells dans son

manuscrit avant que la dame n’ait remis le sien à la revue. Voici un

autre exemple tiré d’un journal.

La réédition de la nouvelle de Miss Alcott: _Moods_, rappelle à un

collaborateur de _la Poste_ de Boston, une singulière coïncidence qui

fut mise en lumière avant que le livre ne parût pour la première fois:

Miss Anna Crane, de Baltimore, publia un roman intitulé _Emily Chester_,

qui offrait au lecteur des particularités frappantes et

caractéristiques. La comparaison entre cet ouvrage et _Moods_ montra que

les deux auteurs, complètement étrangers l’un à l’autre, vivant à des

centaines de lieues de distance, avaient tous les deux choisi le même

sujet, et développé les mêmes idées jusqu’à un certain point, puis, le

parallèle cessant, les conclusions divergeaient. Et, détail plus curieux

encore, les principaux héros portaient les mêmes noms dans les deux

romans, de sorte que Miss Alcott dut changer les noms de ses

personnages. Après cela, le livre fut publié par Loring.

A ma souvenance, j’ai vu ici quatre ou cinq conflits violents éclater

dans un journal littéraire à propos de poèmes dont la paternité était

revendiquée par deux ou trois personnes à la fois. Il y a eu discussion

au sujet de _Nothing to Wear_, _Beautiful Snow_, _Rock me to Sleep_,

_Mother_, et d’une des premières ballades de Mr Will Carleton, je crois.

Ces conflits étaient tout bonnement attribuables à des cas de

télégraphie mentale involontaire et inconnue.

Encore un mot sur Mr Wright. Il avait son livre en tête depuis quelque

temps; donc c’est lui, et non moi, qui en conçut l’idée. Le sujet

m’était complètement étranger, car je préparais toute autre chose. Et

cependant cet ami que je n’avais pas vu, et auquel j’avais à peine pensé

depuis onze ans, avait le pouvoir de m’infiltrer ses idées à trois mille

lieues de distance et d’exercer une sorte d’accaparement mental de mon

cerveau. Il s’était mis à écrire après avoir terminé son travail de

journaliste--un peu après trois heures, me dit-il. Or trois heures à

Névada représentaient six heures à Hartford, et c’est à ce moment précis

que je rêvassais dans mon lit, sans fixer autrement ma pensée. C’est à

ce moment-là que l’idée d’écrire ce livre se présenta à mon esprit; je

me levai alors et me mis à écrire, croyant fermement que j’agissais

sous la propre impulsion de ma volonté.

Je n’ai jamais assisté à aucune expérience mesmérienne ou de double vue

ni à aucune séance de spiritisme qui fût pour mon esprit convaincante;

le fait est d’ailleurs sans importance, seulement je suis obligé de

reconnaître qu’un esprit humain (incarné) peut communiquer avec un

autre, quelle que soit la distance, et sans aucune préparation

«artificielle» destinée à créer un état sympathique favorable à la

transmission.

J’estime que lorsque l’état sympathique existe entre deux esprits, ils

peuvent communiquer; autrement ce doit être impossible; et si la

sympathie est entretenue par des relations suivies, les deux esprits

peuvent continuer à correspondre pendant un temps illimité.

Je vous cite un autre phénomène que tout le monde a pu remarquer: tout

d’un coup, une série de pensées ou de sensations nous envahit, et vous

êtes obsédé par l’idée qu’autrefois, dans une existence antérieure, vous

avez éprouvé ces mêmes sensations et conçu les mêmes idées.

L’hypothèse de l’existence antérieure est très vraisemblable, mais je

reste persuadé qu’elle ne constitue pas la solution de ce mystère ardu;

je suis convaincu que dans ce cas un étranger très éloigné vous a

télégraphié mentalement, et à votre insu, ses pensées et ses sensations;

cette transmission s’est arrêtée lorsqu’un courant contraire ou un

obstacle quelconque est venu s’interposer et couper le fil de

communication. Peut-être croyez-vous que ces idées et ces sensations

sont une répétition; dans ce cas, elles ne deviennent une répétition

qu’au moment où elles vous sont communiquées. Il est possible que Mr

Brown, le «voyant», lise dans le cerveau d’autrui. L’hypothèse contraire

est également admissible; en tout cas je sais de source certaine qu’il

m’est arrivé de lire dans l’esprit d’autrui; par conséquent, je ne vois

pas pourquoi Mr Brown n’en ferait pas autant.

J’ai écrit ce qui précède il y a trois ans, à Heidelberg, et j’ai mis de

côté mon manuscrit en me proposant d’y intercaler des exemples de

télégraphie mentale à mesure qu’ils se présenteraient à moi.

Pendant ce temps, le «croisement» des lettres est devenu si fréquent

qu’il en est presque monotone.

Aussi ai-je mis à profit mes observations relatives à ces

«coïncidences»; maintenant, lorsque je suis las d’attendre des nouvelles

de quelqu’un, je m’asseois et le force à m’écrire, qu’il le veuille ou

non; c’est-à-dire que je lui écris, puis je déchire ma lettre sans la

faire partir. Cela suffit amplement et les nouvelles de ce quelqu’un ne

tardent pas à m’arriver.

Bien entendu, je suis devenu superstitieux au sujet de ces croisements

de lettres. C’est du reste bien naturel! Nous sommes restés un peu de

temps à Venise après avoir quitté Heidelberg. Un jour, je descendais le

grand canal en gondole, lorsque j’entendis un cri derrière moi; je me

retournai pour voir ce qui se passait et j’aperçus une gondole qui

suivait la mienne en faisant force de rames. Le gondolier m’invita à

m’arrêter. Je stoppai, et le petit bateau vint se ranger auprès du mien.

Il y avait dedans une Américaine, fixée à Venise. D’un air très

préoccupé, elle me dit:

--Il y a à l’hôtel Britannia, depuis huit jours, un Américain de

New-York, et sa femme, qui sont désespérés de n’avoir pas reçu de

nouvelles de leur fils dont ils ne savent rien depuis huit mois: la mère

en est malade de chagrin, et le père ne peut ni manger ni dormir.

Le fils arrivé à San-Francisco, il y a huit mois, leur a écrit le jour

même; c’est tout ce qu’ils en savent. Ses parents sont en Europe depuis

ce temps, mais leur voyage s’effectue dans des conditions très tristes,

car ils ne font que changer de place, écrire de tous les côtés et à tout

le monde pour demander des nouvelles de leur fils; mais le mystère reste

aussi obscur. Maintenant le père a renoncé à écrire et veut

télégraphier. Il veut câbler à San-Francisco. Il ne l’a jamais fait

parce qu’il a peur... il ne sait trop de quoi,--de la mort de son fils,

sans doute. Mais il voudrait que quelqu’un lui conseillât de

télégraphier; il voudrait que je l’y engageasse. Je ne l’ose pas, car si

aucune réponse ne venait, sa femme en mourrait certainement. Alors j’ai

couru après vous pour vous prier de m’aider à l’exhorter à la patience

et à attendre une semaine ou deux avant de télégraphier. Venez, ne

perdons pas de temps. Il y va de la vie de cette pauvre femme.»

Je la suivis, mais j’avais mon idée bien arrêtée et, lorsque je fus

introduit auprès du monsieur, je lui dis: Je suis très superstitieux, et

je ne vois pas de mal à cela. Si vous voulez câbler à San-Francisco tout

de suite, vous aurez des nouvelles de votre fils avant que vingt-quatre

heures se soient écoulées. Je ne sais si elles viendront de

San-Francisco ou d’ailleurs; la seule chose urgente est de _câbler_,

voilà tout. Les nouvelles arriveront immédiatement. Télégraphiez à Pékin

si vous voulez, là n’est pas la question: l’absence de nouvelles vient

de ce que vous n’avez pas câblé dès que vous en avez eu l’idée.

Il semble absurde que ce monsieur ait été réconforté par ce raisonnement

enfantin, mais il le fut réellement; sa physionomie s’éclaira et il

envoya son câblegramme; le lendemain à midi, arrivait une longue lettre

de son fils qu’il croyait perdu; le pauvre père me témoigna autant de

reconnaissance que si j’avais été pour quelque chose dans la venue de ce

message. Son fils avait quitté San-Francisco par le premier bateau venu

et sa lettre avait été écrite du premier port où il avait touché

quelques mois après.

Cet incident ne signifie rien et n’a aucune valeur. Je ne le relate que

pour prouver combien est invétérée en moi la superstition que m’inspire

le «croisement des lettres». J’étais si sûr que le télégramme adressé

n’importe où irait au-devant de la lettre attendue que je n’ai pas

hésité à consoler cet homme découragé, et à lui rendre l’espoir et la

gaieté.

Voici encore deux ou trois incidents qui me viennent à l’esprit à propos

de télégraphie mentale. Un lundi matin, il y a de cela un an, je pris

une lettre au hasard dans le courrier, et je dis à un ami: «Sans ouvrir

cette lettre, je vous raconterai ce qu’elle contient. Elle est de Mᵐᵉ

de..., cette dernière me dit qu’elle était à New-York samedi dernier,

qu’elle se proposait de venir ici par le train de l’après-midi pour nous

faire une surprise, mais qu’au dernier moment elle a changé d’avis et

est rentrée chez elle.»

J’avais raison; mes prévisions étaient parfaitement exactes. Et

cependant aucun indice ne pouvait me faire supposer que Mᵐᵉ X...

venait à New-York ou qu’elle avait la moindre envie de nous faire une

visite.

Je fume beaucoup,--c’est-à-dire tout le temps--et depuis sept ans j’ai

essayé de cacher une boîte d’allumettes à ma portée, derrière un cadre

sur la cheminée; mais j’ai dû l’ôter de là, car Georges (le nègre), qui

prépare les feux et allume le gaz, se sert toujours des allumettes, sans

les remettre en place. Conseils et ordres, rien n’y fait, et cela dure

depuis sept ans. Un jour de l’été dernier, tandis que toute ma famille

s’était absentée pour plusieurs mois, je dis à une personne de la

maison:

--Eh bien! pendant ces longues vacances où rien ne viendra nous gêner...

--Je puis finir votre phrase, répondit-elle.

--Voyons, faites-le.

--Georges devrait bien prendre l’habitude de laisser ces allumettes en

place.

C’était précisément ce que j’allais dire. Et cependant, jusqu’alors, ni

Georges ni les allumettes ne m’étaient venus à l’esprit depuis trois

mois; d’autre part il est certain que cette partie de phrase que

j’allais énoncer n’avait aucun rapport avec ce que je devais dire

ensuite.

Ma mère (elle vivait encore lorsque ces lignes furent écrites) descend

du plus jeune des frères Lambton qui se sont établis ici voilà bien des

années. La tradition raconte que l’aîné hérita d’une grande propriété

anglaise (érigée depuis en comté) et qu’il mourut. C’est ce qui est

toujours arrivé dans ma famille. Ils meurent tous tandis qu’ils

pourraient faire quelque chose d’utile sans être obligés de travailler.

Les deux Lambtons laissèrent beaucoup de petits Lambtons derrière eux;

et lorsque enfin, il y a une cinquantaine d’années, la propriété

anglaise fut érigée en comté, la nombreuse tribu des Lambtons américains

(c’est-à-dire les descendants de l’aîné) commença à s’agiter. Depuis

cette époque ces descendants se démènent inutilement pour arriver à

faire valoir leurs droits. Le véritable comte actuel--je veux dire

l’Américain--m’écrivait de temps en temps et essayait de m’intéresser à

cette question brûlante de titres et de propriété, en m’offrant une part

de son futur butin; mais j’ai toujours agi de manière à éviter les

tentations.

Eh bien! un jour de l’été dernier, j’étais couché sous un arbre, ne

pensant pas à grand’chose, lorsqu’une idée me vint à l’esprit. Je dis à

quelqu’un de la maison:

--Supposez que je vive jusqu’à quatre-vingt-deux ans, que je devienne

sourd, aveugle, édenté, et qu’au moment de rendre le dernier soupir sur

mon lit de mort...

--Attendez, laissez-moi finir votre phrase,--interrompit l’autre.

--Allez, lui dis-je.

--Quelqu’un se précipite avec un papier, s’écrie: «Tous les autres

héritiers sont morts, vous êtes comte de Durham!»

C’était juste ce que j’allais dire. Et pourtant jusqu’à ce moment,

jamais cette idée ne m’était venue à l’esprit.--Il y a quelques années,

j’aurais été stupéfait d’une chose pareille, mais je n’en étais plus à

m’étonner de particularités qui m’arrivaient couramment chaque semaine,

et je suis bien convaincu maintenant qu’un cerveau peut communiquer

clairement avec un autre, sans l’aide du véhicule lourd et lent de la

parole.

Ce siècle paraît avoir épuisé presque toutes les inventions; cependant

il en reste une encore à exploiter, c’est la «phrénophonie». Elle

consisterait à trouver une méthode permettant à deux esprits d’établir

une communication mentale entre eux à l’aide de la volonté; cette

communication serait en quelque sorte codifiée comme le télégraphe

électrique. Le télégraphe et le téléphone vont devenir trop lents et

trop verbeux pour nos besoins. Il faut que notre pensée puisse franchir

les distances, quitte à la transformer en paroles si cela devient

nécessaire; en tout cas, nous réserverions cette besogne ennuyeuse pour

nos moments perdus. Il est évident que la force qui transmet notre

pensée d’un cerveau à un autre revêt une forme plus fine et plus subtile

que l’électricité; nous devons tout d’abord chercher à nous rendre

maître de cette force, et essayer de la capter comme nous avons dû le

faire pour les courants électriques. Avant l’invention du télégraphe,

pas un de ces phénomènes ne semblait plus facile à expliquer que la

transmission de la pensée.

Pendant que j’écris ceci, il y a certainement quelqu’un sur un autre

point du globe qui en fait autant; la question se résume à ceci: lequel

des deux inspire cette pensée à l’autre? A cela je ne puis répondre,

mais je reste persuadé que toutes les idées ont traversé un autre

cerveau pendant tout le temps qu’elles m’ont absorbé.

Je terminerai par une observation que j’ai trouvée il y a quelque temps

dans le _Johnson_ de Boswell.

--Le _Candide_ de Voltaire est absolument identique, comme plan et

conception, à _Rasselas_ de Johnson; il l’est à tel point que j’ai

entendu dire à Johnson que si les deux ouvrages n’avaient pas paru à

quelques jours d’intervalle (la possibilité du plagiat étant de ce fait

écartée, faute de temps matériel), il aurait été impossible de nier que

le second paru avait été copié sur le premier.

Les deux hommes étaient éloignés d’une distance énorme, et la mer les

séparait.

_Post-scriptum._

Dans le nº de _Atlantic_ de juin 1882, Mr John Fiske fait allusion à la

«coïncidence» Darwin-et-Wallace, coïncidence souvent citée, et s’exprime

ainsi: «Je veux parler de la «circonstance imprévue» qui décida Mr

Darwin en 1859 à rompre le silence et à composer les _Origines des

espèces_. Le succès extraordinaire de son livre, en même temps que cette

circonstance particulière, servit à démontrer combien l’esprit humain

était mûr pour entendre traiter les grandes questions soulevées par Mr

Darwin. En 1858, Mr Wallace, qui était plongé dans l’étude de l’archipel

Malais, envoya à Mr Darwin (comme à l’homme le plus à même de le

comprendre) l’esquisse d’une théorie identiquement pareille à celle que

préparait Mr Darwin depuis si longtemps.

Un pari de milliardaires et autres nouvelles · 第 4 / 9 段