Isaure avait repris ses forces, sa gaieté, et l'on ne craignait même
plus pour son joli visage; Valentine venait d'en apprendre
l'heureuse nouvelle à son frère; madame de Nangis, ravie du bonheur
de retrouver son enfant, de recevoir les consolations d'une amie,
oubliait le monde et ses travers, auprès des objets de son
affection. Enfin tout semblait promettre à Valentine le repos auquel
elle aspirait depuis si long-temps. Mais une seule idée troublait
encore son ame, et lui fesait éprouver que la douceur d'une vie
calme ne peut rien contre les agitations du coeur.
Un matin, la marquise se disposant à sortir, comme à son ordinaire,
Isaure vint lui demander, de la part de sa mère, à qui était une
voiture attelée de six chevaux de poste qui venait d'entrer dans la
cour. Devinant bien ce qui motivait la curiosité de la comtesse,
Valentine fit appeler mademoiselle Cécile, qui répondit: Cette
voiture est celle de la duchesse de Linarès.--Viendrait-elle loger
ici? demanda vivement la marquise?--Je ne le crois pas, madame, car
les gens qui se trouvaient dans sa voiture de suite, ont reçu ordre
d'aller tout préparer pour la recevoir dans l'appartement qu'elle
occupe ordinairement chez l'ambassadeur d'Espagne.--Dites qu'on ôte
mes chevaux, reprit Valentine, après un moment de silence; je ne
sortirai pas. En donnant cet ordre, elle congédia Isaure et alla se
renfermer dans son cabinet. Elle y était depuis une heure, lorsque
M. de Saint-Albert se fit annoncer. A son aspect il la vit rougir,
et il s'excusa de venir ainsi la troubler: Je le vois, dit-il, ma
présence vous importune; c'est l'effet que produit communément celle
d'un ami qui n'inspire plus de confiance; mais tranquillisez-vous;
je ne viens pas questionner votre coeur, ni vous parler des
sentiments que je lui suppose; j'avais prévu ce que vous cherchez à
dissimuler, et je suis bien loin de le blâmer. Tout ce que je vous
demande, c'est de m'aider à rappeler la raison d'un insensé qui est
au moins digne de votre pitié; puis s'apercevant que Valentine
hésitait à répondre, le commandeur ajouta: Anatole sait que vous
demeurez ici, et dans sa résolution de n'y point venir, il me
supplie de lui permettre de vous écrire. Comme je me rends à
l'instant même chez lui pour le lui défendre par toute l'autorité de
mon amitié, j'ai cru devoir vous en prévenir, et vous supplier de
vous prêter au moyen très-innocent dont je viens de convenir avec sa
mère, pour le ramener à des sentiments plus raisonnables.--Et quel
est ce moyen, demanda Valentine?--Mais en pareil cas, celui qui ôte
toute espérance, me semble le meilleur. La passion d'Anatole est
arrivée à un point qui touche au délire. Six mois d'absence et de
regrets n'ont fait que l'exalter, et l'idée qu'elle ne peut plus
troubler votre repos, l'encourage encore. Il est temps d'y mettre
un frein en lui prouvant qu'il ne doit exister entre vous qu'une
simple amitié, puisque le choix d'un nouvel époux va bientôt assurer
votre bonheur.--Mais ce serait l'abuser....--Que vous importe,
interrompit le commandeur, cela ne vous engage à rien, pas même à le
tromper; nous vous demandons pour toute grace, de ne pas nous
contredire. C'est de moi seul qu'il apprendra les projets que je
vous supposerai, et je sais d'avance qu'il se soumettra à tout ce
que l'honneur ordonne en pareille circonstance. Une fois convaincu
de votre prochain mariage, il sentira la nécessité de renoncer aux
illusions romanesques qu'il nourrit depuis trop long-temps, et
cessant de garder un secret désormais inutile, il sacrifiera bientôt
les intérêts de son amour-propre au plaisir de jouir sans contrainte
de votre affection. Combien alors cette tendre mère vous bénira
d'avoir rendu son fils à la vie par l'amour, et à la raison par
l'amitié. Vous deviendrez l'ange tutélaire de cette intéressante
famille, et votre vieil ami vous devra la fin de toutes ses
peines.--Ah! si tant de bonheur est en ma puissance, s'écria
Valentine avec l'accent de la plus vive émotion, je consens à tout
pour vous l'assurer. Oui, dites à votre ami que mon coeur n'est plus
libre, et qu'avant peu j'aurai disposé de ma main; mais en lui
fesant cette confidence, ménagez sa sensibilité, persuadez-lui bien
que j'ai besoin de son bonheur pour être heureuse, et qu'il doit
vivre pour être l'objet de mon éternelle reconnaissance.
En disant ces derniers mots, le visage de Valentine s'anima des plus
vives couleurs, et son regard brilla du feu de l'enthousiasme; le
commandeur surpris de l'air inspiré qu'il remarquait en elle, la
considéra quelque temps en silence, puis se levant tout-à-coup, il
la quitta pour se rendre auprès d'Anatole.
Deux heures après, la marquise reçut le billet suivant: