CHAPITRE XLIV.

Isaure avait repris ses forces, sa gaieté, et l'on ne craignait même

plus pour son joli visage; Valentine venait d'en apprendre

l'heureuse nouvelle à son frère; madame de Nangis, ravie du bonheur

de retrouver son enfant, de recevoir les consolations d'une amie,

oubliait le monde et ses travers, auprès des objets de son

affection. Enfin tout semblait promettre à Valentine le repos auquel

elle aspirait depuis si long-temps. Mais une seule idée troublait

encore son ame, et lui fesait éprouver que la douceur d'une vie

calme ne peut rien contre les agitations du coeur.

Un matin, la marquise se disposant à sortir, comme à son ordinaire,

Isaure vint lui demander, de la part de sa mère, à qui était une

voiture attelée de six chevaux de poste qui venait d'entrer dans la

cour. Devinant bien ce qui motivait la curiosité de la comtesse,

Valentine fit appeler mademoiselle Cécile, qui répondit: Cette

voiture est celle de la duchesse de Linarès.--Viendrait-elle loger

ici? demanda vivement la marquise?--Je ne le crois pas, madame, car

les gens qui se trouvaient dans sa voiture de suite, ont reçu ordre

d'aller tout préparer pour la recevoir dans l'appartement qu'elle

occupe ordinairement chez l'ambassadeur d'Espagne.--Dites qu'on ôte

mes chevaux, reprit Valentine, après un moment de silence; je ne

sortirai pas. En donnant cet ordre, elle congédia Isaure et alla se

renfermer dans son cabinet. Elle y était depuis une heure, lorsque

M. de Saint-Albert se fit annoncer. A son aspect il la vit rougir,

et il s'excusa de venir ainsi la troubler: Je le vois, dit-il, ma

présence vous importune; c'est l'effet que produit communément celle

d'un ami qui n'inspire plus de confiance; mais tranquillisez-vous;

je ne viens pas questionner votre coeur, ni vous parler des

sentiments que je lui suppose; j'avais prévu ce que vous cherchez à

dissimuler, et je suis bien loin de le blâmer. Tout ce que je vous

demande, c'est de m'aider à rappeler la raison d'un insensé qui est

au moins digne de votre pitié; puis s'apercevant que Valentine

hésitait à répondre, le commandeur ajouta: Anatole sait que vous

demeurez ici, et dans sa résolution de n'y point venir, il me

supplie de lui permettre de vous écrire. Comme je me rends à

l'instant même chez lui pour le lui défendre par toute l'autorité de

mon amitié, j'ai cru devoir vous en prévenir, et vous supplier de

vous prêter au moyen très-innocent dont je viens de convenir avec sa

mère, pour le ramener à des sentiments plus raisonnables.--Et quel

est ce moyen, demanda Valentine?--Mais en pareil cas, celui qui ôte

toute espérance, me semble le meilleur. La passion d'Anatole est

arrivée à un point qui touche au délire. Six mois d'absence et de

regrets n'ont fait que l'exalter, et l'idée qu'elle ne peut plus

troubler votre repos, l'encourage encore. Il est temps d'y mettre

un frein en lui prouvant qu'il ne doit exister entre vous qu'une

simple amitié, puisque le choix d'un nouvel époux va bientôt assurer

votre bonheur.--Mais ce serait l'abuser....--Que vous importe,

interrompit le commandeur, cela ne vous engage à rien, pas même à le

tromper; nous vous demandons pour toute grace, de ne pas nous

contredire. C'est de moi seul qu'il apprendra les projets que je

vous supposerai, et je sais d'avance qu'il se soumettra à tout ce

que l'honneur ordonne en pareille circonstance. Une fois convaincu

de votre prochain mariage, il sentira la nécessité de renoncer aux

illusions romanesques qu'il nourrit depuis trop long-temps, et

cessant de garder un secret désormais inutile, il sacrifiera bientôt

les intérêts de son amour-propre au plaisir de jouir sans contrainte

de votre affection. Combien alors cette tendre mère vous bénira

d'avoir rendu son fils à la vie par l'amour, et à la raison par

l'amitié. Vous deviendrez l'ange tutélaire de cette intéressante

famille, et votre vieil ami vous devra la fin de toutes ses

peines.--Ah! si tant de bonheur est en ma puissance, s'écria

Valentine avec l'accent de la plus vive émotion, je consens à tout

pour vous l'assurer. Oui, dites à votre ami que mon coeur n'est plus

libre, et qu'avant peu j'aurai disposé de ma main; mais en lui

fesant cette confidence, ménagez sa sensibilité, persuadez-lui bien

que j'ai besoin de son bonheur pour être heureuse, et qu'il doit

vivre pour être l'objet de mon éternelle reconnaissance.

En disant ces derniers mots, le visage de Valentine s'anima des plus

vives couleurs, et son regard brilla du feu de l'enthousiasme; le

commandeur surpris de l'air inspiré qu'il remarquait en elle, la

considéra quelque temps en silence, puis se levant tout-à-coup, il

la quitta pour se rendre auprès d'Anatole.

Deux heures après, la marquise reçut le billet suivant:

Anatole, Vol. 2 · 第 34 / 37 题