CHAPITRE XLIII.

Peu de jours après cet entretien, Valentine fut péniblement

distraite du souvenir qu'elle en conservait par de mortelles

inquiétudes. M. de Nangis, ennemi déclaré de toutes les innovations,

s'était constamment opposé au desir que lui avait souvent témoigné

sa femme, de faire inoculer Isaure, et la pauvre enfant venait

d'être atteinte de tous les symptômes d'une violente petite-vérole.

Dès les premiers moments de la maladie, Valentine s'était comme

attachée au pied du lit de sa nièce, et avait recommandé qu'on ne

laissât pénétrer personne dans son appartement. Déja six nuits

s'étaient écoulées sans qu'elle eût consenti à prendre le moindre

repos, lorsqu'on vint l'avertir qu'une femme à laquelle on avait

répété plusieurs fois que madame de Saverny n'était pas visible,

s'obstinait à rester sur les marches de l'escalier, pour y attendre

le moment où le docteur P... sortirait de chez elle. Valentine

s'informa du nom de cette femme, et apprit avec étonnement qu'elle

refusait de le dire. C'est probablement, ajouta le domestique,

quelque pauvre femme qui se recommande à la charité de Madame; elle

est vêtue de manière à le faire croire, et le soin qu'elle prend de

cacher son visage sous un grand voile noir, prouve qu'elle est

honteuse de demander l'aumône.--Si c'est ainsi, reprit la marquise,

dites-lui de me laisser son adresse, et qu'avant peu j'enverrai chez

elle; recommandez-lui surtout de s'éloigner au plus vîte d'une

maison dont l'air est infecté par une affreuse maladie. Le

domestique sortit pour remplir cette commission; mais il rentra

bientôt en disant à sa mai tresse, avec l'accent de la plus vive

pitié:--Ah! Madame, si vous ne daignez pas venir à son secours,

cette pauvre femme va mourir; je lui ai vainement répété qu'elle

pouvait compter sur la bienfesance de madame la marquise: Je ne

veux point de ses bienfaits, s'est-elle écriée en sanglotant, je ne

lui demande qu'un seul mot; qu'elle me l'accorde, ou je meurs à

l'instant. En disant cela elle s'est traînée jusqu'à la porte du

salon en me suppliant de ne la point renvoyer; et vraiment je ne

l'aurais pu faire, car ses forces l'ayant abandonnée, elle est

tombée sans connaissance; je viens demander à Madame s'il ne faut

pas lui faire prendre quelques gouttes d'éther.--Conduisez-moi vers

elle, dit aussitôt la marquise, après avoir recommandé à

mademoiselle Cécile de ne pas quitter Isaure. En entrant dans le

sallon, Valentine fut saisie d'un battement de coeur qui lui ôtait

presque la respiration. Son visage, déja altéré par l'inquiétude et

les veilles, prit tout-à-coup un air d'effroi en apercevant cette

infortunée, si digne de pitié; elle veut s'en approcher pour la

secourir, mais à peine a-t-elle fait un mouvement, que des yeux

égarés se fixent sur les siens, et qu'une voix s'écrie:

«Malheureuse, elle est morte!» Ce cri funèbre retentit au coeur de

Valentine, elle n'y répond que par ces mots: «Ah! ma soeur!» Mais

ils ne sont pas entendus de cette misérable mère, elle a cru lire

l'arrêt de son enfant dans le regard désespéré de Valentine; un

frisson mortel a glacé ses veines, et c'est en vain que sa soeur la

rassure, la presse sur son sein; l'excès de la douleur à suspendu

sa vie. Valentine, qui la voit expirante, tente un dernier moyen:

elle compte sur cet instinct maternel qui survit à tout pour lui

faire deviner la présence de son enfant, et sans calculer si ses

forces répondent à son courage, elle entraîne elle-même cette mère

mourante, et la dépose aux pieds du lit de sa fille.

Les inspirations du coeur sont rarement trompeuses, et l'on

croirait, au succès qu'elles obtiennent dans les moments extrêmes de

la vie, que, touchée de notre infortune, la divinité daigne alors

penser pour nous. Ce que tous les secours n'avaient pu faire, une

seule plainte d'Isaure l'opéra: le son de cette voix chérie ranima

les esprits de madame de Nangis, et l'existence parut lui revenir

avec la certitude que son enfant respirait encore.

En ce moment le docteur P... arriva, et partagea ses soins entre

Isaure et sa mère. Il les prodigua avec d'autant plus de zèle, qu'il

s'accusait d'être la cause de l'état ou il voyait la comtesse. En

effet, c'est lui qui avait parlé la veille, chez l'abbesse du

couvent des Filles de la Miséricorde, du danger où se trouvait la

nièce de madame de Saverny. Il l'avait peint dans toute sa force,

pour engager ces dames à prendre de grandes précautions pour leurs

pensionnaires, sans se rappeler que madame de Nangis habitait leur

maison. Le bruit de la maladie de sa fille lui parvint bientôt,

avec tous les détails qui pouvaient augmenter son effroi. Son

imagination, déja exaltée par le repentir et la douleur, se peignit

la mort de son enfant comme un châtiment dû à ses fautes. Et

dès-lors, le désespoir s'emparant de son ame, elle ne pensa plus

qu'à revoir une seule fois l'objet de ses regrets, avant de le

suivre au tombeau. Quelques louis donnés à la tourière, lui

obtinrent la facilité de sortir du couvent avant qu'il fît jour.

Elle erra long-temps dans les rues de Paris, sans pouvoir

reconnaître celles qui la conduiraient chez Valentine; enfin,

s'étant adressée à un pauvre savoyard que la misère rendait plus

matinal qu'un autre, il lui indiqua son chemin, en marchant devant

elle. C'est avec ce guide qu'elle était arrivée à la porte de

l'hôtel du commandeur; et c'est assise sur un banc de pierre,

qu'elle avait attendu le moment de la voir ouvrir.

Après avoir long-temps examiné l'état d'Isaure, le docteur déclara

qu'il lui paraissait moins alarmant que la veille, mais qu'il ne

pouvait répondre de rien avant la fin du neuvième jour. En écoutant

ces mots, la plus vive terreur se manifesta dans les yeux de la

comtesse; elle pensa que, par pitié pour elle, le docteur n'osait

prononcer la sentence d'Isaure, et qu'il voulait la préparer au

coup fatal par trois jours d'anxiété; et pénétrée de cette horrible

pensée, toute son attitude semblait dire: «Où vais-je passer ces

trois jours de supplice.» Valentine comprit son silence, et dit en

lui serrant la main: «Rassurez-vous, ma soeur, nos soins la

sauveront.--Quoi, s'écria la comtesse, en se précipitant aux genoux

de Valentine, vous permettrez que je ne la quitte pas! vous, à qui

l'on a fait jurer de la tenir éloignée pour toujours de sa mère,

vous que j'ai si cruellement offensée, qui devez me haïr! Ah! tant

de générosité ajoute à mes remords; et c'est vous venger deux fois

que de vouloir prolonger ma vie jusqu'au dernier soupir de mon

enfant.» A ces mots un torrent de larmes inonda le sein de cette

malheureuse mère, et la soulagea un instant de l'oppression qui

l'accablait. Valentine redoubla cet attendrissement par les

expressions de la plus touchante amitié, et le docteur lui-même ne

put se défendre d'une émotion très-vive en contemplant le spectacle

si doux du repentir qui implore, et de la vertu qui pardonne.

Avant de le laisser partir, la marquise exigea de lui le secret sur

la scène dont il venait d'être témoin, et le pria de se charger d'un

mot pour l'abbesse du couvent de la Miséricorde, à qui elle devait

rendre compte de l'absence de la comtesse. Tout fut disposé pour

cacher l'arrivée de madame de Nangis chez Valentine: les gens de la

maison reçurent l'ordre de n'en point parler, même à ceux du

commandeur; et mademoiselle Cécile fut d'autant plus discrète dans

cette circonstance, qu'elle avait à réparer sa réputation. Valentine

fit valoir le grand intérêt qui devait les occuper uniquement, pour

empêcher sa soeur de revenir trop souvent sur les regrets de sa

conduite passée, et il fut convenu entre elles que désormais les

soins relatifs à Isaure seraient l'unique sujet de leurs

conversations.

Enfin arriva ce neuvième jour aussi redouté qu'attendu. Après un

redoublement de fièvre et de délire, le calme survint tout-à-coup,

et fut suivi d'un sommeil profond. A son réveil, Isaure entr'ouvrit

les yeux, reconnut sa mère, la nomma; et ce premier mot échappé de

son coeur devint le signal de la résurrection de toutes deux. Dans

ce passage subit du désespoir à la joie, madame de Nangis oublia

tout ce qu'elle avait promis à Valentine pour se livrer sans réserve

à l'excès de sa reconnaissance. «Ah! mon amie, lui disait-elle,

disposez de l'existence qui nous est rendue; c'est à vos voeux que

le ciel l'accorde, sa justice devait me punir en m'arrachant le seul

lien qui m'attache à la terre; mais, en adoptant ma fille, en

protégeant sa mère, vous avez obtenu sa vie et mon pardon: tant de

bienfaits n'étaient dus qu'aux célestes vertus d'un ange.»

A la vue d'un bonheur qui était en partie son ouvrage, Valentine

recueillit le fruit de tous ses sacrifices, et se félicita d'avoir

acquis, par sa générosité, le droit de ramener à tous les charmes

d'une vie douce et pure l'amie que tant d'erreurs semblaient

condamner à d'éternels chagrins. Mais, tout en se livrant au desir

d'adoucir le sort de sa belle-soeur, Valentine voulait rester fidèle

à sa promesse envers son frère; et voilà ce qu'elle imagina pour

concilier ces deux intérêts. En fesant le serment de ne jamais se

séparer d'Isaure, elle ne s'était point engagée à la priver des

soins étrangers que pourrait exiger son éducation, et rien ne

l'empêchait de les partager avec madame de Nangis, pourvu que cette

dernière consentît à ne pas abuser de son autorité maternelle. Cette

condition une fois remplie, Valentine proposa à sa belle-soeur

d'habiter un petit appartement attenant au sien, où elle pourrait

accomplir facilement le voeu de retraite absolue qu'elle avait

formé. Avant d'accepter cette proposition qui comblait tous ses

desirs, la comtesse prévint Valentine qu'elle ne consentirait à

s'établir chez elle qu'en qualité d'institutrice d'Isaure; et que,

pour ôter tout soupçon, elle prendrait le nom de madame

Sainte-Hélène, et passerait dans la maison pour une de ces

personnes qu'un revers de fortune oblige à fuir le monde pour se

consacrer à l'éducation des enfants. Le but de ce mystère était de

cacher à M. de Nangis la demeure de sa femme, et Valentine

l'approuva. Dès que le docteur lui eut déclaré qu'Isaure était en

pleine convalescence, elle reconduisit elle-même la comtesse à son

couvent, et deux jours après annonça chez elle la prochaine arrivée

de madame de Sainte-Hélène. Une femme-de-chambre nouvelle fut

arrêtée pour le service particulier de cette institutrice dont

mademoiselle Cécile avait seule le secret. Quant à Isaure, il ne fut

pas difficile de lui faire croire que la moindre indiscrétion de sa

part la priverait pour toujours de la présence de sa mère. L'effroi

que lui inspirait cette menace répondait de sa soumission, et jamais

on n'eut à lui reprocher un mot qui pût trahir le mystère qu'elle

respecta sans chercher à en comprendre la cause.

Anatole, Vol. 2 · 第 33 / 37 题