«Votre bonheur est décidé, madame, et vous daignez encore vous
occuper du mien! Tant de bonté ne m'étonne pas. J'y voudrais
répondre en vous obéissant; mais vous m'ordonnez en vain d'être
heureux; le ciel, moins généreux que vous, me défend d'y prétendre,
et la fin de mes tourments est l'unique voeu qu'il me permette
désormais de former. Ah! puisse-t-il bientôt l'accomplir, en me
laissant pour dernière pensée le souvenir du seul moment où j'aie
aimé la vie!»
A peine Valentine a-t-elle achevé la lecture de ce billet, qu'elle
fait demander si M. de Saint-Albert est de retour. On lui répond
qu'il vient de rentrer; elle se rend aussitôt près de lui, et, sans
perdre de temps, elle le prie de lui dire franchement comment
Anatole a reçu la nouvelle qu'il vient de lui porter. Le ton décidé
qui accompagnait cette prière en fesait presque un ordre, et le
commandeur pensa qu'il fallait qu'un sentiment violent agitât
Valentine pour altérer ainsi la douceur de sa voix. Il essaya
d'abord de lui répondre vaguement, en lui laissant entendre qu'il
valait mieux pour elle-même qu'elle ignorât l'effet d'un désespoir
que le temps seul pourrait calmer; mais la marquise ayant insisté de
manière à ne lui laisser aucun moyen d'éluder une réponse positive:
«Eh bien! dit-il, puisque vous voulez savoir les projets qu'il
médite en son extravagance, apprenez qu'il part cette nuit même pour
aller cacher, je ne sais où, la douleur qui l'accable. J'ai
vainement employé mon ascendant sur lui pour le déterminer à prendre
quelque parti plus sage. Je n'ai rien obtenu de tout ce que j'ai
demandé, même au nom de sa mère. Il m'a fait jurer de ne la quitter
de ma vie, et de faire tout ce qui dépendrait de moi pour vous lier
avec elle; car il ne doute pas que le bonheur de vous voir souvent
ne la console de l'absence de son fils. Il a paru attacher le plus
vif intérêt à ce que je pusse vous réunir ce soir même toutes deux
chez moi. J'ai promis de satisfaire à tout ce qu'il exigeait de mon
amitié, pourvu qu'il renonçât au desir de vous revoir encore une
fois. Il ne voulait que se trouver sur votre passage, au moment où
vous viendrez chez ma nièce; mais j'ai résolu de vous sauver une
semblable entrevue, qu'il n'est pas lui-même en état de
supporter.--Je vous en remercie, interrompit Valentine (sans
paraître fort émue de ce qu'elle venait d'entendre), et j'accepte
avec empressement l'offre que vous me faites de me présenter
aujourd'hui à votre ancienne amie. Vous m'excuserez, si j'arrive un
peu tard. Je me suis engagée à conduire ce soir Isaure à l'Opéra;
c'est une récompense depuis long-temps promise, je ne saurais
manquer à ma parole: madame de Réthel vient de s'engager à nous y
accompagner, et si la duchesse ne doit se rendre qu'à dix heures
chez vous, nous nous y trouverons avant elle.--Puisque cet
arrangement est celui qui vous convient le mieux, reprit le
commandeur d'un air piqué, je vais tout disposer pour satisfaire au
voeu de mon ami, sans nuire à vos projets.» A ces mots, Valentine
quitta le commandeur, sans paraître remarquer le mécontentement
qu'il témoignait.
Voilà bien les femmes! s'écria-t-il, lorsqu'elle fut partie:
exaltées jusqu'à la folie, quand l'amour les domine; insensibles
jusqu'à la dureté, quand le prestige de leur imagination est
détruit.
A l'heure du spectacle, la marquise et son amie font de vaines
instances pour le déterminer à leur donner la main; il s'y refuse en
disant que de tristes adieux à faire le privent de l'avantage de
partager les plaisirs de ces dames. Après plusieurs phrases de ce
genre, fort bien comprises de Valentine, il la voit s'éloigner sans
en obtenir d'autre réponse que ces mots: _A ce soir_.
Blessé de tant de marques de légèreté, il veut en faire le récit à
son malheureux ami, et lui prouver qu'il ne peut sans crime
sacrifier le bonheur de sa famille entière au regret de n'être
point aimé d'une femme ingrate. Dans ce dessein, il se fait conduire
chez Anatole, et n'apprend pas sans étonnement qu'il vient de partir
pour l'Opéra. Un valet de chambre est appelé, il confirme cette
réponse, et dit qu'en effet son maître s'est déterminé tout-à-coup à
sortir après avoir reçu un billet.--Et savez-vous de quelle part il
venait, interrompt vivement le commandeur?--Non, monsieur. Je sais
seulement qu'un domestique, portant la livrée de madame la marquise
de Saverny, m'a chargé de le remettre à mon maître.--Ces mots
augmentent encore la surprise de M. de Saint-Albert. Il veut
éclaircir le mystère, et se rend sans délai à l'Opéra. En entrant
dans la salle, il aperçoit Anatole dans le fond de la loge de
l'ambassadeur d'Espagne. Il le voit debout, appuyé sur une colonne,
et les yeux fixés de manière à lui indiquer l'endroit où se trouve
madame de Saverny. Le commandeur tourne alors ses regards de ce
côté, et il est frappé de l'air rayonnant de Valentine. L'émotion la
plus vive semble animer ses traits, et tout en elle démontre autant
de trouble que de joie. En vain la plus célèbre danseuse captive
l'attention du public. Valentine profite de ce moment pour se livrer
au plaisir de revoir Anatole, mais l'expression d'un bonheur dont il
ne se croit pas la cause, lui devient bientôt insupportable. Son
désespoir s'en irrite, il veut fuir pour en cacher l'excès. Déja il
n'a plus qu'un pas à faire pour être à jamais séparé de celle qu'il
adore. Cette funeste pensée l'arrête un instant; il se retourne, et
veut par un dernier regard lui dire un éternel adieu; mais un signe
de Valentine lui dit: _Restez_. Il n'ose en croire ses yeux, ni
reconnaître le seul langage qu'il parle, qu'il entende, et que
Valentine vient d'apprendre pour lui; un second signe ajoute, _je
vous aime_, et il tombe anéanti sous le poids de sa félicité.
Au même instant le commandeur arrive, l'entraîne hors de la salle,
et lui prodigue tous ses soins; Valentine, tourmentée d'une douce
inquiétude, n'attend pas la fin du spectacle pour se rendre chez M.
de Saint-Albert. Un seul mot instruit madame de Réthel de ce qui se
passe dans l'ame de son amie. Elle n'a plus de secrets pour elle, et
trouve du plaisir à lui avouer que depuis trois mois les leçons de
l'abbé de l'Épée l'ont rendue très-savante dans le langage
d'Anatole.--Quoi! s'écrie madame de Réthel, c'est donc à cette
occupation que vous consacriez ces longues matinées où vous étiez
invisible pour tout le monde.--Vraiment oui, répondit Valentine;
lorsque j'ai senti que rien ne pouvait m'empêcher de l'aimer, j'ai
voulu apprendre à le lui dire.»
Comme elle achevait ces mots, la voiture s'arrête; on l'ouvre
précipitamment, et la marquise s'élance dans les bras de M. de
Saint-Albert, qui s'écrie: O mon amie! est-il bien vrai?» L'émotion
de Valentine ne lui permet pas de répondre; elle se laisse conduire
par le commandeur sans voir où il l'entraîne. Bientôt Anatole est à
ses pieds. Une femme, baignée de pleurs, la presse sur son sein; à
ses traits, aux transports de sa reconnaissance, Valentine devine
qu'elle embrasse la mère d'Anatole, et son coeur éprouve tout ce que
le ciel a voulu attacher de divin au plaisir de faire des heureux.