CHAPITRE XLII.

Valentine prévoyait depuis long-temps les malheurs qui menaçaient sa

famille, et cependant, en les apprenant, elle en fut frappée comme

d'une nouvelle inattendue; le bonheur de reconquérir l'estime de son

frère, qui le priait en grace de se charger de l'éducation d'Isaure,

ne la consolait pas du triste événement qui lui valait une aussi

éclatante réparation. En répondant à la lettre où M. de Nangis la

conjurait de lui pardonner son injustice et les injures qui lui

avaient été dictées par une femme perfide, elle avait tenté de

modérer l'indignation de son frère, en excitant sa pitié pour le

sort de cette malheureuse mère, qui, lui disait-elle, serait encore

digne de sa tendresse, si de misérables flatteurs, trop bien

accueillis par lui-même, ne s'étaient fait un jeu d'égarer sa

raison. Il y avait autant de vérité que d'indulgence dans cette

supposition; mais M. de Nangis était trop irrité pour se rendre aux

avis de sa soeur; il les mit sur le compte de la générosité

naturelle au caractère de Valentine, et n'en persista pas moins dans

le dessein de punir rigoureusement celle qui venait de l'outrager.

Comme il se méfiait avec juste raison de l'extrême bonté de sa

soeur, ce n'est qu'après avoir exigé d'elle la promesse de ne

jamais confier à une autre le soin d'élever Isaure, qu'il s'était

déterminé à la lui envoyer. Avec quel plaisir cette aimable enfant

se retrouva dans les bras de Valentine! et combien de fois elle

remercia son père de l'avoir confiée à sa tante, pendant le grand

voyage que venait d'entreprendre sa mère! car c'est ainsi qu'on

avait motivé l'absence de la comtesse, et la cause des larmes

qu'elle avait vues inonder son visage au moment de leur séparation.

La présence d'Isaure sembla ranimer l'existence de Valentine. Elle

consentit à quitter la campagne pour se rendre à Paris, dans

l'unique intention d'y faire donner à son élève les leçons des

meilleurs maîtres. Mais l'attachement qu'elle portait à ses amis ne

lui permettant pas de s'en séparer, elle accepta la proposition que

lui fit madame de Réthel, de partager l'hôtel qu'elle occupait avec

son oncle.

De retour à Paris, il se fit un grand changement dans les habitudes

de la marquise: on la voyait sortir tous les matins à la même heure,

et passer le reste de la journée dans la retraite. Le salon du

commandeur était le seul où l'on pût la rencontrer quelquefois; car

pour les fêtes et le spectacle, elle paraissait également décidée à

les fuir; et l'on trouvait cette conduite assez simple après

l'éclat qui venait d'avoir lieu dans sa famille. Mais ce qui parfois

échappe aux yeux des indifférents, attire l'attention d'un ami, et

M. de Saint-Albert, loin d'expliquer si facilement les motifs qui

inspiraient à Valentine le desir de s'éloigner de toutes les

personnes qui possédaient autrefois sa confiance, redoutait les

suites de cet état de contrainte perpétuelle. Il essayait

quelquefois de vaincre la résolution qu'elle semblait avoir prise

d'éviter toute conversation relative à Anatole, en se fesant

apporter devant elle les lettres qu'il recevait de lui; mais il en

lisait tout haut le timbre, la date, et même les premières lignes,

sans que Valentine lui témoignât la moindre curiosité d'en savoir

davantage; et le commandeur ne retirait d'autre résultat de ces

petites épreuves, que de voir se prolonger le silence rêveur de

Valentine.

Un jour pourtant que M. de Saint-Albert lisait, comme à l'ordinaire,

sa correspondance, tandis que sa nièce et madame de Saverny

s'occupaient à broder, elles l'entendirent prononcer quelques mots

sans suite, et d'une voix qui semblait altérée par l'émotion la plus

pénible.--Ciel! s'écria madame de Réthel, quelle triste nouvelle

vous apprend-on?--Ce n'est rien, reprit-il, en cherchant à se

remettre, mais vous savez qu'il est impossible de ne point partager

les impressions que la duchesse de Linarès sait peindre avec tant

de vérité; sa manière touchante de parler de ses peines, de ses

inquiétudes, les fait passer tout entières dans le coeur de ses

amis.--Lui serait-il arrivé quelque malheur? demanda vivement

Valentine.--Non pas à elle.--Cette réponse fit pâlir la marquise, et

parut lui ôter la force de faire une autre question. Madame de

Réthel, s'apercevant de ce qu'elle éprouvait, s'empressa

d'interroger son oncle sur la santé d'Anatole.--Mais, lui

répondit-il, d'après ce que me mande sa mère, il se porte aussi bien

qu'on peut le faire avec un coup d'épée dans le bras.--Un coup

d'épée s'écrièrent à-la-fois Valentine et son amie.--Il faut bien,

reprit le commandeur, d'un ton calme, payer de quelque chose le

plaisir de punir les impertinences d'un fat. Ce nom de fat, que M.

de Saint-Albert ne prononçait jamais qu'en parlant de M. d'Émerange,

fit tressaillir Valentine, elle pensa qu'elle seule était cause de

l'événement malheureux dont elle n'osait demander les détails, elle

s'en fit tout haut le reproche, et ses yeux se remplirent de

larmes.--Cessez de vous accuser, lui répondit le commandeur, d'un

fait dont vous êtes complètement innocente. C'est pour y soigner la

santé de sa mère qu'Anatole est resté a Bagnères un mois de plus

qu'il ne le devait. Vous savez quel motif vient d'y conduire

dernièrement M. d'Émerange; ce n'est pas vous qui lui avez dicté

les couplets insultants qu'il s'est amusé à composer sur les amours

discrets d'un muet de naissance, et dont, malheureusement pour lui,

une copie est tombée entre les mains d'Anatole. Ainsi donc ne vous

reprochez pas la blessure qui vient de défigurer pour toujours un

visage moins joli qu'insolent; c'est un trait de la justice divine,

dont la gloire était réservée à l'adresse d'Anatole. M. d'Émerange a

follement pensé qu'on pouvait insulter impunément un homme que son

infirmité dispensait du devoir de la vengeance. Cette lâcheté a été

justement punie; et la providence devrait frapper de même tous ceux

qui ne consacrent qu'à nuire les dons heureux qu'ils ont reçus du

ciel.--Mais Anatole est aussi blessé, dit Valentine, avec

inquiétude.--Très-légèrement, reprit le commandeur, et sur ce point

on peut en croire la duchesse: je voudrais bien être aussi rassuré

sur l'état de cette bonne mère. Jugez de ce qu'elle a dû souffrir

lorsqu'elle a appris par l'effet du hasard le moment où son fils

allait se battre. Je m'étonne qu'elle ait résisté à une semblable

épreuve, et j'en redoute les suites pour sa santé.--Ah! mon cher

oncle, interrompit madame de Réthel, si vous avez cette crainte, ne

souffrez pas que la duchesse de Linarès se livre avec confiance aux

médecins des eaux. Écrivez à son fils de nous la ramener. C'est ici

qu'elle trouvera les plus savants docteurs et ses meilleurs

amis.--Vraiment elle avait bien le projet de se rendre à Paris; mais

son fils refuse de l'y suivre, ajouta le commandeur, en regardant

Valentine, avant d'avoir obtenu un consentement à son retour de la

même personne qui ordonna son départ..--Eh! qu'allez-vous répondre?

demanda la marquise.--Mais ce qu'il vous plaira.--Je ne saurais,

reprit-elle, me prévaloir d'un ordre que je n'ai donné qu'en

obéissant. C'est à vous à le rétracter.--Je ne le puis.--Qui vous en

empêche?--Le devoir que je me suis imposé de ne plus décider des

actions de mes amis.--Vous n'avez pas juré, j'espère, de ne plus

leur servir d'interprète.--Non: mais c'est un oubli que je peux

réparer.--Attendez pour cela, dit Valentine, en se levant, que vous

ayez répondu au duc de Linarès que rien ne s'oppose à son prochain

retour.»

Anatole, Vol. 2 · 第 32 / 37 题