Valentine prévoyait depuis long-temps les malheurs qui menaçaient sa
famille, et cependant, en les apprenant, elle en fut frappée comme
d'une nouvelle inattendue; le bonheur de reconquérir l'estime de son
frère, qui le priait en grace de se charger de l'éducation d'Isaure,
ne la consolait pas du triste événement qui lui valait une aussi
éclatante réparation. En répondant à la lettre où M. de Nangis la
conjurait de lui pardonner son injustice et les injures qui lui
avaient été dictées par une femme perfide, elle avait tenté de
modérer l'indignation de son frère, en excitant sa pitié pour le
sort de cette malheureuse mère, qui, lui disait-elle, serait encore
digne de sa tendresse, si de misérables flatteurs, trop bien
accueillis par lui-même, ne s'étaient fait un jeu d'égarer sa
raison. Il y avait autant de vérité que d'indulgence dans cette
supposition; mais M. de Nangis était trop irrité pour se rendre aux
avis de sa soeur; il les mit sur le compte de la générosité
naturelle au caractère de Valentine, et n'en persista pas moins dans
le dessein de punir rigoureusement celle qui venait de l'outrager.
Comme il se méfiait avec juste raison de l'extrême bonté de sa
soeur, ce n'est qu'après avoir exigé d'elle la promesse de ne
jamais confier à une autre le soin d'élever Isaure, qu'il s'était
déterminé à la lui envoyer. Avec quel plaisir cette aimable enfant
se retrouva dans les bras de Valentine! et combien de fois elle
remercia son père de l'avoir confiée à sa tante, pendant le grand
voyage que venait d'entreprendre sa mère! car c'est ainsi qu'on
avait motivé l'absence de la comtesse, et la cause des larmes
qu'elle avait vues inonder son visage au moment de leur séparation.
La présence d'Isaure sembla ranimer l'existence de Valentine. Elle
consentit à quitter la campagne pour se rendre à Paris, dans
l'unique intention d'y faire donner à son élève les leçons des
meilleurs maîtres. Mais l'attachement qu'elle portait à ses amis ne
lui permettant pas de s'en séparer, elle accepta la proposition que
lui fit madame de Réthel, de partager l'hôtel qu'elle occupait avec
son oncle.
De retour à Paris, il se fit un grand changement dans les habitudes
de la marquise: on la voyait sortir tous les matins à la même heure,
et passer le reste de la journée dans la retraite. Le salon du
commandeur était le seul où l'on pût la rencontrer quelquefois; car
pour les fêtes et le spectacle, elle paraissait également décidée à
les fuir; et l'on trouvait cette conduite assez simple après
l'éclat qui venait d'avoir lieu dans sa famille. Mais ce qui parfois
échappe aux yeux des indifférents, attire l'attention d'un ami, et
M. de Saint-Albert, loin d'expliquer si facilement les motifs qui
inspiraient à Valentine le desir de s'éloigner de toutes les
personnes qui possédaient autrefois sa confiance, redoutait les
suites de cet état de contrainte perpétuelle. Il essayait
quelquefois de vaincre la résolution qu'elle semblait avoir prise
d'éviter toute conversation relative à Anatole, en se fesant
apporter devant elle les lettres qu'il recevait de lui; mais il en
lisait tout haut le timbre, la date, et même les premières lignes,
sans que Valentine lui témoignât la moindre curiosité d'en savoir
davantage; et le commandeur ne retirait d'autre résultat de ces
petites épreuves, que de voir se prolonger le silence rêveur de
Valentine.
Un jour pourtant que M. de Saint-Albert lisait, comme à l'ordinaire,
sa correspondance, tandis que sa nièce et madame de Saverny
s'occupaient à broder, elles l'entendirent prononcer quelques mots
sans suite, et d'une voix qui semblait altérée par l'émotion la plus
pénible.--Ciel! s'écria madame de Réthel, quelle triste nouvelle
vous apprend-on?--Ce n'est rien, reprit-il, en cherchant à se
remettre, mais vous savez qu'il est impossible de ne point partager
les impressions que la duchesse de Linarès sait peindre avec tant
de vérité; sa manière touchante de parler de ses peines, de ses
inquiétudes, les fait passer tout entières dans le coeur de ses
amis.--Lui serait-il arrivé quelque malheur? demanda vivement
Valentine.--Non pas à elle.--Cette réponse fit pâlir la marquise, et
parut lui ôter la force de faire une autre question. Madame de
Réthel, s'apercevant de ce qu'elle éprouvait, s'empressa
d'interroger son oncle sur la santé d'Anatole.--Mais, lui
répondit-il, d'après ce que me mande sa mère, il se porte aussi bien
qu'on peut le faire avec un coup d'épée dans le bras.--Un coup
d'épée s'écrièrent à-la-fois Valentine et son amie.--Il faut bien,
reprit le commandeur, d'un ton calme, payer de quelque chose le
plaisir de punir les impertinences d'un fat. Ce nom de fat, que M.
de Saint-Albert ne prononçait jamais qu'en parlant de M. d'Émerange,
fit tressaillir Valentine, elle pensa qu'elle seule était cause de
l'événement malheureux dont elle n'osait demander les détails, elle
s'en fit tout haut le reproche, et ses yeux se remplirent de
larmes.--Cessez de vous accuser, lui répondit le commandeur, d'un
fait dont vous êtes complètement innocente. C'est pour y soigner la
santé de sa mère qu'Anatole est resté a Bagnères un mois de plus
qu'il ne le devait. Vous savez quel motif vient d'y conduire
dernièrement M. d'Émerange; ce n'est pas vous qui lui avez dicté
les couplets insultants qu'il s'est amusé à composer sur les amours
discrets d'un muet de naissance, et dont, malheureusement pour lui,
une copie est tombée entre les mains d'Anatole. Ainsi donc ne vous
reprochez pas la blessure qui vient de défigurer pour toujours un
visage moins joli qu'insolent; c'est un trait de la justice divine,
dont la gloire était réservée à l'adresse d'Anatole. M. d'Émerange a
follement pensé qu'on pouvait insulter impunément un homme que son
infirmité dispensait du devoir de la vengeance. Cette lâcheté a été
justement punie; et la providence devrait frapper de même tous ceux
qui ne consacrent qu'à nuire les dons heureux qu'ils ont reçus du
ciel.--Mais Anatole est aussi blessé, dit Valentine, avec
inquiétude.--Très-légèrement, reprit le commandeur, et sur ce point
on peut en croire la duchesse: je voudrais bien être aussi rassuré
sur l'état de cette bonne mère. Jugez de ce qu'elle a dû souffrir
lorsqu'elle a appris par l'effet du hasard le moment où son fils
allait se battre. Je m'étonne qu'elle ait résisté à une semblable
épreuve, et j'en redoute les suites pour sa santé.--Ah! mon cher
oncle, interrompit madame de Réthel, si vous avez cette crainte, ne
souffrez pas que la duchesse de Linarès se livre avec confiance aux
médecins des eaux. Écrivez à son fils de nous la ramener. C'est ici
qu'elle trouvera les plus savants docteurs et ses meilleurs
amis.--Vraiment elle avait bien le projet de se rendre à Paris; mais
son fils refuse de l'y suivre, ajouta le commandeur, en regardant
Valentine, avant d'avoir obtenu un consentement à son retour de la
même personne qui ordonna son départ..--Eh! qu'allez-vous répondre?
demanda la marquise.--Mais ce qu'il vous plaira.--Je ne saurais,
reprit-elle, me prévaloir d'un ordre que je n'ai donné qu'en
obéissant. C'est à vous à le rétracter.--Je ne le puis.--Qui vous en
empêche?--Le devoir que je me suis imposé de ne plus décider des
actions de mes amis.--Vous n'avez pas juré, j'espère, de ne plus
leur servir d'interprète.--Non: mais c'est un oubli que je peux
réparer.--Attendez pour cela, dit Valentine, en se levant, que vous
ayez répondu au duc de Linarès que rien ne s'oppose à son prochain
retour.»