ANATOLE, A M. DE SAINT-ALBERT.

«J'apprends, mon excellent ami, que le marquis d'Alvaro vient

d'exposer, au salon du Louvre, le tableau que je lui avais envoyé

pour le faire encadrer, et vous l'offrir. Je tremble que cette

indiscrétion ne me coûte plus que la vie, en apprenant à Valentine

mon nom et mes malheurs. La seule idée de perdre avec mon secret

jusqu'au souvenir qu'elle me conserve, me livre au plus affreux

désespoir. Car il n'en faut pas douter, l'instant qui lui

dévoilerait à quel supplice la nature m'a condamné, changerait tous

ses sentiments pour moi. A la place de ce tendre intérêt, dont je

relis chaque jour les témoignages, la dédaigneuse pitié viendrait

accabler mon amour du poids de ses humiliations; au lieu d'inspirer

à Valentine cette affection qui fesait mon bonheur, je serais réduit

à sa reconnaissance; ou peut-être son coeur, indigné de l'audace du

mien, ne me pardonnerait pas d'oser l'adorer. Ah! mon ami!

sauvez-moi de ce malheur cent fois pire que la mort; et n'essayez

plus de me prouver que mes craintes à ce sujet sont exagérées. Je

sais comme vous de combien d'éléments divins le ciel a composé l'ame

de Valentine; mais, plus elle est supérieure à tout ce qu'on admire,

plus elle a le droit d'exiger de celui qui aspire à lui plaire. Je

me rends justice; les faibles qualités qui m'ont acquis votre amitié

pourraient me mériter la sienne. Mais le même sentiment qui dans

votre coeur est la source de mes plus douces consolations, de sa

part ne me semblerait qu'un outrage fait à mon amour. Songez qu'un

moment dans ma vie j'ai joui du plaisir enivrant de contempler sur

ses traits enchanteurs une partie de l'émotion qui pénétrait mes

sens; que plus d'une fois ses yeux ont répondu aux miens; et voyez

si je pourrais survivre à l'illusion qui m'a valu tant de félicité.»

A cette lettre en était jointe une autre pour le marquis d'Alvaro,

par laquelle on le priait de faire porter sans délai le tableau

d'Anatole chez le commandeur. Deux jours après, Valentine sortit

pour la première fois de son appartement, et lorsqu'elle entra chez

M. de Saint-Albert, elle ne s'étonna point d'y trouver ce tableau à

la place d'un ancien portrait de famille, qui jusqu'alors avait eu

les honneurs du salon. Souvent, les yeux fixés sur l'ouvrage

d'Anatole, elle le considérait sans proférer une parole. Ses amis

respectaient son silence, et bornaient leurs soins à distraire son

esprit, sans chercher à pénétrer ce qui se passait dans son ame.

Discrétion bien rare en amitié!

Les médecins venaient de déclarer que la santé de Valentine était

parfaitement rétablie; cependant son teint n'avait point repris son

éclat; son regard était triste; et tout en elle montrait un état

languissant; mais lorsque madame de Réthel en témoignait quelque

inquiétude au docteur, il lui répondait, avec cette assurance que

l'on met assez souvent à décider des choses que l'on ne comprend

pas, que les maladies inflammatoires étaient toujours suivies d'un

accablement profond, qui n'empêchait pas de se bien porter; et

madame de Réthel, sans y rien comprendre non plus, adoptait cette

sentence.

Le commandeur, moins facile à rassurer, desirait qu'un événement

quelconque pût distraire Valentine de la vie monotone qu'elle avait

adoptée. Une lettre de M. de Nangis ne vint que trop tôt seconder

ses voeux. Elle était datée de Londres, et contenait le récit de

l'aventure scandaleuse qui venait de lui révéler l'indigne conduite

de sa femme. La scène s'était passée au château de Varennes, où la

comtesse avait eu l'imprudence d'emmener avec elle la jeune baronne

de Tresanne, dont la beauté commençait à faire autant de bruit que

les extravagances. La certitude de la rencontrer à Varennes était

entrée pour beaucoup dans la promesse que M. d'Émerange avait faite

à madame de Nangis de l'y suivre; deux jours s'étaient à peine

écoulés, que la plus parfaite intimité régnait déja entre le comte

et la jolie baronne; mais ce n'était pas sans conditions que madame

de Tresanne s'était décidée à récompenser d'avance l'éternel amour

que lui avait juré M. d'Émerange. Le sacrifice de madame de Nangis

en avait été la première récompense; et il fut résolu entre eux

qu'après avoir satisfait aux devoirs d'usage en pareil cas, le

comte se dégagerait, sans retour, d'une chaîne importune. Déja

plusieurs tentatives lui avaient prouvé la difficulté de réussir. La

comtesse était moins résignée que jamais à perdre les avantages

d'une liaison qui coûtait aussi cher à sa conscience qu'à son repos;

et madame de Tresanne, prévoyant bien que les ménagements du comte

ne serviraient qu'à prolonger l'erreur de sa victime, feignit de

s'irriter de tant de complaisance, et déclara positivement à M.

d'Émerange, qu'elle aimait mieux céder l'empire de son coeur, que de

le partager plus long-temps. Cette menace produisit tout l'effet

qu'elle en pouvait attendre; la crainte de voir s'échapper sa

nouvelle conquête avant de l'avoir constatée publiquement, soumit

les volontés du comte à toutes celles de madame de Tresanne, et il

s'en remit à elle du choix des moyens à employer. La persévérance de

la comtesse en ayant fait échouer plusieurs, madame de Tresanne se

décida au plus atroce comme au plus infaillible. Un billet anonyme

instruisit M. de Nangis de la perfidie de sa femme, en lui indiquant

une occasion de s'en convaincre. Dès ce moment la colère et le

désespoir régnèrent dans le château de Varennes: madame de Tresanne

s'empressa d'en sortir au premier bruit de l'éclat qu'elle avait

provoqué; et sans vouloir en apprendre la cause au comte

d'Émerange, elle lui ordonna de tout quitter pour la suivre à

Bagnères. Elle s'y rendit sans s'arrêter pour soustraire M.

d'Émerange aux premiers effets du ressentiment de M. de Nangis. Les

amis de la comtesse retournèrent bientôt à Paris dans l'intention

charitable d'y publier l'aventure scandaleuse dont ils venaient

d'être témoins, et que le brusque départ de M. de Nangis allait

certifier à tous ceux qui oseraient en douter. Effectivement, ce

malheureux époux, sans calculer si la conduite présente de sa femme

n'était pas le fruit de l'indulgence outrée qu'il avait montrée pour

ses premières inconséquences, croyait reparer les torts de sa

faiblesse par l'on punit souvent des fautes qu'avec plus de soin on

aurait pu prévenir. Après une scène violente, dans laquelle la

comtesse avait fait l'aveu de tout ce que sa folle passion lui avait

suggéré contre Valentine, le comte de Nangis était parti brusquement

pour Londres, en arrachant Isaure des bras de sa coupable mère.

Abandonnée de tout ce qui lui était cher; livrée aux injures de sa

médisance implacable dont elle avait si souvent dirigé les traits;

enfin, seule avec ses remords, cette infortunée s'était réfugiée

dans un couvent de Paris, où les soins pieux des Soeurs de la

Miséricorde ne parvenaient point à calmer les tourments de son

coeur. Ce coeur, si souvent dominé par la vanité, n'éprouvait plus

alors que la honte et les regrets d'avoir perdu tous ses droits

maternels. La crainte de ne pouvoir réparer les fautes de sa vie en

la consacrant toute entière à l'éducation et au bonheur de sa fille,

ôtait à madame de Nangis tout espoir de consolation. Malgré la

frivolité de son esprit, elle avait observé que la sévérité des gens

du monde se laissait désarmer à la vue d'une jeune personne dont la

candeur et les vertus fesaient oublier les égarements de sa mère. En

effet, comment se rappeler les torts d'une femme coupable, en

admirant l'ouvrage d'une mère aussi tendre que sage! Et quel homme

assez méchant oserait porter atteinte au respect qu'elle inspire à

sa fille, en affectant de ne le point partager?

Anatole, Vol. 2 · 第 31 / 37 题