Après huit jours de fièvre, Valentine revint à la santé, et au
souvenir de ses peines. Mais l'affaiblissement qui suit la maladie
calme aussi les idées, et l'on croirait qu'après avoir ainsi
approché de la mort, l'ame renaît dégagée des illusions qui égarent
dans la vie. Ce repos des sens, que produit la raison, n'est pas
toujours de longue durée; et Valentine en desira profiter pour
entendre du commandeur le récit de tout ce qui lui restait encore à
apprendre sur Anatole. M. de Saint-Albert voulut d'abord se
justifier, par le serment qui l'engageait, du secret qu'il avait
gardé envers elle. Mais Valentine lui ayant répondu que sa
discrétion était un titre de plus à l'estime qu'elle lui portait, il
lui dit: «Vous avez raison de m'en louer, car elle m'a bien coûté;
mais vous allez voir si je pouvais moins faire pour l'être que
j'aime le plus au monde.
J'avais vingt-huit ans, une fortune médiocre, et le peu d'avantages
que vous me connaissez, lorsque je devins passionnément amoureux de
la fille du marquis de Belduc. Sa beauté a fait tant de bruit dans
le temps, que M. de Saverny vous en aura peut-être parlé. Les
attraits qui captivaient les hommages d'un grand nombre
d'adorateurs, ne m'auraient pas séduit, si l'intimité de son père
avec toute ma famille ne m'avait fourni les occasions de la voir
souvent, et de me convaincre qu'il était possible de réunir les
qualités d'une ame sensible aux ornements d'un esprit supérieur, et
tous les charmes de la modestie à ceux de la figure. Cette
découverte décida du destin de ma vie; je me reprochai le temps que
j'avais perdu dans ce commerce de galanterie, où plusieurs femmes
s'étaient livrées au plaisir de me trahir sans se donner la peine de
me tromper, et je consacrai tous mes instants au soin de prouver à
Mélanie que je ne vivais que pour elle. Son coeur me devina bientôt,
et répondit au mien. Modestie à part, je ne puis expliquer cette
préférence que par l'excès de mon amour; car, dans le nombre de mes
rivaux, il y en avait de très-séduisants; et je crois que s'ils
avaient pu se résoudre à s'aimer un peu moins eux-mêmes, ils
auraient été plus aimés que moi.
Lorsque je reçus l'aveu de Mélanie, je me crus roi de l'univers, et
je défiai toutes les puissances du monde de s'opposer à
l'accomplissement de notre bonheur mutuel. Nous en avions déja fixé
l'époque; et, comme nous formions tous ces projets sous les yeux de
nos parents, nous ne doutions pas de leur consentement. Mais le
marquis de Belduc ne nous laissa pas long-temps jouir d'une si
douce illusion: il entra un matin chez sa fille, l'embrassa plus
tendrement qu'à l'ordinaire, et lui déclara qu'il touchait enfin au
moment de voir son ambition satisfaite. Ce début glaça l'ame de
Mélanie; elle pressentit nos malheurs; et ce fut avec tous les
signes d'un profond désespoir qu'elle apprit de son père qu'il
venait de promettre sa main au duc de Linarès. Mélanie, insensible à
l'honneur de devenir la femme d'un Grand d'Espagne, osa le refuser.
Son père, furieux, l'accusa de caprice; elle crut se justifier en
avouant notre amour. En effet, cette nouvelle fut assez bien
accueillie de son père; il approuva son choix tout en déplorant la
nécessité de le sacrifier aux grands intérêts de sa famille, et
finit par lui dire qu'il connaissait assez la noblesse de mes
sentiments pour attendre de moi la soumission qui servirait
d'exemple à Mélanie. A peine eut-il terminé cet entretien, qu'il se
rendit chez moi, et commença sans préambule le récit de ce qui
venait de se passer entre sa fille et lui.--«J'ai répondu de votre
honneur, ajouta-t-il, et ne crois pas m'être trop engagé en assurant
ma fille que vous étiez incapable d'abuser de votre empire sur son
coeur pour l'encourager dans une désobéissance qui détruirait mon
bonheur sans accomplir le vôtre. Vous savez comme moi le résultat de
ces mariages d'inclination qui font d'abord le désespoir des
parents, et bientôt après celui des époux. D'ailleurs, avec Mélanie,
vous n'auriez même pas la ressource de tenter cette folie; elle est
trop attachée à ses devoirs pour que la passion la plus vive l'égare
au point de se déshonorer. Mais vous pouvez la rendre malheureuse
toute sa vie: dites-lui que le sublime de l'amour est de résister
aux obstacles; qu'elle doit refuser le plus beau sort pour vivre
d'un sentiment dont la constance finira par m'attendrir. Elle croira
toutes ces belles phrases, persistera dans son refus; je
l'enfermerai au couvent; elle y prendra le voile; et je partirai
pour Saint-Domingue, où j'irai vivre du produit de la seule
habitation qui me reste.» J'essayai vainement d'opposer à toutes
ces raisons les intérêts de notre amour et le bonheur que je
trouverais à donner ma fortune à Mélanie, sans rien attendre de
celle de son père. Il répondait à tout: «Je suis ruiné: le duc de
Linarès, épris de Mélanie, consent à l'épouser sans dot: il a déjà
obtenu de son souverain la promesse d'un gouvernement qu'il me
destine; vous voyez que ce mariage, en plaçant ma fille au rang le
plus distingué, illustre ma maison et répare ma fortune. Jugez
maintenant si un galant homme peut se permettre de priver toute une
famille d'aussi grands avantages, sans s'exposer aux reproches de sa
conscience, et même à ceux de la femme qu'il rendrait victime de
son amour.» Ce dernier argument l'emporta sur tous les autres.
L'honneur parut m'ordonner ce grand sacrifice. Je le promis au
marquis; et je tins parole.
Je ne vous dirai pas ce qu'il m'en coûta pour déterminer Mélanie à
se soumettre aux ordres de son père. Dès que j'eus obtenu de son
amour la promesse de m'oublier, je m'enfuis en Angleterre pour
n'être pas témoin de ce fatal mariage. Quelques mois après, je
passai à Malte, où je prononçai des voeux dictés par le désespoir.
Lorsque je revins en France au bout de deux ans, Mélanie était en
Espagne: j'appris qu'elle était mère, et qu'elle devait peut-être
la vie à son enfant; car, lors de son départ de Paris, elle était
atteinte d'une maladie de langueur qu'elle ne voulait combattre
d'aucune manière. Le desir de conserver son enfant fut le seul motif
qui l'engagea à prendre quelque soin de sa santé; et je crois que
c'est à cette maladie qu'on doit attribuer l'infirmité d'Anatole. On
fut quelque temps sans s'en apercevoir, et plus encore à espérer
pour lui un heureux changement. Il paraissait impossible que la
nature, en comblant cet enfant de ses dons les plus précieux, eût
voulu en détruire l'effet par la privation la plus cruelle. Le duc
de Linarès, après avoir mis à bout la science de tous les médecins
d'Espagne, se décida à venir consulter ceux de Paris. C'est alors
que je revis Mélanie; elle me présenta à son mari en lui disant:
«Voici un ancien ami de ma famille, je l'aime comme un frère;» et
tout me prouva à mon grand regret la sincérité de cet aveu. L'amour
maternel remplissait uniquement le coeur de Mélanie, et j'aurais pu
penser qu'elle avait perdu jusqu'au souvenir de ma passion pour
elle, si le nom d'Anatole qu'elle avait donné à son fils, ne m'avait
prouvé que ce nom, qui est le mien, lui était encore cher. Un
sentiment très-blâmable et très-commun chez la plupart des hommes,
me fit tenter plusieurs moyens de ranimer dans le coeur de Mélanie
l'amour qu'elle avait sacrifié au devoir; mais ce coupable projet
faillit me coûter jusqu'à l'estime de Mélanie; je n'obtins le pardon
d'en avoir conçu l'idée que par le serment d'y renoncer à jamais, et
plus encore peut-être par le penchant qui m'entraînait à partager sa
tendresse pour son fils. Dès-lors l'état de cet aimable enfant
devint l'objet de toutes mes sollicitudes; je fis plusieurs voyages
dans la seule intention de courir après de prétendus docteurs dont
les journaux attestaient les miracles, et dont les consultations
prouvaient l'ignorance. Enfin, lorsqu'il nous fut bien démontré
qu'il n'existait aucun moyen de guérir de cette infirmité, nous
prîmes le parti de chercher à en triompher, en confiant Anatole aux
soins de ce bienfaiteur de l'humanité, dont les élèves sont autant
de prodiges. L'abbé de l'Épée fut bientôt frappé des dispositions
inouies d'Anatole; il prédit tout ce qu'il serait un jour; mais,
pour accomplir une éducation qui lui promettait tant de succès, il
exigea du duc et de la duchesse de Linarès une entière confiance, et
la promesse de ne déranger par aucune distraction le plan qu'il
formait pour son élève. Comme la faiblesse de Mélanie ne lui aurait
pas permis de tenir cet engagement dans toute la rigueur nécessaire,
elle consentit à retourner avec son mari en Espagne, après m'avoir
fait jurer de veiller sur son fils aussi tendrement que s'il était
le mien. C'est à ce devoir sacré que j'ai dû toutes les consolations
de ma vie. Avec quel plaisir je rendais compte à cette tendre mère
de tous les progrès de son enfant! Et comment vous peindrai-je la
joie qui pénétra mon ame, lorsqu'après dix années d'absence, je
conduisis cet aimable jeune homme dans les bras de sa mère. Je crus
qu'elle succomberait à l'excès de son bonheur, en retrouvant dans
son fils la sensibilité, l'esprit, et toutes les qualités qui le
mettent au rang des gens les plus aimables. Dans sa reconnaissance
pour l'abbé de l'Épée, elle aurait voulu pouvoir lui faire accepter
sa fortune entière; mais on sait que le désintéressement de ce
philosophe égalait sa bienfesance. A cette époque, je fus rappelé en
France pour le mariage de ma nièce, et quelques affaires de famille,
dont le résultat vint augmenter de beaucoup ma fortune. J'appris,
peu de temps après, la mort du duc de Linarès, et la faveur dont le
roi d'Espagne venait d'honorer son fils, en employant ses talents
dans la diplomatie. Il avait alors vingt ans, et le séjour de la
cour commençait à devenir dangereux pour lui; plusieurs des femmes
qu'il y rencontrait sans cesse, affectaient d'abord de le traiter
avec le dédain ou la protection qu'on a pour un infirme; mais
s'apercevant bientôt que ce défaut était racheté par les agréments
et les qualités les plus séduisantes, on les voyait changer de
manières et devenir aussi prévenantes pour lui qu'elles avaient paru
dédaigneuses. Sa fierté naturelle le garantit quelque temps des
pièges de la coquetterie; il sentait que dans sa position le succès
pouvait seul mettre à l'abri du ridicule, et son coeur n'étant pas
encore atteint, il triomphait sans peine du trouble de son
imagination; mais quand on n'est soutenu dans sa sagesse que par la
crainte d'un revers, on doit facilement succomber à la certitude de
réussir: et c'est ce qui arriva. Anatole, se trouvant un soir chez
la reine, reçut deux mots tracés au crayon sur l'éventail de la
jolie comtesse d'Alméria. Cette jeune veuve, aussi emportée dans ses
desirs, qu'inconstante dans ses affections, avait imaginé que le
plus sûr moyen de lui inspirer une passion folle, était de
l'attacher par la reconnaissance. L'idée de captiver tous les
sentiments d'un homme que son malheur et ses avantages rendaient
également intéressant, flattait son amour-propre. Ce caprice lui
présentait tous les charmes d'une liaison piquante, qui pouvait se
changer en attachement sérieux, et devenir le but de son ambition,
après avoir été celui de son amusement. Mais la duchesse de Linarès,
qui redoutait l'empire qu'une femme de ce caractère pourrait exercer
sur le coeur exalté de son fils, mit tous ses soins à l'éloigner
d'elle. L'état de sa santé lui en fournit bientôt l'occasion. A la
suite d'une maladie grave, les médecins ordonnèrent à la duchesse
les eaux de Pise, et son fils s'empressa de l'y accompagner. Quelque
temps après le départ d'Anatole, la comtesse Alméria le punit du
tort d'être absent. C'était un crime qui n'obtenait jamais grace à
ses yeux. Le bruit de sa vengeance parvint bientôt à la duchesse;
elle en instruisit Anatole avec tous les ménagements convenables, et
fut très-étonnée de le trouver beaucoup plus modéré dans ses regrets
qu'elle ne l'aurait espéré. La précipitation avec laquelle il avait
obtenu son bonheur lui avait souvent donné l'idée qu'il pourrait le
perdre de même; et d'ailleurs cette félicité fugitive avait plus
enivré ses sens, que pénétré son ame. Loin d'éprouver ce vide
affreux où laisse l'abandon du seul objet qu'on puisse aimer au
monde, quelque chose l'avertissait que la perte d'une femme, qui
n'était que jolie, se réparait facilement par la possession d'une
autre; et il fut bientôt convaincu de cette vérité, lorsque les
préférences de plusieurs belles Italiennes vinrent achever de le
distraire du chagrin d'être trahi. La duchesse de Linarès, ravie de
voir l'effet que produisait sur son fils le séjour de l'Italie,
résolut de s'y fixer quelques temps. Elle se rendit à Rome dans
l'intention d'y passer l'hiver; mais lorsque le printemps vint
parer de sa verdure les beaux sites et les ruines dont raffolait
Anatole, il fut impossible de l'arracher de cette terre de
souvenirs. Son imagination s'enflamma à l'aspect de tant de
merveilles; le desir de les chanter et de les retracer le rendit
peintre et poëte; et il se livra aux arts avec toute la passion de
son caractère. Mais, comme ce genre d'étude est celui qui dispose le
mieux un coeur tendre aux impressions de l'amour, on le vit bientôt
tomber dans des accès de mélancolie qui menaçaient d'altérer sa
santé. Sa mère s'en inquiéta, et voulut en savoir la cause. C'est
alors qu'il lui fit l'aveu du sentiment pénible qui attristait son
ame, en pensant que le ciel l'avait condamné à ne jamais goûter
l'unique bonheur qui lui fesait envie. Je n'ai rien lu de plus
touchant que la lettre où il demandait pardon à sa mère d'oser
desirer la tendresse d'une autre femme, lorsqu'il était l'objet de
son amour maternel. Mais, lui disait-il, peignez-vous le désespoir
d'un coeur dévoré du besoin d'aimer, sans jamais pouvoir prétendre à
inspirer le moindre retour. Quoi! ce délire enchanteur dont je vois
partout les traces, ce feu qui anima le Tasse et Pétrarque, cette
reconnaissance divine qui naît des faveurs d'un sentiment partagé;
enfin, tous ces bienfaits de l'amour, je ne les connaîtrai jamais:
réduit au misérable avantage de profiter d'un instant de caprice, ou
des calculs de l'intérêt, je dois mourir sans rencontrer un coeur
qui réponde jamais aux battements du mien. La duchesse affligée de
le voir se livrer ainsi aux idées d'un malheur sans espoir, imagina
de distraire Anatole par un voyage à Paris. Elle le chargea d'y
faire l'acquisition d'une terre qu'elle viendrait habiter aussitôt
qu'elle aurait obtenu de la reine d'Espagne la permission de se
retirer de la cour. Ce fut par pure obéissance qu'Anatole se sépara
de sa mère pour se rendre ici, suivi de son ancien gouverneur. Ils
me remirent une lettre de la duchesse qui m'instruisait de ses
craintes sur son fils, et le confiait encore une fois à mes soins.
Vous devinez sans peine avec quel plaisir je les lui prodiguais. En
recherchant toutes les occasions de le distraire, je me crus
simplement inspiré par le desir d'accomplir les volontés d'une femme
chérie; mais bientôt, captivé par tout ce qu'Anatole a d'aimable, je
sentis que son bonheur était indispensable au mien, et dès ce moment
je ne m'occupai plus que des moyens de l'assurer. L'acquisition du
château de Merville fut celui qui me réussit le mieux. Anatole
s'obstinait à fuir les plaisirs du grand monde. Vainement
l'ambassadeur d'Espagne, son parent, l'ancien ami de son père,
voulut le présenter dans les maisons les plus agréables de Paris.
Excepté à la cour, où il consentit à le suivre quelquefois, il
refusa de l'accompagner dans les endroits où ses manières et son
rang lui promettaient l'accueil le plus flatteur. Dans cette
disposition d'esprit, le séjour de la campagne lui parut le seul
convenable à ses goûts. Il s'y fixa pour faire exécuter sous ses
yeux le plan tracé par lui, et qui devait rendre Merville un des
plus beaux lieux de la France. Le soin d'embellir la retraite
destinée à sa mère parvint à le distraire, pendant plusieurs mois,
de ses tristes rêveries; mais j'en prévoyais le retour, et je
cherchais à l'éloigner en attirant Anatole à Paris sous différents
prétextes. Ses amis se joignaient à moi pour imaginer sans cesse de
nouveaux motifs de l'y retenir: mais nous commencions à nous voir au
bout de nos ressources en ce genre, lorsqu'un soir, d'heureuse ou
fatale mémoire, dit le commandeur en fixant les yeux sur Valentine,
je vis entrer chez moi M. de Selmos, cet ancien gouverneur
d'Anatole, la pâleur sur le front, et dans tout le désordre d'un
homme qui vient annoncer une affreuse nouvelle. L'excès de sa
douleur ne lui permit pas de me préparer au spectacle qui allait me
frapper, et je pensai mourir d'effroi en voyant déposer sur mon lit
le corps inanimé de ce pauvre Anatole. Le désespoir de son
gouverneur, les larmes que répandaient ses gens, tout me persuada
qu'il n'existait plus, et je frémis encore du souvenir de ce qui se
passa dans mon ame à cette horrible idée. Mais le chirurgien qu'on
avait fait appeler vint me rendre la vie en m'assurant que le malade
ne tarderait pas à revenir de l'évanouissement où l'avait plongé la
violence du coup qu'il avait reçu. En effet, Anatole ouvrit bientôt
les yeux: son premier mouvement fut de me tendre la main, ensuite il
la porta sur sa blessure, en me fesant signe qu'elle n'était point
dangereuse. Cependant il avait l'épaule cassée, et une forte
contusion à la poitrine. On le saigna après avoir pansé sa blessure,
et je fus étonné de voir son visage conserver, au milieu des
souffrances les plus aiguës, une expression de bonheur que j'y
remarquais pour la première fois. Impatient d'expliquer ce mystère,
je questionnai M. de Selmos, qui me raconta ce qui venait de se
passer à l'Opéra. Quand j'appris que c'était pour vous que mon ami
venait de risquer sa vie, et peut-être celle de sa mère; je vous en
demande pardon, Valentine, je me fis le reproche de lui avoir peint,
trop fidèlement, le plaisir que j'avais eu à vous rencontrer, et
celui que je trouvais chaque jour à découvrir autant de sensibilité
que de modestie dans une femme que son esprit et sa beauté auraient
pu rendre vaine. Je me reprochai surtout de lui avoir dit qu'il
existait entre vous et la duchesse de Linarès, une ressemblance qui
me rappelait sa mère à votre âge. Car, à dater de ce moment, il ne
chercha plus qu'une occasion de vous voir; le hasard la lui fourni
bientôt; et j'ai su qu'il avait déja joui plusieurs fois du plaisir
de vous admirer avant d'avoir eu le bonheur de vous secourir.
La joie qu'il ressentait de vous avoir peut-être sauvé la vie,
approchait du délire; je tentai vainement de lui persuader que sa
blessure exigeait le plus parfait repos: il voulut être transporté
sur le champ à Merville, pour mieux cacher les suites de cet
événement; et, après m'avoir déclaré que son existence entière
tenait au secret qu'il voulait garder auprès de vous, il défendit à
ses gens de dire un mot de ce qui lui était arrivé a la sortie de
l'Opéra. Le chirurgien reçut la même recommandation, et je le
décidai à nous suivre à Merville, pour y soigner Anatole jusqu'à son
parfait rétablissement. Ce voyage ne parut pas augmenter les
souffrances du malade, ou du moins il n'osa point s'en plaindre.
Pour obtenir de lui quelque soumission aux ordres du docteur,
j'étais obligé de lui donner chaque jour de vos nouvelles, et de
répondre à toutes les questions qu'il ne cessait de me faire sur
votre compte. Comme son état exigeait une parfaite immobilité, nous
ne lui permettions aucun signe, mais il s'en vengeait en écrivant au
crayon sur ses tablettes, des phrases auxquelles je répondais dans
son langage; ensuite il essayait de tracer un profil dont je
reconnaissais les traits, et que pour rendre plus frappant il
effaçait, puis retraçait encore; enfin, je reconnus tous les
symptômes d'une passion qui allait ranimer sa vie. Je pressentis les
chagrins qu'elle pourrait lui coûter, et lui en fis un tableau
effrayant; mais je me sentis forcé de l'approuver, lorsqu'il
m'assura que tous les tourments de l'amour étaient préférables à cet
état de langueur qui menaçait d'éteindre toutes les facultés de son
ame. D'ailleurs il prétendait être fort heureux du seul bonheur de
vous aimer, pourvu qu'il n'eût jamais à supporter vos dédains.
L'idée de vous attacher par la reconnaissance, en vous restant
inconnu, l'égarait au point de croire que, s'il obtenait cette
faveur, il ne lui resterait plus rien à desirer. Ce sentiment si
désintéressé, si peu dangereux pour vous, me toucha vivement, et je
le regardai comme un moyen d'occuper dignement le coeur d'Anatole.
En pensant ainsi, j'étais loin de me flatter du moindre succès pour
son amour; mais je dois vous avouer que voyant tout ce que la
reconnaissance vous inspirait pour lui, je n'ai pas eu le courage
d'en diminuer l'impression, en vous cachant qu'il était aussi digne
de votre estime que de votre intérêt; comment aurais-je pu me
refuser au plaisir de voir ses yeux briller de la plus pure joie,
quand je lui parlais de vous, comment n'aurais-je pas été entraîné
par la certitude plus séduisante encore de lui faire passer des
moments enchanteurs, en lui disant seulement que vous pensiez
souvent à lui. Ici Valentine leva les yeux au ciel, et le commandeur
répondit à ce regard en ajoutant: Je sens combien cette complaisance
vous paraît coupable, mais, avant de blâmer ma conduite, voyez un
peu ce qui la justifie: d'abord j'étais lié par un serment qui ne
me permettait pas d'arrêter les conjectures de votre imagination par
le moindre mot qui aurait pu vous faire soupçonner la vérité; je
savais que la loyauté du caractère d'Anatole s'opposerait toujours à
ce qu'il vous trompât, et que, loin de profiter de l'intérêt
romanesque que son mystérieux amour devait vous inspirer, il vous
avait avoué qu'un obstacle invincible le condamnait à s'éloigner
éternellement de vous. Ensuite je vous dirai que cet obstacle, qui
paraît si insurmontable aux yeux de beaucoup de personnes et
peut-être aux vôtres, ne me frappait pas de même. Habitué à voir
Anatole depuis son enfance, je me suis plus occupé des avantages qui
le distinguent, que de la disgrace qui l'afflige. D'ailleurs, ayant
appris sans peine son langage, je ne sentais aucun des inconvénients
de ce malheur; j'étais avec lui comme auprès d'un étranger dont on
entend la langue, et qui s'exprime avec toute la vivacité d'une
imagination ardente et d'un esprit supérieur. Combien de fois cette
conversation originale et piquante m'a-t-elle consolé de l'ennui
d'un bavardage insipide! Enfin, les moments que j'ai passés près
d'Anatole sont au nombre des plus heureux de ma vie; et l'on ne doit
pas s'étonner que, trouvant en lui la réunion de toutes les qualités
aimables, j'aie pu concevoir un instant l'espérance de le voir aimé.