CHAPITRE XL.

Après huit jours de fièvre, Valentine revint à la santé, et au

souvenir de ses peines. Mais l'affaiblissement qui suit la maladie

calme aussi les idées, et l'on croirait qu'après avoir ainsi

approché de la mort, l'ame renaît dégagée des illusions qui égarent

dans la vie. Ce repos des sens, que produit la raison, n'est pas

toujours de longue durée; et Valentine en desira profiter pour

entendre du commandeur le récit de tout ce qui lui restait encore à

apprendre sur Anatole. M. de Saint-Albert voulut d'abord se

justifier, par le serment qui l'engageait, du secret qu'il avait

gardé envers elle. Mais Valentine lui ayant répondu que sa

discrétion était un titre de plus à l'estime qu'elle lui portait, il

lui dit: «Vous avez raison de m'en louer, car elle m'a bien coûté;

mais vous allez voir si je pouvais moins faire pour l'être que

j'aime le plus au monde.

J'avais vingt-huit ans, une fortune médiocre, et le peu d'avantages

que vous me connaissez, lorsque je devins passionnément amoureux de

la fille du marquis de Belduc. Sa beauté a fait tant de bruit dans

le temps, que M. de Saverny vous en aura peut-être parlé. Les

attraits qui captivaient les hommages d'un grand nombre

d'adorateurs, ne m'auraient pas séduit, si l'intimité de son père

avec toute ma famille ne m'avait fourni les occasions de la voir

souvent, et de me convaincre qu'il était possible de réunir les

qualités d'une ame sensible aux ornements d'un esprit supérieur, et

tous les charmes de la modestie à ceux de la figure. Cette

découverte décida du destin de ma vie; je me reprochai le temps que

j'avais perdu dans ce commerce de galanterie, où plusieurs femmes

s'étaient livrées au plaisir de me trahir sans se donner la peine de

me tromper, et je consacrai tous mes instants au soin de prouver à

Mélanie que je ne vivais que pour elle. Son coeur me devina bientôt,

et répondit au mien. Modestie à part, je ne puis expliquer cette

préférence que par l'excès de mon amour; car, dans le nombre de mes

rivaux, il y en avait de très-séduisants; et je crois que s'ils

avaient pu se résoudre à s'aimer un peu moins eux-mêmes, ils

auraient été plus aimés que moi.

Lorsque je reçus l'aveu de Mélanie, je me crus roi de l'univers, et

je défiai toutes les puissances du monde de s'opposer à

l'accomplissement de notre bonheur mutuel. Nous en avions déja fixé

l'époque; et, comme nous formions tous ces projets sous les yeux de

nos parents, nous ne doutions pas de leur consentement. Mais le

marquis de Belduc ne nous laissa pas long-temps jouir d'une si

douce illusion: il entra un matin chez sa fille, l'embrassa plus

tendrement qu'à l'ordinaire, et lui déclara qu'il touchait enfin au

moment de voir son ambition satisfaite. Ce début glaça l'ame de

Mélanie; elle pressentit nos malheurs; et ce fut avec tous les

signes d'un profond désespoir qu'elle apprit de son père qu'il

venait de promettre sa main au duc de Linarès. Mélanie, insensible à

l'honneur de devenir la femme d'un Grand d'Espagne, osa le refuser.

Son père, furieux, l'accusa de caprice; elle crut se justifier en

avouant notre amour. En effet, cette nouvelle fut assez bien

accueillie de son père; il approuva son choix tout en déplorant la

nécessité de le sacrifier aux grands intérêts de sa famille, et

finit par lui dire qu'il connaissait assez la noblesse de mes

sentiments pour attendre de moi la soumission qui servirait

d'exemple à Mélanie. A peine eut-il terminé cet entretien, qu'il se

rendit chez moi, et commença sans préambule le récit de ce qui

venait de se passer entre sa fille et lui.--«J'ai répondu de votre

honneur, ajouta-t-il, et ne crois pas m'être trop engagé en assurant

ma fille que vous étiez incapable d'abuser de votre empire sur son

coeur pour l'encourager dans une désobéissance qui détruirait mon

bonheur sans accomplir le vôtre. Vous savez comme moi le résultat de

ces mariages d'inclination qui font d'abord le désespoir des

parents, et bientôt après celui des époux. D'ailleurs, avec Mélanie,

vous n'auriez même pas la ressource de tenter cette folie; elle est

trop attachée à ses devoirs pour que la passion la plus vive l'égare

au point de se déshonorer. Mais vous pouvez la rendre malheureuse

toute sa vie: dites-lui que le sublime de l'amour est de résister

aux obstacles; qu'elle doit refuser le plus beau sort pour vivre

d'un sentiment dont la constance finira par m'attendrir. Elle croira

toutes ces belles phrases, persistera dans son refus; je

l'enfermerai au couvent; elle y prendra le voile; et je partirai

pour Saint-Domingue, où j'irai vivre du produit de la seule

habitation qui me reste.» J'essayai vainement d'opposer à toutes

ces raisons les intérêts de notre amour et le bonheur que je

trouverais à donner ma fortune à Mélanie, sans rien attendre de

celle de son père. Il répondait à tout: «Je suis ruiné: le duc de

Linarès, épris de Mélanie, consent à l'épouser sans dot: il a déjà

obtenu de son souverain la promesse d'un gouvernement qu'il me

destine; vous voyez que ce mariage, en plaçant ma fille au rang le

plus distingué, illustre ma maison et répare ma fortune. Jugez

maintenant si un galant homme peut se permettre de priver toute une

famille d'aussi grands avantages, sans s'exposer aux reproches de sa

conscience, et même à ceux de la femme qu'il rendrait victime de

son amour.» Ce dernier argument l'emporta sur tous les autres.

L'honneur parut m'ordonner ce grand sacrifice. Je le promis au

marquis; et je tins parole.

Je ne vous dirai pas ce qu'il m'en coûta pour déterminer Mélanie à

se soumettre aux ordres de son père. Dès que j'eus obtenu de son

amour la promesse de m'oublier, je m'enfuis en Angleterre pour

n'être pas témoin de ce fatal mariage. Quelques mois après, je

passai à Malte, où je prononçai des voeux dictés par le désespoir.

Lorsque je revins en France au bout de deux ans, Mélanie était en

Espagne: j'appris qu'elle était mère, et qu'elle devait peut-être

la vie à son enfant; car, lors de son départ de Paris, elle était

atteinte d'une maladie de langueur qu'elle ne voulait combattre

d'aucune manière. Le desir de conserver son enfant fut le seul motif

qui l'engagea à prendre quelque soin de sa santé; et je crois que

c'est à cette maladie qu'on doit attribuer l'infirmité d'Anatole. On

fut quelque temps sans s'en apercevoir, et plus encore à espérer

pour lui un heureux changement. Il paraissait impossible que la

nature, en comblant cet enfant de ses dons les plus précieux, eût

voulu en détruire l'effet par la privation la plus cruelle. Le duc

de Linarès, après avoir mis à bout la science de tous les médecins

d'Espagne, se décida à venir consulter ceux de Paris. C'est alors

que je revis Mélanie; elle me présenta à son mari en lui disant:

«Voici un ancien ami de ma famille, je l'aime comme un frère;» et

tout me prouva à mon grand regret la sincérité de cet aveu. L'amour

maternel remplissait uniquement le coeur de Mélanie, et j'aurais pu

penser qu'elle avait perdu jusqu'au souvenir de ma passion pour

elle, si le nom d'Anatole qu'elle avait donné à son fils, ne m'avait

prouvé que ce nom, qui est le mien, lui était encore cher. Un

sentiment très-blâmable et très-commun chez la plupart des hommes,

me fit tenter plusieurs moyens de ranimer dans le coeur de Mélanie

l'amour qu'elle avait sacrifié au devoir; mais ce coupable projet

faillit me coûter jusqu'à l'estime de Mélanie; je n'obtins le pardon

d'en avoir conçu l'idée que par le serment d'y renoncer à jamais, et

plus encore peut-être par le penchant qui m'entraînait à partager sa

tendresse pour son fils. Dès-lors l'état de cet aimable enfant

devint l'objet de toutes mes sollicitudes; je fis plusieurs voyages

dans la seule intention de courir après de prétendus docteurs dont

les journaux attestaient les miracles, et dont les consultations

prouvaient l'ignorance. Enfin, lorsqu'il nous fut bien démontré

qu'il n'existait aucun moyen de guérir de cette infirmité, nous

prîmes le parti de chercher à en triompher, en confiant Anatole aux

soins de ce bienfaiteur de l'humanité, dont les élèves sont autant

de prodiges. L'abbé de l'Épée fut bientôt frappé des dispositions

inouies d'Anatole; il prédit tout ce qu'il serait un jour; mais,

pour accomplir une éducation qui lui promettait tant de succès, il

exigea du duc et de la duchesse de Linarès une entière confiance, et

la promesse de ne déranger par aucune distraction le plan qu'il

formait pour son élève. Comme la faiblesse de Mélanie ne lui aurait

pas permis de tenir cet engagement dans toute la rigueur nécessaire,

elle consentit à retourner avec son mari en Espagne, après m'avoir

fait jurer de veiller sur son fils aussi tendrement que s'il était

le mien. C'est à ce devoir sacré que j'ai dû toutes les consolations

de ma vie. Avec quel plaisir je rendais compte à cette tendre mère

de tous les progrès de son enfant! Et comment vous peindrai-je la

joie qui pénétra mon ame, lorsqu'après dix années d'absence, je

conduisis cet aimable jeune homme dans les bras de sa mère. Je crus

qu'elle succomberait à l'excès de son bonheur, en retrouvant dans

son fils la sensibilité, l'esprit, et toutes les qualités qui le

mettent au rang des gens les plus aimables. Dans sa reconnaissance

pour l'abbé de l'Épée, elle aurait voulu pouvoir lui faire accepter

sa fortune entière; mais on sait que le désintéressement de ce

philosophe égalait sa bienfesance. A cette époque, je fus rappelé en

France pour le mariage de ma nièce, et quelques affaires de famille,

dont le résultat vint augmenter de beaucoup ma fortune. J'appris,

peu de temps après, la mort du duc de Linarès, et la faveur dont le

roi d'Espagne venait d'honorer son fils, en employant ses talents

dans la diplomatie. Il avait alors vingt ans, et le séjour de la

cour commençait à devenir dangereux pour lui; plusieurs des femmes

qu'il y rencontrait sans cesse, affectaient d'abord de le traiter

avec le dédain ou la protection qu'on a pour un infirme; mais

s'apercevant bientôt que ce défaut était racheté par les agréments

et les qualités les plus séduisantes, on les voyait changer de

manières et devenir aussi prévenantes pour lui qu'elles avaient paru

dédaigneuses. Sa fierté naturelle le garantit quelque temps des

pièges de la coquetterie; il sentait que dans sa position le succès

pouvait seul mettre à l'abri du ridicule, et son coeur n'étant pas

encore atteint, il triomphait sans peine du trouble de son

imagination; mais quand on n'est soutenu dans sa sagesse que par la

crainte d'un revers, on doit facilement succomber à la certitude de

réussir: et c'est ce qui arriva. Anatole, se trouvant un soir chez

la reine, reçut deux mots tracés au crayon sur l'éventail de la

jolie comtesse d'Alméria. Cette jeune veuve, aussi emportée dans ses

desirs, qu'inconstante dans ses affections, avait imaginé que le

plus sûr moyen de lui inspirer une passion folle, était de

l'attacher par la reconnaissance. L'idée de captiver tous les

sentiments d'un homme que son malheur et ses avantages rendaient

également intéressant, flattait son amour-propre. Ce caprice lui

présentait tous les charmes d'une liaison piquante, qui pouvait se

changer en attachement sérieux, et devenir le but de son ambition,

après avoir été celui de son amusement. Mais la duchesse de Linarès,

qui redoutait l'empire qu'une femme de ce caractère pourrait exercer

sur le coeur exalté de son fils, mit tous ses soins à l'éloigner

d'elle. L'état de sa santé lui en fournit bientôt l'occasion. A la

suite d'une maladie grave, les médecins ordonnèrent à la duchesse

les eaux de Pise, et son fils s'empressa de l'y accompagner. Quelque

temps après le départ d'Anatole, la comtesse Alméria le punit du

tort d'être absent. C'était un crime qui n'obtenait jamais grace à

ses yeux. Le bruit de sa vengeance parvint bientôt à la duchesse;

elle en instruisit Anatole avec tous les ménagements convenables, et

fut très-étonnée de le trouver beaucoup plus modéré dans ses regrets

qu'elle ne l'aurait espéré. La précipitation avec laquelle il avait

obtenu son bonheur lui avait souvent donné l'idée qu'il pourrait le

perdre de même; et d'ailleurs cette félicité fugitive avait plus

enivré ses sens, que pénétré son ame. Loin d'éprouver ce vide

affreux où laisse l'abandon du seul objet qu'on puisse aimer au

monde, quelque chose l'avertissait que la perte d'une femme, qui

n'était que jolie, se réparait facilement par la possession d'une

autre; et il fut bientôt convaincu de cette vérité, lorsque les

préférences de plusieurs belles Italiennes vinrent achever de le

distraire du chagrin d'être trahi. La duchesse de Linarès, ravie de

voir l'effet que produisait sur son fils le séjour de l'Italie,

résolut de s'y fixer quelques temps. Elle se rendit à Rome dans

l'intention d'y passer l'hiver; mais lorsque le printemps vint

parer de sa verdure les beaux sites et les ruines dont raffolait

Anatole, il fut impossible de l'arracher de cette terre de

souvenirs. Son imagination s'enflamma à l'aspect de tant de

merveilles; le desir de les chanter et de les retracer le rendit

peintre et poëte; et il se livra aux arts avec toute la passion de

son caractère. Mais, comme ce genre d'étude est celui qui dispose le

mieux un coeur tendre aux impressions de l'amour, on le vit bientôt

tomber dans des accès de mélancolie qui menaçaient d'altérer sa

santé. Sa mère s'en inquiéta, et voulut en savoir la cause. C'est

alors qu'il lui fit l'aveu du sentiment pénible qui attristait son

ame, en pensant que le ciel l'avait condamné à ne jamais goûter

l'unique bonheur qui lui fesait envie. Je n'ai rien lu de plus

touchant que la lettre où il demandait pardon à sa mère d'oser

desirer la tendresse d'une autre femme, lorsqu'il était l'objet de

son amour maternel. Mais, lui disait-il, peignez-vous le désespoir

d'un coeur dévoré du besoin d'aimer, sans jamais pouvoir prétendre à

inspirer le moindre retour. Quoi! ce délire enchanteur dont je vois

partout les traces, ce feu qui anima le Tasse et Pétrarque, cette

reconnaissance divine qui naît des faveurs d'un sentiment partagé;

enfin, tous ces bienfaits de l'amour, je ne les connaîtrai jamais:

réduit au misérable avantage de profiter d'un instant de caprice, ou

des calculs de l'intérêt, je dois mourir sans rencontrer un coeur

qui réponde jamais aux battements du mien. La duchesse affligée de

le voir se livrer ainsi aux idées d'un malheur sans espoir, imagina

de distraire Anatole par un voyage à Paris. Elle le chargea d'y

faire l'acquisition d'une terre qu'elle viendrait habiter aussitôt

qu'elle aurait obtenu de la reine d'Espagne la permission de se

retirer de la cour. Ce fut par pure obéissance qu'Anatole se sépara

de sa mère pour se rendre ici, suivi de son ancien gouverneur. Ils

me remirent une lettre de la duchesse qui m'instruisait de ses

craintes sur son fils, et le confiait encore une fois à mes soins.

Vous devinez sans peine avec quel plaisir je les lui prodiguais. En

recherchant toutes les occasions de le distraire, je me crus

simplement inspiré par le desir d'accomplir les volontés d'une femme

chérie; mais bientôt, captivé par tout ce qu'Anatole a d'aimable, je

sentis que son bonheur était indispensable au mien, et dès ce moment

je ne m'occupai plus que des moyens de l'assurer. L'acquisition du

château de Merville fut celui qui me réussit le mieux. Anatole

s'obstinait à fuir les plaisirs du grand monde. Vainement

l'ambassadeur d'Espagne, son parent, l'ancien ami de son père,

voulut le présenter dans les maisons les plus agréables de Paris.

Excepté à la cour, où il consentit à le suivre quelquefois, il

refusa de l'accompagner dans les endroits où ses manières et son

rang lui promettaient l'accueil le plus flatteur. Dans cette

disposition d'esprit, le séjour de la campagne lui parut le seul

convenable à ses goûts. Il s'y fixa pour faire exécuter sous ses

yeux le plan tracé par lui, et qui devait rendre Merville un des

plus beaux lieux de la France. Le soin d'embellir la retraite

destinée à sa mère parvint à le distraire, pendant plusieurs mois,

de ses tristes rêveries; mais j'en prévoyais le retour, et je

cherchais à l'éloigner en attirant Anatole à Paris sous différents

prétextes. Ses amis se joignaient à moi pour imaginer sans cesse de

nouveaux motifs de l'y retenir: mais nous commencions à nous voir au

bout de nos ressources en ce genre, lorsqu'un soir, d'heureuse ou

fatale mémoire, dit le commandeur en fixant les yeux sur Valentine,

je vis entrer chez moi M. de Selmos, cet ancien gouverneur

d'Anatole, la pâleur sur le front, et dans tout le désordre d'un

homme qui vient annoncer une affreuse nouvelle. L'excès de sa

douleur ne lui permit pas de me préparer au spectacle qui allait me

frapper, et je pensai mourir d'effroi en voyant déposer sur mon lit

le corps inanimé de ce pauvre Anatole. Le désespoir de son

gouverneur, les larmes que répandaient ses gens, tout me persuada

qu'il n'existait plus, et je frémis encore du souvenir de ce qui se

passa dans mon ame à cette horrible idée. Mais le chirurgien qu'on

avait fait appeler vint me rendre la vie en m'assurant que le malade

ne tarderait pas à revenir de l'évanouissement où l'avait plongé la

violence du coup qu'il avait reçu. En effet, Anatole ouvrit bientôt

les yeux: son premier mouvement fut de me tendre la main, ensuite il

la porta sur sa blessure, en me fesant signe qu'elle n'était point

dangereuse. Cependant il avait l'épaule cassée, et une forte

contusion à la poitrine. On le saigna après avoir pansé sa blessure,

et je fus étonné de voir son visage conserver, au milieu des

souffrances les plus aiguës, une expression de bonheur que j'y

remarquais pour la première fois. Impatient d'expliquer ce mystère,

je questionnai M. de Selmos, qui me raconta ce qui venait de se

passer à l'Opéra. Quand j'appris que c'était pour vous que mon ami

venait de risquer sa vie, et peut-être celle de sa mère; je vous en

demande pardon, Valentine, je me fis le reproche de lui avoir peint,

trop fidèlement, le plaisir que j'avais eu à vous rencontrer, et

celui que je trouvais chaque jour à découvrir autant de sensibilité

que de modestie dans une femme que son esprit et sa beauté auraient

pu rendre vaine. Je me reprochai surtout de lui avoir dit qu'il

existait entre vous et la duchesse de Linarès, une ressemblance qui

me rappelait sa mère à votre âge. Car, à dater de ce moment, il ne

chercha plus qu'une occasion de vous voir; le hasard la lui fourni

bientôt; et j'ai su qu'il avait déja joui plusieurs fois du plaisir

de vous admirer avant d'avoir eu le bonheur de vous secourir.

La joie qu'il ressentait de vous avoir peut-être sauvé la vie,

approchait du délire; je tentai vainement de lui persuader que sa

blessure exigeait le plus parfait repos: il voulut être transporté

sur le champ à Merville, pour mieux cacher les suites de cet

événement; et, après m'avoir déclaré que son existence entière

tenait au secret qu'il voulait garder auprès de vous, il défendit à

ses gens de dire un mot de ce qui lui était arrivé a la sortie de

l'Opéra. Le chirurgien reçut la même recommandation, et je le

décidai à nous suivre à Merville, pour y soigner Anatole jusqu'à son

parfait rétablissement. Ce voyage ne parut pas augmenter les

souffrances du malade, ou du moins il n'osa point s'en plaindre.

Pour obtenir de lui quelque soumission aux ordres du docteur,

j'étais obligé de lui donner chaque jour de vos nouvelles, et de

répondre à toutes les questions qu'il ne cessait de me faire sur

votre compte. Comme son état exigeait une parfaite immobilité, nous

ne lui permettions aucun signe, mais il s'en vengeait en écrivant au

crayon sur ses tablettes, des phrases auxquelles je répondais dans

son langage; ensuite il essayait de tracer un profil dont je

reconnaissais les traits, et que pour rendre plus frappant il

effaçait, puis retraçait encore; enfin, je reconnus tous les

symptômes d'une passion qui allait ranimer sa vie. Je pressentis les

chagrins qu'elle pourrait lui coûter, et lui en fis un tableau

effrayant; mais je me sentis forcé de l'approuver, lorsqu'il

m'assura que tous les tourments de l'amour étaient préférables à cet

état de langueur qui menaçait d'éteindre toutes les facultés de son

ame. D'ailleurs il prétendait être fort heureux du seul bonheur de

vous aimer, pourvu qu'il n'eût jamais à supporter vos dédains.

L'idée de vous attacher par la reconnaissance, en vous restant

inconnu, l'égarait au point de croire que, s'il obtenait cette

faveur, il ne lui resterait plus rien à desirer. Ce sentiment si

désintéressé, si peu dangereux pour vous, me toucha vivement, et je

le regardai comme un moyen d'occuper dignement le coeur d'Anatole.

En pensant ainsi, j'étais loin de me flatter du moindre succès pour

son amour; mais je dois vous avouer que voyant tout ce que la

reconnaissance vous inspirait pour lui, je n'ai pas eu le courage

d'en diminuer l'impression, en vous cachant qu'il était aussi digne

de votre estime que de votre intérêt; comment aurais-je pu me

refuser au plaisir de voir ses yeux briller de la plus pure joie,

quand je lui parlais de vous, comment n'aurais-je pas été entraîné

par la certitude plus séduisante encore de lui faire passer des

moments enchanteurs, en lui disant seulement que vous pensiez

souvent à lui. Ici Valentine leva les yeux au ciel, et le commandeur

répondit à ce regard en ajoutant: Je sens combien cette complaisance

vous paraît coupable, mais, avant de blâmer ma conduite, voyez un

peu ce qui la justifie: d'abord j'étais lié par un serment qui ne

me permettait pas d'arrêter les conjectures de votre imagination par

le moindre mot qui aurait pu vous faire soupçonner la vérité; je

savais que la loyauté du caractère d'Anatole s'opposerait toujours à

ce qu'il vous trompât, et que, loin de profiter de l'intérêt

romanesque que son mystérieux amour devait vous inspirer, il vous

avait avoué qu'un obstacle invincible le condamnait à s'éloigner

éternellement de vous. Ensuite je vous dirai que cet obstacle, qui

paraît si insurmontable aux yeux de beaucoup de personnes et

peut-être aux vôtres, ne me frappait pas de même. Habitué à voir

Anatole depuis son enfance, je me suis plus occupé des avantages qui

le distinguent, que de la disgrace qui l'afflige. D'ailleurs, ayant

appris sans peine son langage, je ne sentais aucun des inconvénients

de ce malheur; j'étais avec lui comme auprès d'un étranger dont on

entend la langue, et qui s'exprime avec toute la vivacité d'une

imagination ardente et d'un esprit supérieur. Combien de fois cette

conversation originale et piquante m'a-t-elle consolé de l'ennui

d'un bavardage insipide! Enfin, les moments que j'ai passés près

d'Anatole sont au nombre des plus heureux de ma vie; et l'on ne doit

pas s'étonner que, trouvant en lui la réunion de toutes les qualités

aimables, j'aie pu concevoir un instant l'espérance de le voir aimé.

Anatole, Vol. 2 · 第 29 / 37 题