«L'auriez-vous jamais deviné? s'écria madame de Nangis, lorsqu'elle
se trouva seule avec M. d'Émerange, en sortant de chez la princesse.
Vraiment je conçois qu'on en meure de surprise. Voilà une découverte
bien autrement dramatique que celle de madame de V...., lorsqu'elle
reconnut son amant dans un marchand d'étoffes. C'est quelque chose
de fort glorieux sans doute que d'inspirer de l'amour à un jeune
homme beau, riche, et qui, par-dessus tout cela, porte le nom de duc
de Linarès. Mais c'est acheter un peu cher ce grand avantage, que
d'être réduite au plaisir de faire signe à son amant, qu'on
l'aime.--Au moins peut-on compter sur sa discrétion, dit en riant le
comte.--Vous vous trompez, reprit la comtesse, on n'est pas plus en
sûreté avec ces muets-là qu'avec vous. Depuis que l'abbé de l'Épée
s'est imaginé de leur donner une éducation savante, ils se
dédommagent du malheur de ne pouvoir bavarder par la manie
d'écrire; et la seule différence qui existe entre leurs billets et
les propos d'un indiscret, est celle de la preuve au soupçon.
Celui-ci vous en offre un exemple, et sa lettre à Valentine
vous en a certainement plus dit que toutes les conversations
possibles.--Rien n'était plus clair, j'en conviens; et si je
connaissais quelques moyens de me faire entendre aussi clairement de
ce beau silencieux, je ne me refuserais point la petite satisfaction
de lui prouver ma reconnaissance.--Quelle folie! n'allez vous pas
chercher à vous battre avec un pauvre infirme?--Ah! quand je lui
couperais un peu les oreilles, pour ce qu'il en fait, il n'y aurait
pas grand dommage.--Allons donc, ce serait une lâcheté; voulez-vous
qu'on dise dans le monde que vous vous êtes battu avec un muet pour
ses propos? Il y aurait là de quoi vous couvrir d'un ridicule
éternel.--Cependant, il m'a grièvement insulté!--Bah! qui s'en
doute?--Mais, lui et moi, par exemple, et cela suffit bien.--Si l'on
est convenu d'excuser les injures d'un rival ordinaire, on doit
encore moins se blesser de celles d'un pauvre homme qui ignore
peut-être la valeur des mots dont il se sert. Qui sait? Dans le
langage de l'abbé de l'Épée, _fat_ veut peut-être dire, _amant
heureux_?--Oui, tout aussi bien que _Belmen_ veut dire en turc,
pour M. Jourdain: _Allez vîte vous préparer pour la cérémonie, afin
de voir ensuite votre fille, et de..._--Ah! vous êtes insupportable,
interrompit la comtesse, en éclatant de rire; on ne saurait parler
raison un instant avec vous.--C'est votre faute, vraiment, en
cherchant à me mystifier avec votre langage muet, vous me rappelez
tout naturellement la meilleure mystification que je connaisse en ce
genre. Mais, puisque vous l'exigez, parlons sérieusement. Que
pensez-vous du résultat de ce coup de théâtre qui a fait tant de
sensation ce soir chez la princesse?--Mais je ne serais pas étonnée
que, ce premier moment de surprise une fois passé, Valentine ne
s'accoutumât petit à petit à l'idée d'aimer un homme de cette
espèce: il est passionné; elle est romanesque, et s'il lui est bien
prouvé qu'aucune femme ne puisse être capable d'un pareil
dévouement, vous verrez qu'elle en fera la folie.--C'est ce qu'il
faut empêcher au nom de l'humanité; mais je m'en rapporte bien à M.
de Nangis pour cela. Vraiment, je regrette qu'il n'ait pas retardé
de deux jours son départ pour la campagne; j'aurais voulu voir de
quel air il eût appris cette étrange nouvelle!--Ah! je puis vous
assurer que le nom du duc de Linarès aurait seul captivé son
intérêt, et qu'il ne se serait point embarrassé du reste. Dans son
opinion, il est si convaincu qu'il ne manque jamais rien à un grand
seigneur pour rendre une femme heureuse!--Ah! vous le vantez, et je
ne saurais jamais lui supposer tant de respect pour les grandeurs.
C'est une vertu de parvenus....--Dont beaucoup de gens de qualités
sont susceptibles, interrompit la comtesse. Mais si vous doutez de
l'exactitude de mon jugement sur M. de Nangis, venez vous en
convaincre en lui apprenant vous-même le nom et les agréments du
rival à qui sa soeur vous sacrifiait.--Quoi! vous voulez
sitôt...?--Vous savez à quelle condition j'ai promis de rejoindre le
comte à Varennes, et s'il me serait possible d'aller m'enterrer à la
campagne seule avec lui; c'est uniquement à vos sollicitations que
j'ai cédé, en consentant à partir cette semaine: j'ai déja prévenu
toutes les personnes qui doivent m'accompagner; mais si vous n'êtes
pas du nombre, je reste. Enfin, je ne tiendrai ma parole qu'autant
que vous serez fidèle à la vôtre. Cette déclaration intimida M.
d'Émerange. Il promit à la comtesse de partir avec elle pour sa
terre, en se réservant un prétexte de revenir à Paris où différents
intérêts le rappeleraient bientôt. Le plus vif était bien
certainement de savoir quel parti allait prendre madame de Saverny
dans cette circonstance. Il lui semblait impossible que son amour
résistât au coup qui venait de lui être porté. Braver les
convenances, les obstacles, les devoirs les plus sacrés, lui
paraissait l'effort d'un courage ordinaire; mais braver le ridicule,
était à ses yeux le comble de l'héroïsme; et, malgré toute
l'admiration que lui inspirait le caractère de Valentine, il ne la
supposait point capable d'une vertu qu'il regardait comme au-dessus
de l'humanité.
Le bruit de la maladie de la marquise étant parvenu à madame de
Nangis, elle se contenta d'envoyer savoir de ses nouvelles; et,
comme on lui fit répondre au bout de quelques jours qu'elle était
hors de danger, la comtesse partit pour la campagne, suivie d'une
partie de sa cour. Fière d'entraîner à son char M. d'Émerange, elle
ne s'occupa que des moyens de l'enchaîner près d'elle par l'attrait
des plaisirs les plus variés; mais combien il entre d'amertume dans
cette peine continuelle de rechercher des plaisirs étrangers à
l'amour, pour retenir près de soi l'objet qu'on aime! et qu'il est
douloureux de s'avouer qu'on ne doit ses succès qu'à son _adresse_ à
plaire! Oui, le tourment de sacrifier au devoir un amant justement
adoré, vaut mieux que le triste bonheur de captiver quelques
instants un infidèle.