CHAPITRE XXXIX.

«L'auriez-vous jamais deviné? s'écria madame de Nangis, lorsqu'elle

se trouva seule avec M. d'Émerange, en sortant de chez la princesse.

Vraiment je conçois qu'on en meure de surprise. Voilà une découverte

bien autrement dramatique que celle de madame de V...., lorsqu'elle

reconnut son amant dans un marchand d'étoffes. C'est quelque chose

de fort glorieux sans doute que d'inspirer de l'amour à un jeune

homme beau, riche, et qui, par-dessus tout cela, porte le nom de duc

de Linarès. Mais c'est acheter un peu cher ce grand avantage, que

d'être réduite au plaisir de faire signe à son amant, qu'on

l'aime.--Au moins peut-on compter sur sa discrétion, dit en riant le

comte.--Vous vous trompez, reprit la comtesse, on n'est pas plus en

sûreté avec ces muets-là qu'avec vous. Depuis que l'abbé de l'Épée

s'est imaginé de leur donner une éducation savante, ils se

dédommagent du malheur de ne pouvoir bavarder par la manie

d'écrire; et la seule différence qui existe entre leurs billets et

les propos d'un indiscret, est celle de la preuve au soupçon.

Celui-ci vous en offre un exemple, et sa lettre à Valentine

vous en a certainement plus dit que toutes les conversations

possibles.--Rien n'était plus clair, j'en conviens; et si je

connaissais quelques moyens de me faire entendre aussi clairement de

ce beau silencieux, je ne me refuserais point la petite satisfaction

de lui prouver ma reconnaissance.--Quelle folie! n'allez vous pas

chercher à vous battre avec un pauvre infirme?--Ah! quand je lui

couperais un peu les oreilles, pour ce qu'il en fait, il n'y aurait

pas grand dommage.--Allons donc, ce serait une lâcheté; voulez-vous

qu'on dise dans le monde que vous vous êtes battu avec un muet pour

ses propos? Il y aurait là de quoi vous couvrir d'un ridicule

éternel.--Cependant, il m'a grièvement insulté!--Bah! qui s'en

doute?--Mais, lui et moi, par exemple, et cela suffit bien.--Si l'on

est convenu d'excuser les injures d'un rival ordinaire, on doit

encore moins se blesser de celles d'un pauvre homme qui ignore

peut-être la valeur des mots dont il se sert. Qui sait? Dans le

langage de l'abbé de l'Épée, _fat_ veut peut-être dire, _amant

heureux_?--Oui, tout aussi bien que _Belmen_ veut dire en turc,

pour M. Jourdain: _Allez vîte vous préparer pour la cérémonie, afin

de voir ensuite votre fille, et de..._--Ah! vous êtes insupportable,

interrompit la comtesse, en éclatant de rire; on ne saurait parler

raison un instant avec vous.--C'est votre faute, vraiment, en

cherchant à me mystifier avec votre langage muet, vous me rappelez

tout naturellement la meilleure mystification que je connaisse en ce

genre. Mais, puisque vous l'exigez, parlons sérieusement. Que

pensez-vous du résultat de ce coup de théâtre qui a fait tant de

sensation ce soir chez la princesse?--Mais je ne serais pas étonnée

que, ce premier moment de surprise une fois passé, Valentine ne

s'accoutumât petit à petit à l'idée d'aimer un homme de cette

espèce: il est passionné; elle est romanesque, et s'il lui est bien

prouvé qu'aucune femme ne puisse être capable d'un pareil

dévouement, vous verrez qu'elle en fera la folie.--C'est ce qu'il

faut empêcher au nom de l'humanité; mais je m'en rapporte bien à M.

de Nangis pour cela. Vraiment, je regrette qu'il n'ait pas retardé

de deux jours son départ pour la campagne; j'aurais voulu voir de

quel air il eût appris cette étrange nouvelle!--Ah! je puis vous

assurer que le nom du duc de Linarès aurait seul captivé son

intérêt, et qu'il ne se serait point embarrassé du reste. Dans son

opinion, il est si convaincu qu'il ne manque jamais rien à un grand

seigneur pour rendre une femme heureuse!--Ah! vous le vantez, et je

ne saurais jamais lui supposer tant de respect pour les grandeurs.

C'est une vertu de parvenus....--Dont beaucoup de gens de qualités

sont susceptibles, interrompit la comtesse. Mais si vous doutez de

l'exactitude de mon jugement sur M. de Nangis, venez vous en

convaincre en lui apprenant vous-même le nom et les agréments du

rival à qui sa soeur vous sacrifiait.--Quoi! vous voulez

sitôt...?--Vous savez à quelle condition j'ai promis de rejoindre le

comte à Varennes, et s'il me serait possible d'aller m'enterrer à la

campagne seule avec lui; c'est uniquement à vos sollicitations que

j'ai cédé, en consentant à partir cette semaine: j'ai déja prévenu

toutes les personnes qui doivent m'accompagner; mais si vous n'êtes

pas du nombre, je reste. Enfin, je ne tiendrai ma parole qu'autant

que vous serez fidèle à la vôtre. Cette déclaration intimida M.

d'Émerange. Il promit à la comtesse de partir avec elle pour sa

terre, en se réservant un prétexte de revenir à Paris où différents

intérêts le rappeleraient bientôt. Le plus vif était bien

certainement de savoir quel parti allait prendre madame de Saverny

dans cette circonstance. Il lui semblait impossible que son amour

résistât au coup qui venait de lui être porté. Braver les

convenances, les obstacles, les devoirs les plus sacrés, lui

paraissait l'effort d'un courage ordinaire; mais braver le ridicule,

était à ses yeux le comble de l'héroïsme; et, malgré toute

l'admiration que lui inspirait le caractère de Valentine, il ne la

supposait point capable d'une vertu qu'il regardait comme au-dessus

de l'humanité.

Le bruit de la maladie de la marquise étant parvenu à madame de

Nangis, elle se contenta d'envoyer savoir de ses nouvelles; et,

comme on lui fit répondre au bout de quelques jours qu'elle était

hors de danger, la comtesse partit pour la campagne, suivie d'une

partie de sa cour. Fière d'entraîner à son char M. d'Émerange, elle

ne s'occupa que des moyens de l'enchaîner près d'elle par l'attrait

des plaisirs les plus variés; mais combien il entre d'amertume dans

cette peine continuelle de rechercher des plaisirs étrangers à

l'amour, pour retenir près de soi l'objet qu'on aime! et qu'il est

douloureux de s'avouer qu'on ne doit ses succès qu'à son _adresse_ à

plaire! Oui, le tourment de sacrifier au devoir un amant justement

adoré, vaut mieux que le triste bonheur de captiver quelques

instants un infidèle.

Anatole, Vol. 2 · 第 28 / 37 题