CHAPITRE XXXVIII.

A l'heure indiquée, on se rendit chez la princesse de L... Dès les

premières marches du palais, on sentait le parfum des fleurs; les

vestibules étaient ornés de caisses remplies d'arbustes étrangers,

de plantes odoriférantes. Chacun de ces tributs semblait avoir été

déposé par la reconnaissance. Enfin, on y voyait jusqu'au bouquet

des pauvres de la paroisse.

Arrivées dans le sallon qui précédait celui de la princesse, madame

de Réthel et Valentine se trouvèrent au milieu d'un petit bal

d'enfants dont les cris joyeux l'emportaient sur le bruit de

l'orchestre. Il y avait un grand désordre dans la marche des

contredanses; et, malgré les efforts d'un petit monsieur qui, l'épée

au côté et la tête droite, semblait commander d'une voix enrouée à

toute une armée, la déroute était complète, et le maître à danser se

désespérait de voir ses élèves sauter et se divertir ainsi contre

toutes les règles de l'art. Ce fut encore bien pis lorsque Isaure

laissant-là son danseur, vint se jeter dans les bras de sa tante. Le

plaisir que Valentine éprouva en l'embrassant fut un peu troublé par

l'idée qu'elle allait probablement rencontrer sa mère. Elle aurait

préféré le plaisir de rester toute la soirée dans cette petite

réunion, à l'honneur de s'offrir aux regards d'une plus grande

assemblée. Elle frémissait déja de l'effet qu'allait produire son

entrée dans le sallon de la princesse, et tâchait par mille

prétextes d'en reculer l'instant, mais le commandeur qui devinait sa

pensée vint lui prendre la main; elle entendit annoncer «Madame la

marquise de Saverny»; elle fut bien obligée de paraître. A ce nom,

le silence de l'étonnement régna dans l'assemblée; chacun se

retourna pour voir s'il était bien vrai que la marquise reparût

tout-à-coup dans le monde, après s'en être éloignée si long-temps.

La princesse ayant remarqué le mouvement qui s'était fait à

l'arrivée de Valentine, se leva pour aller au-devant d'elle, et la

conduisit, ainsi que madame de Réthel, à des places qui avaient été

réservées à côté de la sienne. Cette aimable attention toucha

sensiblement Valentine; elle pensa que la princesse avait appris les

mauvais procédés dont elle avait souffert la dernière fois qu'elle

s'était trouvée dans une semblable réunion, et qu'elle voulait la

protéger par les marques d'une considération particulière contre

l'impertinence de ses ennemis. En pensant ainsi, elle rendait

justice à la princesse, et ne se doutait pas que l'influence de

l'opinion d'une personne aussi respectable dût ramener celle de

tous les gens raisonnables. En effet, tous ceux que les manières

inconsidérées et l'ironie continuelle de madame de Nangis

commençaient à importuner, trouvèrent assez simple que sa

belle-soeur eût témoigné le desir de ne plus vivre avec elle, et

finirent par conclure qu'une femme honorée par la constante amitié

de la princesse de L..., et par l'attachement du commandeur, ne

pouvait être indigne de l'estime des gens comme il faut. D'après ce

raisonnement, plusieurs personnes vinrent s'informer, d'un ton

respectueux, des nouvelles de madame de Saverny, et se plaindre de

son goût pour la retraite, qui les privait aussi long-temps du

plaisir de la voir. Madame de Nangis, placée en face, de l'autre

côté du salon, voyait avec humeur les marques de considération que

l'on donnait à Valentine, et mettait tous ses soins à cacher le

dépit qu'elle en ressentait, par les signes d'une gaîté factice.

Cherchant par différents moyens à détourner l'attention favorable

qui se portait sur sa belle-soeur, elle demanda la lecture des vers

dont chaque poëte, invité à la fête, s'était cru obligé

d'accompagner son bouquet. A cette proposition, les plus modestes

réclamèrent l'avantage de passer les premiers, pour s'épargner,

disaient-ils, le désagrément d'arriver après un succès. Le fait est

qu'ils savaient bien à quoi s'en tenir sur la nouveauté de leurs

pensées à tous, et qu'ils préféraient le plaisir de les dire, à

l'ennui de les répéter.

Déja plusieurs d'entre eux avaient assiégé l'Olympe pour en

rapporter les comparaisons les plus exagérées, et l'on commençait à

s'ennuyer de ce cours de Mythologie, lorsque le chevalier de

Florian, et le chevalier de Boufflers, vinrent au secours des

auditeurs, l'un avec une fable ingénieuse, l'autre avec des couplets

charmants. Ceux que le premier avait attendris par les traits d'une

sensibilité touchante étaient transportés par l'esprit piquant et la

gaîté de l'auteur d'Aline; il est vrai que son nom et son état dans

le monde lui donnaient les moyens de faire valoir à son gré tous

les agréments de son esprit. Quand un homme de la cour se donne la

peine d'avoir des talents, et qu'il daigne y joindre quelque

instruction, ses succès n'ont plus de bornes, il peut prendre à son

choix tous les tons; sa gravité passe pour celle d'un homme d'état,

et sa gaîté ne paraît jamais trop familière; tandis qu'un pauvre

poëte est toujours obligé de soumettre son talent au ton de la

flatterie.

On croit peut-être qu'après les applaudissements si justement

prodigués aux jolis couplets du chevalier de Boufflers, personne

n'osa plus se présenter pour en chanter d'autres. Mais s'il y a des

gens qui ne doutent de rien dans le monde, c'est bien sûrement dans

la classe des feseurs de madrigaux qu'on peut les rencontrer. Un des

plus intrépides entamait déja son préambule, lorsque la princesse,

fatiguée du retour de ces éternelles rimes: _de la fête, qu'on

apprête, et de l'ivresse, de la tendresse_, vint en suspendre le

cours en priant le comte d'Émerange de chanter quelques romances.

C'était prévenir ses desirs; et il se rendit aussitôt à ceux de la

princesse. En préludant sur le piano, ses yeux se portèrent sur

madame de Saverny, et il la regarda d'une manière qui semblait dire

à chacun: C'est d'elle que je vais vous parler. Lorsque le plus

profond silence l'eut assuré de l'attention générale, il commença

cette romance de M. de Moncrif, qui n'était alors connue que de ses

intimes amis, et dont voici le premier couplet:

Elle m'aima cette belle Aspasie,

En moi trouva le plus tendre retour;

Elle m'aima: ce fut sa fantaisie;

Mais celle-là ne lui dura qu'un jour.

La malignité fit bientôt l'application de ces paroles à madame de

Saverny. Les chuchotements des femmes et cet empressement à mettre

leur éventail devant leur visage pour cacher un rire moqueur que

décelait leur attitude, apprirent sans peine à la marquise le succès

qu'obtenait la fatuité du comte. Elle résolut de la déjouer, en

dissimulant l'embarras qu'elle en ressentait, et fit bonne

contenance. La joie que montra madame de Nangis dans cette

circonstance, et son affectation à conjurer M. d'Émerange de

recommencer cette romance dont les paroles étaient si piquantes,

déplurent à beaucoup de personnes, et particulièrement à la

princesse, qui fit changer sur-le-champ la conversation, en

demandant à Valentine si elle avait été à l'exposition du Louvre.

Dès-lors la discussion s'engagea sur le mérite des peintres modernes

et de leurs ouvrages, et il ne fut plus question de musique.

On ne tarda pas à parler de ce tableau qui fesait tant de bruit, et

chacun s'étonna de n'en pouvoir connaître l'auteur. «C'est,

m'a-t-on assuré, dit la baronne de T..., l'ouvrage d'un amateur.--Un

amateur de cette force, reprit une autre, sera bientôt connu.--Mais

il y a quelqu'un ici, reprit un troisième, qui pourra nous tirer

d'incertitude; c'est le marquis d'Alvaro. Je lui ai entendu dire

qu'il avait vu l'esquisse de ce tableau dans l'atelier d'un amateur

de ses amis.»--Il faut absolument qu'il nous dise son nom, s'écria

tout le monde; et plusieurs personnes s'empressèrent d'aller

chercher le marquis d'Alvaro, qui fesait une partie d'échecs dans

une pièce voisine. Si le coeur de Valentine avait battu dès les

premiers mots qui s'étaient dits sur ce tableau, on peut s'imaginer

l'agitation où elle se trouva pendant que l'on cherchait le marquis

d'Alvaro, et le tremblement qui la saisit en le voyant paraître.

D'abord, on lui adressa cent questions à-la-fois; ce qui ne lui

permit d'en distinguer aucune. Mais la princesse lui ayant expliqué

ce qu'on desirait savoir de lui, il répondit que ce tableau, qui

excitait si vivement la curiosité, était l'ouvrage du jeune duc de

Linarès, dont le talent en peinture égalait celui des plus grands

professeurs. Quoi! s'écria la princesse, c'est le parent de

l'ambassadeur d'Espagne? ce jeune Anatole, si beau, si spirituel,

qui est sourd-muet de naissance?... Valentine n'en entendit pas

davantage. Un froid mortel circula dans ses veines; sa tête se

pencha vers madame de Réthel; et elle perdit connaissance.

Cet événement causa un effroi général; on transporta Valentine sur

le lit de la princesse, où les plus prompts secours lui furent

prodigués par le docteur P... qui se trouvait présent. Il ordonna

que chacun se retirât pour laisser respirer la malade, et ne laissa

près d'elle que la princesse et madame de Réthel. Lorsque Valentine

reprit ses sens, un violent accès de fièvre se déclara, et le

docteur craignit que ce ne fût le symptôme d'une véritable maladie;

il insista pour que la marquise restât à Paris, en disant qu'il

serait plus à portée de lui donner ses soins. La princesse joignit

ses instances à celles du docteur pour la déterminer à accepter un

appartement chez elle; mais rien ne put faire renoncer Valentine au

projet de retourner le soir même à Auteuil; et l'on fut obligé de

céder à sa volonté. Elle pria madame de Réthel d'avertir son oncle

qu'elle était décidée à partir sur-le-champ. Elle adressa d'une voix

éteinte ses remerciements à la princesse, lui serra tendrement la

main, promit au docteur de suivre ses avis, et se fit porter dans sa

voiture. Elle arriva bientôt à Auteuil. Le commandeur et sa nièce

qui l'avaient accompagnée, passèrent la nuit auprès d'elle. Ils

l'engagèrent vainement à prendre quelque repos; ses sens étaient

agités, ses yeux égarés, sa tête en délire; mais, au milieu de ses

souffrances, l'ardeur de la fièvre la délivrait au moins du tourment

de penser.

Anatole, Vol. 2 · 第 27 / 37 题