A l'heure indiquée, on se rendit chez la princesse de L... Dès les
premières marches du palais, on sentait le parfum des fleurs; les
vestibules étaient ornés de caisses remplies d'arbustes étrangers,
de plantes odoriférantes. Chacun de ces tributs semblait avoir été
déposé par la reconnaissance. Enfin, on y voyait jusqu'au bouquet
des pauvres de la paroisse.
Arrivées dans le sallon qui précédait celui de la princesse, madame
de Réthel et Valentine se trouvèrent au milieu d'un petit bal
d'enfants dont les cris joyeux l'emportaient sur le bruit de
l'orchestre. Il y avait un grand désordre dans la marche des
contredanses; et, malgré les efforts d'un petit monsieur qui, l'épée
au côté et la tête droite, semblait commander d'une voix enrouée à
toute une armée, la déroute était complète, et le maître à danser se
désespérait de voir ses élèves sauter et se divertir ainsi contre
toutes les règles de l'art. Ce fut encore bien pis lorsque Isaure
laissant-là son danseur, vint se jeter dans les bras de sa tante. Le
plaisir que Valentine éprouva en l'embrassant fut un peu troublé par
l'idée qu'elle allait probablement rencontrer sa mère. Elle aurait
préféré le plaisir de rester toute la soirée dans cette petite
réunion, à l'honneur de s'offrir aux regards d'une plus grande
assemblée. Elle frémissait déja de l'effet qu'allait produire son
entrée dans le sallon de la princesse, et tâchait par mille
prétextes d'en reculer l'instant, mais le commandeur qui devinait sa
pensée vint lui prendre la main; elle entendit annoncer «Madame la
marquise de Saverny»; elle fut bien obligée de paraître. A ce nom,
le silence de l'étonnement régna dans l'assemblée; chacun se
retourna pour voir s'il était bien vrai que la marquise reparût
tout-à-coup dans le monde, après s'en être éloignée si long-temps.
La princesse ayant remarqué le mouvement qui s'était fait à
l'arrivée de Valentine, se leva pour aller au-devant d'elle, et la
conduisit, ainsi que madame de Réthel, à des places qui avaient été
réservées à côté de la sienne. Cette aimable attention toucha
sensiblement Valentine; elle pensa que la princesse avait appris les
mauvais procédés dont elle avait souffert la dernière fois qu'elle
s'était trouvée dans une semblable réunion, et qu'elle voulait la
protéger par les marques d'une considération particulière contre
l'impertinence de ses ennemis. En pensant ainsi, elle rendait
justice à la princesse, et ne se doutait pas que l'influence de
l'opinion d'une personne aussi respectable dût ramener celle de
tous les gens raisonnables. En effet, tous ceux que les manières
inconsidérées et l'ironie continuelle de madame de Nangis
commençaient à importuner, trouvèrent assez simple que sa
belle-soeur eût témoigné le desir de ne plus vivre avec elle, et
finirent par conclure qu'une femme honorée par la constante amitié
de la princesse de L..., et par l'attachement du commandeur, ne
pouvait être indigne de l'estime des gens comme il faut. D'après ce
raisonnement, plusieurs personnes vinrent s'informer, d'un ton
respectueux, des nouvelles de madame de Saverny, et se plaindre de
son goût pour la retraite, qui les privait aussi long-temps du
plaisir de la voir. Madame de Nangis, placée en face, de l'autre
côté du salon, voyait avec humeur les marques de considération que
l'on donnait à Valentine, et mettait tous ses soins à cacher le
dépit qu'elle en ressentait, par les signes d'une gaîté factice.
Cherchant par différents moyens à détourner l'attention favorable
qui se portait sur sa belle-soeur, elle demanda la lecture des vers
dont chaque poëte, invité à la fête, s'était cru obligé
d'accompagner son bouquet. A cette proposition, les plus modestes
réclamèrent l'avantage de passer les premiers, pour s'épargner,
disaient-ils, le désagrément d'arriver après un succès. Le fait est
qu'ils savaient bien à quoi s'en tenir sur la nouveauté de leurs
pensées à tous, et qu'ils préféraient le plaisir de les dire, à
l'ennui de les répéter.
Déja plusieurs d'entre eux avaient assiégé l'Olympe pour en
rapporter les comparaisons les plus exagérées, et l'on commençait à
s'ennuyer de ce cours de Mythologie, lorsque le chevalier de
Florian, et le chevalier de Boufflers, vinrent au secours des
auditeurs, l'un avec une fable ingénieuse, l'autre avec des couplets
charmants. Ceux que le premier avait attendris par les traits d'une
sensibilité touchante étaient transportés par l'esprit piquant et la
gaîté de l'auteur d'Aline; il est vrai que son nom et son état dans
le monde lui donnaient les moyens de faire valoir à son gré tous
les agréments de son esprit. Quand un homme de la cour se donne la
peine d'avoir des talents, et qu'il daigne y joindre quelque
instruction, ses succès n'ont plus de bornes, il peut prendre à son
choix tous les tons; sa gravité passe pour celle d'un homme d'état,
et sa gaîté ne paraît jamais trop familière; tandis qu'un pauvre
poëte est toujours obligé de soumettre son talent au ton de la
flatterie.
On croit peut-être qu'après les applaudissements si justement
prodigués aux jolis couplets du chevalier de Boufflers, personne
n'osa plus se présenter pour en chanter d'autres. Mais s'il y a des
gens qui ne doutent de rien dans le monde, c'est bien sûrement dans
la classe des feseurs de madrigaux qu'on peut les rencontrer. Un des
plus intrépides entamait déja son préambule, lorsque la princesse,
fatiguée du retour de ces éternelles rimes: _de la fête, qu'on
apprête, et de l'ivresse, de la tendresse_, vint en suspendre le
cours en priant le comte d'Émerange de chanter quelques romances.
C'était prévenir ses desirs; et il se rendit aussitôt à ceux de la
princesse. En préludant sur le piano, ses yeux se portèrent sur
madame de Saverny, et il la regarda d'une manière qui semblait dire
à chacun: C'est d'elle que je vais vous parler. Lorsque le plus
profond silence l'eut assuré de l'attention générale, il commença
cette romance de M. de Moncrif, qui n'était alors connue que de ses
intimes amis, et dont voici le premier couplet:
Elle m'aima cette belle Aspasie,
En moi trouva le plus tendre retour;
Elle m'aima: ce fut sa fantaisie;
Mais celle-là ne lui dura qu'un jour.
La malignité fit bientôt l'application de ces paroles à madame de
Saverny. Les chuchotements des femmes et cet empressement à mettre
leur éventail devant leur visage pour cacher un rire moqueur que
décelait leur attitude, apprirent sans peine à la marquise le succès
qu'obtenait la fatuité du comte. Elle résolut de la déjouer, en
dissimulant l'embarras qu'elle en ressentait, et fit bonne
contenance. La joie que montra madame de Nangis dans cette
circonstance, et son affectation à conjurer M. d'Émerange de
recommencer cette romance dont les paroles étaient si piquantes,
déplurent à beaucoup de personnes, et particulièrement à la
princesse, qui fit changer sur-le-champ la conversation, en
demandant à Valentine si elle avait été à l'exposition du Louvre.
Dès-lors la discussion s'engagea sur le mérite des peintres modernes
et de leurs ouvrages, et il ne fut plus question de musique.
On ne tarda pas à parler de ce tableau qui fesait tant de bruit, et
chacun s'étonna de n'en pouvoir connaître l'auteur. «C'est,
m'a-t-on assuré, dit la baronne de T..., l'ouvrage d'un amateur.--Un
amateur de cette force, reprit une autre, sera bientôt connu.--Mais
il y a quelqu'un ici, reprit un troisième, qui pourra nous tirer
d'incertitude; c'est le marquis d'Alvaro. Je lui ai entendu dire
qu'il avait vu l'esquisse de ce tableau dans l'atelier d'un amateur
de ses amis.»--Il faut absolument qu'il nous dise son nom, s'écria
tout le monde; et plusieurs personnes s'empressèrent d'aller
chercher le marquis d'Alvaro, qui fesait une partie d'échecs dans
une pièce voisine. Si le coeur de Valentine avait battu dès les
premiers mots qui s'étaient dits sur ce tableau, on peut s'imaginer
l'agitation où elle se trouva pendant que l'on cherchait le marquis
d'Alvaro, et le tremblement qui la saisit en le voyant paraître.
D'abord, on lui adressa cent questions à-la-fois; ce qui ne lui
permit d'en distinguer aucune. Mais la princesse lui ayant expliqué
ce qu'on desirait savoir de lui, il répondit que ce tableau, qui
excitait si vivement la curiosité, était l'ouvrage du jeune duc de
Linarès, dont le talent en peinture égalait celui des plus grands
professeurs. Quoi! s'écria la princesse, c'est le parent de
l'ambassadeur d'Espagne? ce jeune Anatole, si beau, si spirituel,
qui est sourd-muet de naissance?... Valentine n'en entendit pas
davantage. Un froid mortel circula dans ses veines; sa tête se
pencha vers madame de Réthel; et elle perdit connaissance.
Cet événement causa un effroi général; on transporta Valentine sur
le lit de la princesse, où les plus prompts secours lui furent
prodigués par le docteur P... qui se trouvait présent. Il ordonna
que chacun se retirât pour laisser respirer la malade, et ne laissa
près d'elle que la princesse et madame de Réthel. Lorsque Valentine
reprit ses sens, un violent accès de fièvre se déclara, et le
docteur craignit que ce ne fût le symptôme d'une véritable maladie;
il insista pour que la marquise restât à Paris, en disant qu'il
serait plus à portée de lui donner ses soins. La princesse joignit
ses instances à celles du docteur pour la déterminer à accepter un
appartement chez elle; mais rien ne put faire renoncer Valentine au
projet de retourner le soir même à Auteuil; et l'on fut obligé de
céder à sa volonté. Elle pria madame de Réthel d'avertir son oncle
qu'elle était décidée à partir sur-le-champ. Elle adressa d'une voix
éteinte ses remerciements à la princesse, lui serra tendrement la
main, promit au docteur de suivre ses avis, et se fit porter dans sa
voiture. Elle arriva bientôt à Auteuil. Le commandeur et sa nièce
qui l'avaient accompagnée, passèrent la nuit auprès d'elle. Ils
l'engagèrent vainement à prendre quelque repos; ses sens étaient
agités, ses yeux égarés, sa tête en délire; mais, au milieu de ses
souffrances, l'ardeur de la fièvre la délivrait au moins du tourment
de penser.