Les voeux de madame de Nangis ne furent que trop tôt remplis. Son
mari, convaincu par l'évidence des preuves qu'elle lui donne contre
Valentine, avoue que la conduite de sa soeur ne mérite plus
d'indulgence, et c'est presque sous la dictée de la comtesse, qu'il
écrit à madame de Saverny la lettre qui doit lui fermer pour jamais
l'entrée de sa maison. La rupture bien constatée, madame de Nangis
ne songe plus qu'à la publier dans le monde avec tous les détails
qui doivent justifier la sévérité de son mari, et perdre la
réputation de Valentine. En moins de huit jours l'histoire s'en est
tellement répandue, qu'elle est l'objet de toutes les conversations.
Les hommes, piqués de n'être pour rien dans les torts d'une aussi
jolie personne, se plaisent à les exagérer; les femmes en parlent
avec tout le mépris qui sert à déguiser l'envie. L'une se promet
bien de ne pas lui rendre son salut, si jamais elle la rencontre;
l'autre court chez son amie pour la prévenir du danger de recevoir
une folle qui vient de s'afficher ainsi; et lorsque quelque ame
charitable ose demander la cause de ces mesures rigoureuses:
«Quoi, s'empresse-t-on de lui répondre, vous ignorez que cette belle
marquise de Saverny, qu'on voulait nous donner pour modèle, et qui,
disait-on, était insensible aux charmes de l'amour, menait tout
doucement quatre intrigues à-la-fois? Vivent ces beautés timides
pour savoir bien tromper leurs admirateurs! Ceux de la marquise en
seraient peut-être encore dupes, si l'un de ses favoris n'avait eu
la maladresse de laisser deviner son bonheur. On va jusqu'à dire que
la preuve de ce bonheur oblige la marquise à faire une assez longue
absence. Enfin, rien ne manque au scandale de ses aventures
galantes; et pour peu qu'elle aime la célébrité, sa vanité doit être
satisfaite.»
A ces calomnies on joignait les plus injurieux commentaires; mais
ces bruits n'étant pas encore parvenus à Versailles, Valentine reçut
une lettre de la dame d'honneur de la reine, qui lui annonçait que
le jour de sa présentation à la cour était fixé au dimanche suivant.
Cette lettre était la réponse de la demande que M. de Nangis avait
adressée quelques mois après l'arrivée de madame de Saverny. Cette
présentation aurait eu lieu beaucoup plutôt, sans la grossesse de la
reine, mais on venait de célébrer son retour à la santé, et la
naissance d'une auguste princesse. La cour allait reprendre ses
habitudes, et déja l'on se félicitait d'y voir paraître une femme
qui devait y briller à tant de titres.
C'était uniquement par condescendance aux volontés de son frère
que Valentine avait consenti à réclamer l'honneur auquel sa famille
et le nom du marquis de Saverny, lui donnaient des droits
incontestables. Mais cette cérémonie qui, dans toute autre
circonstance, aurait peut-être flatté son amour-propre, aujourd'hui
devenait un supplice pour elle. L'idée de s'offrir à tout les
regards dans un moment où le malheur et la méchanceté semblaient se
réunir pour l'accabler effrayait son courage. Elle s'adressa encore
à M. de Saint-Albert, pour le prier de lui indiquer un moyen de la
dispenser de ce devoir pénible. Mais il lui répondit, qu'il en
connaissait fort peu, et que tous offraient de grands inconvénients.
«D'ailleurs, ajouta-t-il, votre position exige ce sacrifice. Quand,
par l'effet d'un événement fâcheux, on a le malheur d'occuper de soi
les oisifs d'une grande ville, on ne doit pas plus affecter de se
montrer que de se cacher. Les mêmes gens qui vous blâmeraient s'ils
vous voyaient braver dans le grand monde l'injustice de votre
famille, ne manqueraient pas d'interpréter fort mal le motif qui
retarderait votre présentation à la cour. Il y a tant de gens qui
s'y feraient porter à l'agonie pour une semblable cérémonie, que
vous ne leur persuaderez jamais qu'on s'en dispense volontairement;
ils trouveront bien plus simple de supposer qu'on vous exclut de la
cour, que de croire aux raisons qui vous en éloignent.» En lui
tenant ce discours, le commandeur savait déja tous les bruits qui
circulaient sur le compte de Valentine. La princesse de L... venait
de les lui mander en lui marquant qu'elle ne saurait y ajouter foi,
avant de les entendre confirmer par lui. On devine bien que malgré
ses souffrances, M. de Saint-Albert ne perdit pas un moment pour
aller convaincre la princesse de l'innocence de Valentine, et la
conjurer d'accorder à cette intéressante victime de l'envie et de
l'injustice, toute la protection qu'elle méritait. C'est dans la
certitude que la princesse de L... partagerait l'indignation qui le
transportait contre les ennemis de la marquise, et qu'elle prendrait
hautement sa défense, qu'il engageait Valentine à paraître à la
cour. Il pensait que l'appui d'une personne aussi justement révérée,
devait servir d'égide contre les traits de la méchanceté; mais si la
protection des princes est un grand titre à la bienveillance du
souverain, elle en est un plus grand à la haine des envieux. Le
respect des courtisans s'arrête aux favoris des rois; et c'est
ordinairement sur les protégés de celui que la fortune favorise
qu'on se venge des succès du protecteur.
Valentine, soumise aux avis de M. de Saint-Albert, envoya
mademoiselle Cécile à Paris, pour commander ses habits de cour et
rapporter avec elle le reste des effets qu'elle avait laissés à
l'hôtel de Nangis. Tous les gens attachés au service de la marquise
reçurent l'ordre de venir la retrouver à Auteuil; et lorsque
mademoiselle Cécile fut au moment d'y retourner, Richard lui dit:
«Eh bien! c'est donc un parti pris, vous nous quittez pour toujours;
ma foi j'en suis fâché, car la marquise est une excellente
maîtresse, et si j'en juge par les bonnes étrennes qu'elle nous a
données cet hiver, à nous, qui ne lui rendions pas de grands
services, je pense que les vôtres sont bien payés. Richard
accompagna ces derniers mots d'un air malin qui fut très-bien
compris de mademoiselle Cécile; elle dissimula l'indignation qu'elle
en ressentait pour mieux savoir jusqu'où Richard portait ses
conjectures. Il ne se fit pas prier pour lui raconter assez
grossièrement tout ce qui se disait dans les antichambres, de la
séparation de la marquise d'avec sa belle-soeur. De cet entretien il
résulta une vive querelle dans laquelle mademoiselle Cécile prit
avec chaleur le parti de sa maîtresse, en injuriant de tout son
pouvoir celle de Richard, et finit par dire: «Eh bien! quand madame
de Saverny aurait autant d'amants que sa soeur lui en donne,
n'est-elle pas libre de vivre à son gré? A-t-elle un mari à tromper,
ou des enfants à corrompre par son mauvais exemple? Allez, M.
Richard, le temps viendra bientôt où la vérité se fera connaître:
votre maître ne sera pas toujours aussi dupe, et c'est alors qu'il
récompensera le fidèle porteur des petits billets de la comtesse.»
Ravie d'avoir répondu par ce trait malin aux propos de son camarade,
mademoiselle Cécile prit congé des femmes de madame de Nangis, sans
oublier de leur faire le détail de la magnifique parure qui
embellirait la marquise le jour de sa présentation. Elle fut
récompensée de cette preuve de confiance, par plusieurs petites
confidences; on lui raconta le chagrin de la pauvre Isaure, à qui sa
mère avait positivement défendu d'aller voir sa tante, et qui de
plus, avait reçu l'ordre de ne jamais prononcer le nom de madame de
Saverny. Enfin, après s'être longuement livrée à tous les plaisirs
du commérage, mademoiselle Cécile sortit de l'hôtel de Nangis, sans
éprouver d'autre regret que celui de n'y pouvoir causer encore.