CHAPITRE XXXV.

La nouvelle de la prochaine présentation de la marquise, jointe à

toutes celles qui se débitaient sur ses prétendues aventures, excita

les clameurs de toute la brillante société de Paris. Plusieurs

femmes d'un rang distingué furent sollicitées, par ces officieuses

personnes que l'on trouve partout, pour tâcher de faire parvenir aux

oreilles de la Reine les bruits qui couraient sur madame de Saverny.

Mais quand on avait l'honneur d'approcher souvent de la Reine, on

savait avec quel mépris elle recevait toute espère de dénonciation

de ce genre; d'ailleurs c'était madame la princesse de L... qui

devait présenter elle-même la marquise, et toutes les tentatives de

la méchanceté échouaient devant cette marque de considération

particulière.

Le dépit de ne pouvoir réussir à éloigner Valentine de la cour,

redoubla la curiosité de voir l'accueil qu'elle y recevrait; et

toutes les personnes qui par leur rang pouvaient y être admises ne

manquèrent point à cette cérémonie. Déjà les galeries de Versailles

étaient remplies de courtisans dont l'ironie s'exerçait, en

attendant mieux, sur la famille de M. de Nangis, sans s'apercevoir

que le comte était là très à portée de les entendre. Après y avoir

bien réfléchi, il n'avait pas cru pouvoir se dispenser d'assister à

la présentation de sa soeur, sur-tout en pensant qu'on l'avait

accordée à sa sollicitation. Mais il avait conjuré la comtesse de

n'en pas être témoin, pour éviter, disait-il, l'embarras d'une

entrevue désagréable, et l'inconvénient d'offrir à toute la cour le

spectacle de leur désunion.

Enfin, l'on vint avertir que le Roi allait passer dans les grands

appartements, et tout rentra dans le plus profond silence. Lorsque

toute la cour fut rangée auprès de Sa Majesté, on vit paraître la

princesse de L... dans le costume le plus simple, et tenant par la

main la marquise de Saverny, dont la magnifique parure semblait

rivaliser avec l'éclat de sa beauté. Jamais plus de noblesse et plus

de modestie n'avaient embelli tant d'attraits. La timidité qui

colorait son teint en augmentait la fraîcheur; son regard à demi

baissé semblait réclamer l'indulgence, en même temps que sa taille

élégante et son noble maintien commandaient l'admiration. Elle fit

ses révérences sans assurance et sans gaucherie, et ce fut avec

toutes les graces de la simplicité, qu'elle répondit aux choses

obligeantes que le Roi daigna lui dire.

Cette réception déconcertait bien de malignes espérances; les femmes

en témoignaient tout haut leur dépit: «Voilà, disaient-elles, comme

avec de la beauté on peut tout se permettre impunément: prêchons,

après de pareils exemples, la vertu à nos filles! Mais si la vérité

n'arrive jamais aux pieds du trône, le monde qui la connaît sait

punir les erreurs.» A ces discours les hommes, déja séduits par

l'aspect de Valentine, essayaient de répondre qu'avant de la juger

aussi sévèrement, il fallait attendre des preuves plus positives de

son inconséquence. Quelques-uns refusaient tout net de la croire

coupable, et les plus malveillants ne savaient comment accorder tant

de travers avec tant de modestie.

Valentine, un peu remise du premier trouble inséparable d'une

solennité dont on est le principal objet, essaya de lever les yeux

pour contempler ce spectacle brillant et nouveau pour elle; mais

toute la pompe de la cour disparut bientôt à ses regards, lorsque

les portant du côté où était placé le corps diplomatique, elle

reconnut l'ambassadeur d'Espagne, et près de lui... Anatole. Qui

pourrait peindre l'émotion qui s'empara d'elle au moment où leurs

yeux se rencontrèrent! Elle eut besoin de tout son courage pour n'y

pas succomber, et elle crut que la princesse de L..., touchée de son

état, arrivait pour lui sauver la vie, quand elle vint la prendre

pour la conduire chez les princesses du sang, et lui faire faire,

suivant l'usage, quelques visites dans le château.

Elle fut invitée à souper le même jour chez la comtesse d'Art....

C'est-là que l'attendaient l'intrigue et la jalousie des femmes qui

se promettaient de lui faire payer ses triomphes du matin par toutes

les humiliations de la soirée; la princesse de L... était chez la

Reine, et madame de Réthel se trouvant forcée de retourner auprès de

son oncle, rien ne s'opposait au projet d'affliger la marquise. Il

est vrai que la bonté de la comtesse d'Art... lui répondait d'un

accueil agréable; mais les premières politesses finies, la comtesse

et les princes ses frères se mettraient au jeu, et la pauvre

Valentine resterait livrée à elle-même ou plutôt à la vengeance de

toutes ses rivales. C'est ce qui arriva bientôt. Dès que la

comtesse rompit le cercle pour s'approcher de la table, toutes les

femmes s'éloignèrent de Valentine en lui prodiguant les marques du

plus humiliant dédain. Confuse de se voir ainsi abandonnée au milieu

du salon, elle fut se placer auprès de la jeune duchesse de M...,

qu'elle avait souvent rencontrée chez madame de Nangis. Mais la

duchesse qui la croyait de bonne foi coupable de tous les procédés

que lui reprochait sa belle-soeur, se mit à lui tourner le dos,

comme pour l'empêcher d'entendre ce qu'elle racontait d'elle à une

autre personne. Malgré la paix de sa conscience, Valentine éprouvait

le supplice de s'entendre calomnier sans pouvoir se défendre, et de

se voir insultée sans oser se plaindre. L'arrivée de M. d'Émerange

vint encore ajouter à l'horreur de sa position. A peine daigna-t-il

la saluer. Cette impolitesse ne l'aurait pas affectée, s'il ne

l'avait pas aggravée par les airs les plus impertinents.

La crainte de voir la marquise recevoir quelques soins du petit

nombre de personnes qui ne jouaient pas, les lui fit rassembler

autour de lui, et captiver leur attention par des récits amusants.

Souvent on l'accablait de questions auxquelles il répondait en

élevant le ton: «Non, ce n'est pas cela, vous êtes par trop méchant;

puis, jetant un regard sur Valentine, il reprenait à voix basse la

défense de l'accusée, et l'entremêlait de plaisanteries si

piquantes, que les auditeurs riaient encore plus des ridicules de la

coupable, qu'ils ne s'indignaient de ses fautes. Ce manège dura

jusqu'au moment où la soirée finit. Valentine en vit approcher le

terme avec toute l'impatience d'un prisonnier qui attend sa

délivrance. Et lorsque ses chevaux l'entraînèrent loin de ce séjour

où l'intrigue est un mérite, et l'innocence un ridicule, elle

s'écria, le coeur oppressé de larmes. «Ah! fuyons pour toujours des

lieux où la bonté du souverain ne garantit pas de tant d'insultes,

où le moindre succès s'achète par tant d'humiliations! Je n'y dois

plus paraître, puisque le ciel m'a refusé la fausseté, la souplesse

et l'audace.»

Anatole, Vol. 2 · 第 23 / 37 题