La nouvelle de la prochaine présentation de la marquise, jointe à
toutes celles qui se débitaient sur ses prétendues aventures, excita
les clameurs de toute la brillante société de Paris. Plusieurs
femmes d'un rang distingué furent sollicitées, par ces officieuses
personnes que l'on trouve partout, pour tâcher de faire parvenir aux
oreilles de la Reine les bruits qui couraient sur madame de Saverny.
Mais quand on avait l'honneur d'approcher souvent de la Reine, on
savait avec quel mépris elle recevait toute espère de dénonciation
de ce genre; d'ailleurs c'était madame la princesse de L... qui
devait présenter elle-même la marquise, et toutes les tentatives de
la méchanceté échouaient devant cette marque de considération
particulière.
Le dépit de ne pouvoir réussir à éloigner Valentine de la cour,
redoubla la curiosité de voir l'accueil qu'elle y recevrait; et
toutes les personnes qui par leur rang pouvaient y être admises ne
manquèrent point à cette cérémonie. Déjà les galeries de Versailles
étaient remplies de courtisans dont l'ironie s'exerçait, en
attendant mieux, sur la famille de M. de Nangis, sans s'apercevoir
que le comte était là très à portée de les entendre. Après y avoir
bien réfléchi, il n'avait pas cru pouvoir se dispenser d'assister à
la présentation de sa soeur, sur-tout en pensant qu'on l'avait
accordée à sa sollicitation. Mais il avait conjuré la comtesse de
n'en pas être témoin, pour éviter, disait-il, l'embarras d'une
entrevue désagréable, et l'inconvénient d'offrir à toute la cour le
spectacle de leur désunion.
Enfin, l'on vint avertir que le Roi allait passer dans les grands
appartements, et tout rentra dans le plus profond silence. Lorsque
toute la cour fut rangée auprès de Sa Majesté, on vit paraître la
princesse de L... dans le costume le plus simple, et tenant par la
main la marquise de Saverny, dont la magnifique parure semblait
rivaliser avec l'éclat de sa beauté. Jamais plus de noblesse et plus
de modestie n'avaient embelli tant d'attraits. La timidité qui
colorait son teint en augmentait la fraîcheur; son regard à demi
baissé semblait réclamer l'indulgence, en même temps que sa taille
élégante et son noble maintien commandaient l'admiration. Elle fit
ses révérences sans assurance et sans gaucherie, et ce fut avec
toutes les graces de la simplicité, qu'elle répondit aux choses
obligeantes que le Roi daigna lui dire.
Cette réception déconcertait bien de malignes espérances; les femmes
en témoignaient tout haut leur dépit: «Voilà, disaient-elles, comme
avec de la beauté on peut tout se permettre impunément: prêchons,
après de pareils exemples, la vertu à nos filles! Mais si la vérité
n'arrive jamais aux pieds du trône, le monde qui la connaît sait
punir les erreurs.» A ces discours les hommes, déja séduits par
l'aspect de Valentine, essayaient de répondre qu'avant de la juger
aussi sévèrement, il fallait attendre des preuves plus positives de
son inconséquence. Quelques-uns refusaient tout net de la croire
coupable, et les plus malveillants ne savaient comment accorder tant
de travers avec tant de modestie.
Valentine, un peu remise du premier trouble inséparable d'une
solennité dont on est le principal objet, essaya de lever les yeux
pour contempler ce spectacle brillant et nouveau pour elle; mais
toute la pompe de la cour disparut bientôt à ses regards, lorsque
les portant du côté où était placé le corps diplomatique, elle
reconnut l'ambassadeur d'Espagne, et près de lui... Anatole. Qui
pourrait peindre l'émotion qui s'empara d'elle au moment où leurs
yeux se rencontrèrent! Elle eut besoin de tout son courage pour n'y
pas succomber, et elle crut que la princesse de L..., touchée de son
état, arrivait pour lui sauver la vie, quand elle vint la prendre
pour la conduire chez les princesses du sang, et lui faire faire,
suivant l'usage, quelques visites dans le château.
Elle fut invitée à souper le même jour chez la comtesse d'Art....
C'est-là que l'attendaient l'intrigue et la jalousie des femmes qui
se promettaient de lui faire payer ses triomphes du matin par toutes
les humiliations de la soirée; la princesse de L... était chez la
Reine, et madame de Réthel se trouvant forcée de retourner auprès de
son oncle, rien ne s'opposait au projet d'affliger la marquise. Il
est vrai que la bonté de la comtesse d'Art... lui répondait d'un
accueil agréable; mais les premières politesses finies, la comtesse
et les princes ses frères se mettraient au jeu, et la pauvre
Valentine resterait livrée à elle-même ou plutôt à la vengeance de
toutes ses rivales. C'est ce qui arriva bientôt. Dès que la
comtesse rompit le cercle pour s'approcher de la table, toutes les
femmes s'éloignèrent de Valentine en lui prodiguant les marques du
plus humiliant dédain. Confuse de se voir ainsi abandonnée au milieu
du salon, elle fut se placer auprès de la jeune duchesse de M...,
qu'elle avait souvent rencontrée chez madame de Nangis. Mais la
duchesse qui la croyait de bonne foi coupable de tous les procédés
que lui reprochait sa belle-soeur, se mit à lui tourner le dos,
comme pour l'empêcher d'entendre ce qu'elle racontait d'elle à une
autre personne. Malgré la paix de sa conscience, Valentine éprouvait
le supplice de s'entendre calomnier sans pouvoir se défendre, et de
se voir insultée sans oser se plaindre. L'arrivée de M. d'Émerange
vint encore ajouter à l'horreur de sa position. A peine daigna-t-il
la saluer. Cette impolitesse ne l'aurait pas affectée, s'il ne
l'avait pas aggravée par les airs les plus impertinents.
La crainte de voir la marquise recevoir quelques soins du petit
nombre de personnes qui ne jouaient pas, les lui fit rassembler
autour de lui, et captiver leur attention par des récits amusants.
Souvent on l'accablait de questions auxquelles il répondait en
élevant le ton: «Non, ce n'est pas cela, vous êtes par trop méchant;
puis, jetant un regard sur Valentine, il reprenait à voix basse la
défense de l'accusée, et l'entremêlait de plaisanteries si
piquantes, que les auditeurs riaient encore plus des ridicules de la
coupable, qu'ils ne s'indignaient de ses fautes. Ce manège dura
jusqu'au moment où la soirée finit. Valentine en vit approcher le
terme avec toute l'impatience d'un prisonnier qui attend sa
délivrance. Et lorsque ses chevaux l'entraînèrent loin de ce séjour
où l'intrigue est un mérite, et l'innocence un ridicule, elle
s'écria, le coeur oppressé de larmes. «Ah! fuyons pour toujours des
lieux où la bonté du souverain ne garantit pas de tant d'insultes,
où le moindre succès s'achète par tant d'humiliations! Je n'y dois
plus paraître, puisque le ciel m'a refusé la fausseté, la souplesse
et l'audace.»